L’objet de l’emprise
25 janvier 2026

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Anne JOOS DE TER BEERST
Séminaire d'hiver

Texte présenté au séminaire d’hiver 2026 de l’ALI[1]  

      

 

Cette question, je tenterai de la développer dans les deux occurrences du génitif, génitif objectif et génitif subjectif.

 

Quel est l’objet de l’emprise, que vise l’emprise ?

Dans la formulation actuelle, ‘être sous emprise’, qui en est l’objet et quelles jouissances cela met en œuvre ?

 

Et ensuite, et c’est là mon interrogation, y aurait-il une proximité entre la position féminine, celle qui est à droite du schéma de la sexuation, position marquée par la proximité de l’objet ‘a’, et la position d’objet de l’emprise de l’autre.

 

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Le mot ‘emprise’ est le participe passé, substantivé au féminin, de l’ancien français ‘emprendre’ qui signifie entreprendre, dérivé du latin ‘imprendere’. On y reconnait le verbe latin ‘prendere’ ou ‘prehendere’ qui signifie prendre. ‘Prendre, être pris, se faire prendre’…déclinent les trois temps de la pulsion à l’œuvre dès l’aube de la vie[2]. Le mot ‘emprise’ a signifié au XVI siècle une belle action, une prouesse chevaleresque avant de prendre au XIX siècle le sens de domination intellectuelle ou morale, et par extension dans le champ du droit, désigne une mainmise de l’administration sur une propriété privée.  (Dictionnaire historique de la langue française)

 

Aujourd’hui on ne retient le plus souvent que le versant négatif et manipulateur de la relation d’emprise.

 

Ainsi Anne-Clotilde Ziegler, psychothérapeute de formation jungienne, auteure de plusieurs livres au sujet de l’emprise et des pervers narcissiques, définit la relation d’emprise, comme ‘’une relation de pouvoir et de domination qui instrumentalise la proie, c’est-à-dire la réduit à l’état d’instrument, la déshumanise et la dévalorise, voire la détruit. C’est une relation de pouvoir et à terme de destruction.’’

 

Pourtant il me semble important de distinguer ce qu’il en est de la pulsion d’emprise décrite par Freud, et la relation d’emprise telle qu’on en parle volontiers aujourd’hui.

 

La pulsion d’emprise, une opération en deux temps ?

Je ne reprends pas les différentes occurrences où Freud a parlé de la pulsion d’emprise. Plusieurs des auteurs précités ont largement développé cela dans leurs articles. Mais je m’arrête quelques instants au moment où Freud, dans Au-delà du principe de plaisir, évoque l’opération de la pulsion d’emprise à partir de l’observation de son petit-fils Ernst et du Fort-Da.  Jacques Sédat reprend cette observation en détail dans son article ‘Pulsion d’emprise, Introduction à la perversion freudienne’.[3] Il décrit finement comment opère cette pulsion, et pose la question du et des destins de cette pulsion.  Il détaille les deux temps de cette observation. Un premier temps où l’enfant, au départ de sa mère jette au loin tous les jouets qu’il a à sa portée, en criant ‘o-o-o’, ce que Freud et la mère de Ernst rapprochent du phonème « Fort », qui signifie ‘parti’, ‘loin’, mais peut aussi signifier ‘va-t-en’.  Il est pris d’une rage impuissante contre l’indépendance de sa mère qui lui échappe. En jetant les objets, il en vient dans un premier temps à transformer sa rage en destruction de l’objet aimé, projetée sur le jouet qu’il jette,  ‘va-t-en’,  et à se sortir d’un état d’impuissance. L’enfant ne pleure pas, c’est une tentative de maitrise de l’affect par sa capacité de détruire l’objet qui disparait, sa mère. En allemand Bemächtigungstrieb se traduit littéralement par pulsion pour s’emparer de quelque chose.  Mächt signifie puissance, force. On peut donc retenir ce premier temps comme le passage d’une destruction à une tentative de maitrise et donc une sortie d’un état d’impuissance.

