Dans son texte sur la psychologie des foules et l’analyse du moi, Freud revient à la question de l’hypnose et se demande même si l’on peut dire que « la relation hypnotique est une formation de foules à deux ». Il écrit ce texte en 1921 dans le prolongement des travaux de deux de ses élèves, Paul Federn et Ernst Simmel. Les deux élèves et Freud lui-même avaient rédigé leurs textes dans le contexte de la réorganisation du collectif après la Grande Guerre et le démantèlement consécutif de l’Empire austro-hongrois en 1918. Freud, s’appuie, entre autres, sur les constats établis par Gustave Le Bon en 1895, afin d’analyser le rapport entre les individus composant une foule et leur relation d’amour avec le meneur. Mais Freud examine également ce qui caractérise la suggestion, l’hypnose, l’état amoureux et l’identification, ainsi que le lien de cette dernière à l’idéal du moi et à la figure du père mythique. Il ouvre également plusieurs pistes sans y répondre directement, notamment celle de la psychologie des foules sans meneur et Lacan ne manque pas, dans son texte de La psychiatrie anglaise et la guerre, de souligner cette « négligence » .
C’est ce premier point que je vais commenter, car il résonne, également, avec certaines problématiques contemporaines, comme la constitution de foules sans meneur à travers les réseaux sociaux et les mass media. Ce n’est qu’en 1930, soit une dizaine d’années plus tard, dans Malaise dans la civilisation, que Freud aborde ce type de masses. La misère psychologique de la masse devient, dit-il, plus menaçante « quand le lien social est créé́ principalement par l’identification des membres d’une société́ les uns aux autres, alors que certaines personnalités à tempérament de chefs ne parviennent pas, d’autre part, à jouer ce rôle important qui doit leur revenir dans la formation d’une masse. L’état actuel de l’Amérique fournirait une bonne occasion d’étudier ce redoutable préjudice porté à la civilisation.» Cette analyse rejoint celle de Paul Federn qui, en 1919, à la toute fin de son texte Une société sans pères, écrivait que les immigrants arrivent en Amérique « sans père », espérant que la libération promise par le statut de citoyen les transforme en « frères égaux en droits ». Il ajoutait :« Le patriotisme ne souffre pas du manque de relation père-fils, car des fils libres aiment et estiment leur mère patrie de leur propre mouvement. » Angela Jesuino a développé ce point dans une de ses interventions sur Les foules contemporaines, et, plus précisément, sur les foules horizontales, sans meneur, constituées en réseaux et éphémères. Je la cite : « L’amour en question dans ce cas n’est pas l’amour du chef mais un amour narcissique et l’identification, comme nous le faisait déjà remarquer Freud en 1930, est une identification imaginaire au petit autre, en tant que semblable, et non pas au trait unaire qui relève de l’altérité ». « Nous ne sommes plus dépendants d’un chef, mais nous sommes devenus dépendants des objets », nous disait Charles Melman déjà en 2009.
Effectivement, les objets de consommation — comme l’essence pour les Gilets jaunes— et, plus généralement, les questions de pouvoir d’achat peuvent attiser la formation de foules, tout comme les revendications identitaires, mais aussi bien d’autres causes qui peuvent être tout à fait louables ; les réseaux sociaux jouant alors le rôle de vecteurs de diffusion. Mais comment expliquer l’émergence, dans ce même contexte contemporain, de leaders tels que Donald Trump, figure de proue de ce phénomène ? Un autre aspect important est le rôle de la désinformation, les fake news, en tant que moyens de constitution de foules, orchestrée par des ex-professionnels du spectacle très médiatisés, comme Trump (ou Berlusconi, il y a quelques années). Un élément supplémentaire est évidemment l’exhibition et la reconquête de la puissance. « Make America Great Again » est un slogan, inventé par un autre Donald, Reagan cette fois, et qui fait référence à la fois à la nation, à la réussite du self-made man, ainsi qu’à la puissance narcissique, incluant la capacité d’achat, mais