 

Ce premier temps est suivi du second temps, celui du jeu de la bobine, le jeu du « Fort-Da » : l’enfant restaure l’objet qu’il a détruit par la pulsion d’emprise en le faisant revenir, par le truchement d’une petite bobine attachée à une ficelle dans son berceau ou son parc. Il n’est plus question de destruction, mais de surmonter l’expérience de déplaisir, C’est ce que souligne Jacques Sédat. C’est le temps de l’élaboration psychique que Freud nomme Bewältigungstrieb, élaboration de l’absence de la mère mais aussi pouvoir s’en absenter, se séparer du corps maternel, et ne plus se trouver dans un état de perte d’appui, de Hilflösigkeit.  Jacques Sédat parle de sublimation[4] de la pulsion d’emprise par le jeu (au sens de Winnicott), ce qui introduit à la possibilité de se séparer et d’acter la séparation, dans un au-delà de la destruction. Jacques Sédat souligne : « dans ce processus de double élaboration de l’objet et du sujet s’opère la séparation qui restitue à l’objet sa liberté »[5].

 

La pulsion se boucle autour d’un objet séparateur.[6] Consentir à substituer une absence symbolique à l’absence réelle, s’accompagne nécessairement d’une perte.  ‘’Il y a une sorte de résonance entre l’évidement du circuit de la pulsion et la perte d’accès réel de l’objet, et la satisfaction rend compte de l’impossible du rapport …au réel de l’objet auquel le sujet a consenti du fait de son recours à la parole’’ écrit Jean-Marie Forget.[7]

 

Nous pourrions ajouter que cette élaboration psychique met le ‘sujet en devenir’ dans une position de moindre dépendance d’un Autre qui d’objet de la pulsion devient une instance, comme le dit Lacan et que reprend Jean-Marie Forget.[8]  Dans les allers-retours de la pulsion, ‘’Le sujet naît en tant qu’au champ de l’Autre surgit le signifiant’’(Lacan, Séminaire Les 4 concepts, p. 223)

 

Lacan reprendra le Fort-da en termes de symbolisation de la présence/absence par une alternance signifiante.  Les allers-retours, Lacan les fera correspondre aux formes du verbe, active, passive, réfléchie. J’y reviendrai.

 

Mais, concernant le premier temps de l’opération de la pulsion d’emprise, et c’est déjà là ma question, est-ce de l’objet que l’enfant cherche à s’emparer, ou de sa jouissance ?  Car la mère, si elle s’absente, si elle lui échappe, c’est qu’elle est prise ailleurs, par un autre objet de désir et donc par une jouissance qui n’est pas uniquement centrée sur son bébé. Ne serait-ce pas de cette jouissance-là, dont il est exclu, qu’il cherche à s’emparer ?

 

Je pense à ce que Lacan a pu dire de la jalousie, en forgeant ce néologisme, la ‘jalouissance’ par lequel il souligne que l’objet de la jalousie n’est pas ce que l’autre a ou possède mais bien ce dont il jouit et dont le sujet jaloux est privé. L’objet de l’emprise pourrait donc être entendu comme cette supposée jouissance de l’autre qui lui échapperait et dont il tenterait de se faire maitre par la destruction.  Se faire maitre de la jouissance de l’autre, c’est ce qu’on peut lire et entendre dans les récits de relations d’emprise.

 

Ne serait-ce pas cette opération de la pulsion d’emprise, opération en deux temps qui ferait défaut ou aurait été mis en échec et qui alors conduirait à une relation d’emprise plus tard d’un adulte sur un autre ?[9]  Je cite encore Jacques Sédat : « La perversion freudienne, héritière de la pulsion d’emprise, est la tentative de maintenir un lien fixe à l’objet par une “soudure” (Verlötung) et de méconnaître l’inadéquation fondamentale de la pulsion à l’objet qui est toujours substituable à un autre. »[10] Selon J. Sédat, le pervers vise dans son fantasme l’unité du sujet et de l’objet, là où le névrosé tente de retrouver les traits de l’objet inéluctablement perdu.

 

Alors la relation d’emprise ?

J’en reviens à mon interrogation de départ, y aurait-il une proximité entre la position féminine et la position d’objet de l’emprise de l’autre ?

 

Je souligne la position féminine, celle qui est à droite du schéma de la sexuation car l’emprise concerne aussi bien des femmes que des hommes.

 

Un article paru cet été sur l’abbaye trappiste de Sept-Fons, faisait état de tout un monastère, ou plutôt des moines qui y habitent, en proie à ce que l’on pourrait appeler une emprise spirituelle, dans une dépendance maintenue bien au-delà du noviciat, au maître des novices[11].