aussi à la nostalgie d’un retour atavique — une Sehnsucht, pour reprendre le terme de Freud, sur lequel je reviendrai (Omar Guerrero rappelait hier cette nostalgie). La masse, disait Le Bon, est impulsive, changeante, irritable, simpliste ; elle se distingue par son incapacité à raisonner, l’absence de jugement et d’esprit critique, ainsi que par l’exagération des sentiments. On dirait que le président actuel des États-Unis partage certaines de ces «qualités » ou fait semblant de les avoir. La Bourse, dont l’importance pour le système néolibéral qu’il soutient est bien connue, semble également manifester ces « mêmes traits psychologiques ». Un chef comme Trump, qui possède les qualités de la foule que Le Bon avait déjà énumérées (impulsif, changeant, irritable, simpliste, etc.), est, malgré les prophéties de Freud sur l’Amérique, tout à fait possible. (Roland Gori parlait hier du discours de l’extrême droite dans ces termes). Chef qui, de surcroît, à l’inverse de ce que font d’ordinaire les politiciens, tient ses promesses. Barbara Cassin souligne ce point dans son dernier livre, «La guerre de mots) tout en rappelant que Hitler faisait de même et que Vladimir Poutine fait de même. (Norbert Bon a fait référence à cet ouvrage hier)
Le deuxième point que je voudrais commenter est le retour actuel de certaines pratiques thérapeutiques : l’hypnose thérapeutique, d’autres thérapies proches de la méthode cathartique comme l’EMDR, ou encore l’autosuggestion à travers des techniques comme la méditation, la pleine conscience ou certaines formes de thérapies cognitives. Ce retour en force sera l’occasion de réaffirmer la distinction entre psychothérapie et psychanalyse, même si la pratique psychanalytique comporte – et Freud l’avait souligné à plusieurs reprises – une part de suggestion, d’effet thérapeutique et, même, d’hypnose. Lacan, dans son séminaire Les Fondements de la psychanalyse, parlait de la psychanalyse comme l’envers de l’hypnose, car c’est l’analyste qui est l’hypnotisé. Je le cite : « si le transfert est ce qui écarte la demande de la pulsion, le désir de l’analyste est ce qui l’y ramène. Et, par cette voie, d’isoler, de mettre à la plus grande distance possible le a, du I que lui (l’analyste) est appelé par le sujet à incarner. C’est dans la mesure où l’analyste a, si je puis dire, à déchoir de cette idéalisation pour être le support de cet objet séparateur qu’est le a, dans la mesure où son désir lui permet de supporter dans une hypnose en quelque sorte à l’envers, d’incarner, lui, l’hypnotisé, que ce franchissement du plan de l’identification est possible ». J’entends l’énoncé selon lequel c’est l’analyste qui est l’hypnotisé, en tant qu’il subit l’effet des signifiants maîtres de l’analysant : l’analyste se trouve ainsi « hypnotisé » par ces signifiants, au sens où il devient malléable, puisqu’il se fait le semblant de l’objet a pour son analysant. Quelques années plus tard, dans son séminaire D’un Autre à l’autre, Lacan réitère cette formule — selon laquelle l’analyste est l’hypnotisé — tout en ajoutant qu’« au terme, l’analyste finit par devenir le regard et la voix de son patient ». J’entends par là que l’analyste en vient à occuper la place du regard et de la voix de son patient en raison du rapport spécifique que ces deux objets entretiennent avec le désir (« désir de » pour la voix et « désir à » pour le regard, disait Lacan). En fin d’analyse, ces objets apparaissent comme manque, cause du désir, et l’analyste choit alors de la place qu’il occupait en tant que semblant de ces objets, mais aussi des autres — le sein et l’objet anal —, objets davantage liés à la demande selon Lacan (« demande à » pour le sein, « demande de » pour l’objet anal). Je rappelle que, dans Les Fondements de la psychanalyse, Lacan disait également qu’à l’issue de l’analyse « l’expérience du fantasme fondamental devient la pulsion ». On pourrait peut-être dire qu’à partir de ce moment-là, la pulsion ne conduit plus le sujet à chercher, à travers ses demandes, à devenir l’objet de la jouissance de l’Autre, ni l’objet du savoir de cet Autre.