 

Isabelle Morin[12] relate l’histoire des reclus de Montflanquin, toute une famille sous l’emprise d’un manipulateur, 11 membres d’une famille séduits par un expert-gourou qui ira jusqu’à voler non seulement leur argent et leurs biens, mais même leur possibilité de penser, comme s’ils s’étaient laissés faire, coupés de la réalité, et se soumettant à sa maltraitance. C’est ce qu’elle appelle ‘le vol psychique’.

 

Ne plus pouvoir penser par soi-même, ne plus pouvoir objecter, dans une toute-dépendance à l’autre, à un Autre non barré pourrait-on dire.

 

C’est aussi ce que Hannah Arendt développera à propos des systèmes totalitaires, ces systèmes qui ne réussissent pas en convainquant les gens de leur idéologie mais bien en détruisant leur capacité de penser. Une emprise totalitaire sur l’autre.

 

‘’Être sous emprise’, c’est croire qu’il existe un Autre de l’Autre, qui a le savoir et qui en conséquence mérite le pouvoir’’, écrit Isabelle Morin.  Si je reprends sa formule Être sous emprise, on entend que cela concerne l’être. Je pense à une analysante qui disait combien son rêve était d’être devinée par son partenaire, être toute devinée par lui dans ses désirs, sans avoir à en dire quelque chose. C’est dans cette distinction entre être toute (devinée) et être pas-toute que git et que peut s’entendre la différence.

 

Car la position féminine se caractérise d’une position pas-toute dans une jouissance, pas toute dans la jouissance phallique, pas toute dans la jouissance Autre, une jouissance que Lacan pointe d’une part orientée vers le signifiant phallique, le phallus symbolique, et d’autre part vers S(de Abarré), le signifiant du manque dans l’Autre. La jouissance Autre ne tend pas au tout ou à la totalité, mais bien à ce qui dans l’Autre manque à faire totalité.

 

Alors que le sujet sous emprise serait tout pris dans l’Autre. Est-il encore en position de sujet ou est-il réduit (ou se réduit-il) à l’objet du vouloir de l’autre ? Isabelle Morin dit du sujet sous emprise, qu’elle nomme aussi un sujet sous influence, qu’il est ‘’un sujet hypnotisé, sans défense, réduit à une forme d’inefficacité symbolique’’.[13] La formule est forte, le symbolique n’est pas seulement mis à mal mais rendu inefficace, inopérant. On rejoint là ce que disait Hannah Arendt, une emprise totalitaire effaçant toute pensée critique. Effaçant du même coup toute division subjective. L’emprise vise une toute maitrise d’un objet non divisé, donc sans ressort subjectif et sans objection possible.

 

Un sujet sous influence, cette formule interroge quand on sait combien ce signifiant ‘influence’ et ceux qui en font métier aujourd’hui ‘les influenceurs’, ont le vent en poupe ! Si tant d’influenceurs gagnent leur vie richement nous pouvons en déduire que bien des gens souhaitent être influencés, qu’il doit donc y avoir une jouissance à être influencé ! C’est une question.

Je reprends ici la déclinaison des trois temps de la pulsion autour du verbe prendre cité plus haut : prendre, être pris/être prise, se faire prendre et je m’arrête quelques instants sur ce deuxième temps, en le transposant dans le champ de l’amour, ‘être aimé’

 

Dans son livre, Lacan à l’école des femmes, Marie Pesenti[14] cite Sabina Spielrein qui en 1911 écrivait à propos de cette passivité de l’amour chez la femme, cet ‘être aimée’ qui la caractérise. Sabina Spielrein parle de deux versants dans l’amour qui correspondent pour l’un à la façon dont on aime (position masculine) et pour l’autre, à la façon dont on est aimé (position féminine)[15] et elle ajoute que si dans le premier cas on est sujet et on aime un objet, dans le deuxième cas on est devenu la personne aimée et c’est soi-même que l’on aime comme objet de l’autre.

 

Freud dira que dans l’amour, dans l’état amoureux, le moi s’est appauvri, il s’est abandonné à l’objet aimé en se mettant à la place constitutive du moi.