Néanmoins, la suggestion est, depuis notre naissance, le support de notre possibilité de recevoir l’adresse de la part de l’Autre. Lacan, dans « La direction de la cure et le principe de son pouvoir » écrit que le sujet « se subordonne au signifiant au point d’en être suborné », le constituant hors de lui dans l’Autre. Suggestion, (dérivé étymologiquement de suggestum, mettre sous, ὑποβολή en grec) et subjectivation sont donc liées : il y a une conjonction entre les deux, mais elles se séparent également, car l’opération de la subjectivation peut permettre de se séparer de l’Autre — en cédant l’objet a à l’Autre. L’opération de l’aliénation à l’Autre –qui le suggestionne – se répète à chaque fois que le sujet a affaire à un Autre avec un grand A, c’est-à-dire à quelqu’un à qui il reconnaît un savoir et à qui il s’adresse. Mais cette identification au signifiant de l’Autre, dans la suggestion hypnotique — comme dans toute psychothérapie — aboutit à une identification imaginaire à l’Autre, qui obtient dans ce contexte une place de Maître. Dans le texte sur les foules, Freud écrit : « l’hypnotiseur est venu à la place de l’idéal du moi » dont le regard ou la voix hypnotise car toute l’attention du sujet est absorbée par l’hypnotiseur. Ici, le transfert écarte la demande de la pulsion sans recours à une instance susceptible de la ramener, car répondre à la demande, c’est précisément ce qui évite au sujet sa division par la pulsion. Il s’agit d’une approbation par l’intégration du signifiant à un sens que chaque type de thérapie considère, à sa manière, comme étant le « bon sens ». On pourrait dire de même pour l’approbation du thérapeute comportementaliste ou, pour être plus moderne, de celle de l’intelligence artificielle. Allen Frances, dans un texte récent intitulé Les chatbots IA vont bientôt dominer la psychothérapie, écrit : « Les chatbots dotés d’intelligence artificielle ont pour objectif de satisfaire leurs utilisateurs. Leur ADN algorithmique accorde la plus haute priorité à l’engagement des utilisateurs. Ces derniers déclarent régulièrement se sentir compris et validés, et trouvent que le thérapeute doté d’intelligence artificielle fait preuve d’empathie et se soucie réellement d’eux. »
Tandis que dans la suggestion du transfert psychanalytique, cela peut se passer tout autrement. Peut se passer est bien entendu, une expression ambiguë. Comme l’indiquait Lacan dans son texte sur la direction de la cure : « Qu’elle se veuille frustrante ou gratifiante, toute réponse à la demande dans l’analyse y ramène le transfert à la suggestion ». La prise de la demande au pied de la lettre fonctionne alors comme un court-circuit, par rapport au circuit que l’analyste doit établir depuis sa place de semblant d’objet a, une place qui vise le hors-sens du discours qui lui est adressé par l’analysant. Une place qui vise la jouis-sence qui est l’opposé du sens commun. Si, dans l’analyse, il y a, en plus de la règle fondamentale de l’association libre de l’analysant, celle de l’abstinence, c’est justement pour introduire l’objet « rien » en tant qu’objet petit a. Ce « rien » incarne le non-rapport sexuel, du fait notamment de la non-satisfaction sexuelle, la non-satisfaction de la demande. Mais ce « rien » vient s’instaurer en tant qu’objet qui dirige la cure, notamment à partir du silence de l’analyste – qui est pourtant un silence nuancé – et l’absence du regard de l’analyste, qui toutefois ne s’absente pas complètement non plus. Le discours de l’analysant se déplace ainsi progressivement, de ses demandes initiales à ce qui est la lecture du texte de sa parole.
Enfin, après ses remarques un peu canoniques, en guise de troisième point et pour conclure, je vais aborder la promotion de la figure de la victime dans le monde occidental contemporain. Si l’on suit le raisonnement formulé par l’historien et philosophe François Azouvi dans son ouvrage récent Du héros à la victime : la métamorphose contemporaine du sacré, on observe, depuis les années 1960-1970, une tendance à remplacer le modèle du héros — qui avait triomphé lors de la Grande Guerre — par celui de la victime. Cela dit, il n’y a aucune raison d’idéaliser la figure du héros — laquelle n’est pas sans rapport avec les près de vingt millions de morts de la Première Guerre mondiale. Néanmoins, cette évolution traduit à la fois une valorisation du statut d’une personne perçue comme étant sous l’emprise d’un autre, malveillant (souvent qualifié de pervers narcissique) — et un reflet de certaines pratiques thérapeutiques contemporaines, aujourd’hui en vogue (comme je l’ai évoqué plus tôt). Ces dernières tendent, en effet, à placer le sujet dans une posture passive, en raison de l’effet de suggestion qu’elles cherchent à exercer sur les patients, fréquemment dans le but de les « guérir » des traumatismes qu’ils auraient subis. Pourtant, les patients eux-mêmes ont également tendance à rechercher et à adopter cette position passive – d’emprise. N’y a-t-il pas dans ces modalités de recherche de passivité, une manière, de vérifier la distinction établie par Ferenczi — distinction que Freud reprend dans Psychologie des foules— entre un type d’hypnose à caractère paternel (menaçant) et un autre, maternel ( flatteur ) ?