 

Isabelle Morin écrira que seul l’état amoureux donne l’illusion que la démarcation entre le moi et l’objet s’efface.

 

Être aimé, être aimée, est-ce que cela conduit à être l’objet de l’emprise de l’autre ?

C’est bien la question qui est l’enjeu dans la BD : ‘Des filles normales’, de Manon Debaye[16], que j’ai lu grâce à Marc Morali. Ce récit illustre ce qui se trame jusqu’au drame du côté des filles de 15-16 ans. C’est l’histoire de trois amies, elles sont à la campagne et pour tromper l’ennui des vacances d’été, il y a un lac où se retrouvent les jeunes, des garçons et un peu de guitare. L’arrivée d’une rockstar qu’elles vénèrent, fait tout basculer. Il vient s’isoler dans sa maison d’enfance, pour enregistrer son nouvel album mais 3 les filles, Maé, Alice et Giulia n’ont plus qu’une obsession, le rencontrer, et être remarquée, voire être aimée par lui. Alice se brûlera les ailes dans cet amour dévastateur, Maé répétera les échecs dans ses boulots, et Giulia, qui s’était tenue à distance de cet envoutement de la rockstar, mettra finalement en mots cette histoire.

 

« Je suis une fille perdue, Une enfant oubliée, Je suis une fille perdue, Un objet trouvé » est le refrain de la chanson composée par Alice.

 

S’il y a d’une part l’insupportable d’être ‘invisible’ et non remarquée par les garçons, pour Maé il y a d’autre part l’envie ‘d’être’ remarquée et aimée au sens d’exister pour quelqu’un, jusqu’à s’y perdre pour Alice.  Dans cette position d’être toute objet de l’autre, le risque sera bien évidemment de n’être plus rien du tout quand Alice saisira qu’elle n’est qu’une parmi les autres, qu’elle n’est rien pour lui. Ce qui répète le désintérêt de ses parents pour elle, parents trop pris par leurs affaires.

 

Ce sentiment d’enfin exister, c’est aussi ce qu’écrit Vanessa Springora dans Le consentement : ‘Grâce à lui, je ne suis plus la petite fille seule qui attend son papa au restaurant, grâce à lui, j’existe enfin.’[17]

Être aimé, jusqu’où, quel prix payer ?

 

La question se pose quand on lit V. Springora :  ‘’Le manque, le manque d’amour comme une soif qui boit tout, une soif de junkie qui ne regarde pas à la qualité du produit qu’on lui fournit, et qui s’injecte sa dose létale avec la certitude de se faire du bien.’’[18]

 

Un amour illimité. Nous sommes bien loin de l’amour, du nouvel amour tel que l’écrit Jean Allouch. Le nouvel amour, celui qui est passé par le travail de l’analyse et la déprise imaginaire. Il écrit : « Le nouvel amour, celui qui saurait jouer pleinement le jeu de sa propre limite…/… Aimer c’est laisser l’autre être seul. Effectivement seul et cependant aimé. Un tel amour n’unifie pas, ne fabrique pas du ‘un’ ».[19]

 

C’est en effet, dans ce ‘sans limite’ que gît la différence. Être aimé, pas sans limite, être prise pas-toute dans l’amour.

 

Le troisième temps de la pulsion est un temps réfléchi, là où le premier temps est actif et le deuxième temps, passif.  Jean-Marie Forget rappelle que Freud parle de succession et de coexistence des trois temps actif, passif et réfléchi, une coexistence pas si surprenante, écrit-il, ‘’si on a à l’esprit qu’initialement le temps de la passivité est aussi un temps de jouissance activement recherchée par le sujet’’. Forget le reformule ainsi « le sujet a cherché activement une position passive à l’égard de la pulsion. »[20]

 

Pour ce 3ième temps, Bernard Vandermersch propose une version différente du ‘se faire prendre’ qui serait ‘se faire prise’.  Bernard Vandermersch développe cette position à propos du désir de l’analyste, en tant « qu’il se fait support de cet objet ‘a’ séparateur ». Et il ajoute que ‘se faire prise’ plutôt que ‘se faire prendre’, laisse entendre que c’est le fait du sujet de se faire prise.

 

Je reprends cette formulation de Bernard Vandermersch, ‘se faire support de l’objet ‘a’’ pour l’amener dans le jeu du théâtre amoureux, côté droit. Et en le déclinant là aussi du côté de ‘se faire prise’ (et non emprise) au jeu désirant.

 

Car je continue à penser, m’appuyant sur le schéma de la sexuation, qui est un schéma de jouissance, que côté droit, il y a ce petit ‘a’ et aussi le LA barré. Et l’affaire sera pour, celle qui se situe de ce côté-là, de voir comment s’en débrouiller de cette proximité de l’objet ‘a’ avec le LA barré, comment se faire ‘support de l’objet ‘a’, ce qui est bien différent que de s’y confondre jusqu’à s’y réduire. ‘Nous ne voulons plus être réduit à un objet’ scandaient les slogans féministes des années ’70. On y entendait déjà la confusion entre s’y réduire jusqu’à s’y perdre, ou pouvoir en jouer, s’y prêter sans être totalement définie et identifiée ni à l’objet ‘a’, qui fine finaliter est aussi un objet ‘déchet’, ni au LA sans la barre. Car la barre sur le LA, écrit la division côté féminin, et l’emprise vise justement à annuler toute division.

 

Je pense à une jeune fille, qui ne voulait pas quitter sa capuche, elle y est restée trois ans, trois ans sous sa capuche. Cet été elle l’a ôtée, elle s’est fait une coiffure ‘courte mais féminine’ me dit sa mère. En l’écoutant, je me disais que pour une fille, l’adolescence c’est aussi l’irruption du féminin dont elle se préserve sous sa capuche, un féminin qu’elle peine à supporter.  C’est tout un trajet pour une fille, pour une jeune fille pas encore femme mais le devenant, à se faire support de cet objet ‘a’, objet cause de désir qu’un regard désirant lui renvoie et avec lequel, ce regard désirant, elle pourra ou ne pourra pas faire, ou pas tout de suite.

 

C’est un franchissement, pas sans angoisse, pour une jeune femme à consentir à la féminité.  C’est tout un art, le jeu amoureux va dans ce sens-là, de s’y prêter sans s’y perdre totalement, car on y perd toujours quelque chose même si c’est à ce risque-là qu’on y gagne aussi…

 

Mais entre ‘se faire prise’, en tant que support de cet objet ‘a’ et y être totalement prise, réduite à l’objet de l’emprise il y a un monde. Et quand on est jeune, très jeune encore, et qu’on n’a pas reçu les balises nécessaires, on peut s’y perdre longtemps.

 

Encore un mot à propos de ‘se faire prise’ qui rejoint ce que Clotilde Leguil dit au sujet du consentement.[21] Du consentement, elle en souligne l’opacité, l’énigme.

 

« Sait-on exactement à quoi l’on consent lorsqu’on consent par amour à se faire l’objet de désir d’un autre ?» Elle dit qu’il y a quelque chose de spécifiquement féminin au consentement, ce n’est pas un consentement ‘libre et éclairé’, c’est plutôt un dessaisissement de soi, un oui à l’autre, sans ‘savoir’, un oui fondé sur une confiance en l’autre, un consentement à une forme de jouissance qui traverse une femme dans son propre corps, un consentement à être ‘Autre à soi-même’.  Elle reprend là la formulation de Lacan dans Encore. Entre consentir/céder/se laisser faire Clotilde Leguil déplie toutes les nuances.

 

Dans son livre Vanessa Springora s’interroge sur cette mince frontière entre l’abus et le consentement, au niveau de ce que signifie pour une toute jeune fille, la rencontre avec le désir de l’Autre.  C’est un écrit qui ne dénonce pas, mais qui questionne. « Comment admettre qu’on a été abusé quand on ne peut nier avoir été consentant…/…quand on a ressenti du désir ? »

 

Alors faire la part entre être l’objet de l’emprise et consentir par amour à se faire l’objet de désir d’un autre, c’était ma question de départ, je ne crois pas que j’en ai fait le tour mais j’ai tenté de l’ouvrir et de la déplier.

 

Je terminerai par une remarque, que je pense être celle de Charles Melman,[22] qui disait qu’une femme est toujours divisée entre son existence de sujet et son statut d’objet[23]. Une division inconfortable. Pas d’identité pleine.