Le retour de l’hypnose ne serait-il pas l’expression d’un appel, individuel autant que collectif, à un retour du bâton — à une protection musclée, Trump en étant un exemple emblématique —, mais aussi à une protection rassurante, incarnée par l’État, ce que Marcel Czermak nommait « l’érotomanie d’État » (au sens où l’on croit que : “l’État nous aime”). Charles Melman, en 2003, évoquait comme condition d’émergence d’une foule « un relâchement du lien social tel qu’il se constitue un groupe ‘nombreux’ réuni par le sentiment d’être abandonné par le pouvoir politique, négligé dans ses intérêts ». Il soutenait également que : « Les conditions actuelles de la fabrication de l’union politique de l’Europe donnent facilement à nombre de ses pays l’occasion de vérifier que ces citoyens se sentent facilement abandonnés par le pouvoir démocratique et livrés à une puissance acéphale et froide : Bruxelles ».
Sergio Benvenuto, un psychanalyste et philosophe italien, auteur de plusieurs textes sur la psychologie de masses, rappelle que Freud ajoute que l’être social éprouve une Sehnsucht, une nostalgie du père de la horde et que cela signifie que les hommes et les femmes modernes ont un « désir ardent de communauté ». Cette Vatersehnsucht, cette nostalgie du père, que Jean-Luc Nancy rappelait être, pour Freud, la relation première – originaire, archaïque au sens le plus propre – que toute constitution d’identité (d’un individu, d’un moi) implique nécessairement. Ce désir ardent de communauté cherche la fusion avec l’Autre ; on pourrait dire qu’il cherche l’identité. Nous savons que les identités sont très populaires en ce moment. Les individus doivent avoir le droit de choisir une ou des multiples identités au point où elles sont devenues même un trouble répertorié par le DSM.
La garantie de droits individuels, toujours plus nombreux, peut conduire à une fragmentation de la société », écrit l’historien Antoine Lilti, auteur de L’héritage des Lumières, ambivalences de la modernité ; Cette quête de communauté ne serait-elle pas un retour, dans le réel, de ce qui a été écarté par l’individualisme vers lequel on s’achemine depuis les « Lumières », dont sont issus les droits de l’Homme ? Sergio Benvenuto déclare : « Je pense que le moment est venu d’accepter cette polarité entre communauté et société sans vouloir exclure le pôle opposé. C’est-à-dire accepter enfin cette séparation fatale, issue des Lumières, entre l’individu et la communauté, mais aussi ne pas ignorer notre désir ardent, notre Sehnsucht, de communauté ». Les débats contemporains autour du multiculturalisme et de l’universalisme entretiennent sans doute des liens étroits avec ces enjeux. Posons-nous la question : à l’état actuel des clivages identitaires à l’intérieur des États, voire au sein de l’Union européenne, qu’est-ce qui pourrait réunir, si ce n’est la menace de guerre, qu’elle soit économique ou militaire ?
Trouver un ennemi à l’extérieur (qui est le troisième mode de dynamique de groupe de Wilfred Bion) – l’immigré ou autre – constitue un débouché automatique…, un acting-out, si je peux me permettre, « collectif », de ce qui ne parvient pas à s’embrailler dans une fraternité fondée sur le symbolique et non sur l’identité de corps. Le symbolique n’est pas une langue particulière aussi intelligente qu’elle puisse être et même si les bébés ont tendance à s’attacher très tôt, comme Nazir Hamad le disait hier à la langue maternelle. Des acting out collectifs peuvent ainsi apparaître : par exemple la projection quotidienne d’images de guerre depuis maintenant plusieurs années… Et les acting-out peuvent déboucher, on le sait, sur des passages à l’acte…
Cela-dit, la psychanalyse, comme Charles Melman le disait, ne peut avoir comme visée, pour reprendre le titre d’un autre article de Paul Federn, « une thérapie de la société », « elle ne pas être une psychothérapie sociale, elle ne peut pas apporter de remède à l’échelle sociale, et qu’elle ne peut en aucune manière se présenter comme un guide de conduites sociale »