 

Alors, se confondre avec l’objet, jusqu’à s’identifier toute objet d’amour de l’autre, ne pourrait-ce aussi être entendu comme une façon d’échapper à l’inconfort de cette division ?

 

Question à poursuivre.

 


 

[1] J’ai pris appui sur les articles de préparation pour ces journées, dont ceux de nos collègues Bernard Vandermersch, JM Forget, Isabelle Morin mais également ceux de Jean-Marc Bouville, Marie Pesenti, Jacques Sédat et Clotilde Leguil. Je ferai référence au livre de Vanessa Springora, ‘Le Consentement’ et celui de Judith Grodèche ‘Remettre en place avant de quitter les lieux’, ainsi qu’à la BD ‘Des filles normales’ de Manon Debaye.

[2] Je fais référence ici à ce qui de la ‘prise’ sera vitale dans la mise en place de la relation à l’autre, aux premiers Autres, pour le tout petit humain. Une prise nécessaire du tout-petit alors qu’il se trouve dans une toute-dépendance aux premiers Autres, une prise dans le langage dès avant sa naissance. Une prise soulignée dès les premiers moments de vie du tout petit, prise de sa première respiration, premier cri, première tétée, premier gramme. Une première prise et emprise vitales. Que je ne développerai pas ici mais qui restent au travail.

 

[3] J. Sédat, Pulsion d’emprise, Introduction à la perversion freudienne, Che Vuoi ? n° 32, 2009, pp. 12-25

  1. Sédat, ‘Du bon usage de la colère’, Etudes, nov. 2013, n°4195

[4] La sublimation comme un des destins de la pulsion.

[5] J. Sédat, in ‘’Arrêt sur objet”, op. cit, p. 20

[6] La pulsion se boucle autour du vide de l’objet perdu, ou plutôt tel que le formule JM. Forget, ‘de l’objet du manque que le sujet met en place de l’objet perdu’. JM. Forget, Les enjeux des pulsions, Erès, p. 46

[7] J.-M. Forget, op.cit., p. 47, C’est moi qui souligne ‘l’impossible du rapport…au réel de l’objet’, formulation qui fait entendre autrement la formulation lacanienne de l’impossible du rapport sexuel.

[8] JM. Forget, op. cit., p. 45

[9] C’est ce que développent des auteurs tel que Roger Dorey, J. Sédat, A. Ferrant.

[10] J. Sédat, in ‘’Arrêt sur objet’’, op. cit., p. 24

[11] ‘Abbaye de Sept-fons’, un monastère sous emprise, in La Croix, 16 juillet 2025, pp. 1-4

[12] Isabelle Morin, ‘L’Emprise comme vol psychique’, Psychanalyse YETU 2023/1 n° 51, pages 27 à 37, Érès.

[13] A cause de cette ‘inefficacité symbolique’, l’intervention d’un tiers, tiers dans la réalité, sera nécessaire pour que le sujet ‘hypnotisé, sans défense’, puisse se dessaisir de l’emprise. Encore faudra-t-il après la déprise, après le dessaisissement tout un travail pour que les appuis symboliques rendus inefficaces puissent à nouveau être investis.

[14] Marie Pesenti-Irrmann, Lacan à l’école des femmes, Point hors ligne, Erès, p. 211,

[15] Dans son analyse du Banquet, Lacan dira que dans le mythe de la conception et de la naissance d’Amour (Eros) fils de Poros et d’Aporia, c’est le masculin qui est désirable et le féminin qui est actif !

[16] Manon Debaye, Des filles normales, Ed. Sarbacane, 2025

[17] V. Springora, Le consentement, Grasset, 2020, p. 90

[18] V. Springora, op. cit., p. 90

[19] Jean Allouch, L’amour Lacan, Epel, 2017, p. 10

[20] J.-M. Forget, Les enjeux des pulsions, op. cit., p. 40

[21] Clotilde Leguil – “Consentement et emprise : nouveau visage du Surmoi”, Le séminaire des échanges, Librairie Mollat, 25 mai 2024 (Conférence sur YouTube)

[22] C’est une remarque que j’ai retenue sans en noter la référence exacte.

[23] L’I. A.  commente cela ainsi : la femme est effectivement confrontée à un paradoxe structurel, déchirée entre son désir comme sujet et sa position d’objet dans le fantasme ou le désir de l’autre…