Je remercie beaucoup Pierre-Christophe de l’invitation qu’il m’a faite de venir participer à vos travaux aujourd’hui. Je le remercie aussi, et les collègues également, pour l’initiative qu’ils promeuvent d’une école qui fasse sa place à la topologie dans notre association, même si nous avons eu des discussions là-dessus et que ce n’était pas forcément acquis pour tout le monde. Ça a le mérite de nous rappeler l’importance de la topologie, de sa place dans notre pratique, et de considérer que c’est une place centrale. Oui c’est tout à fait exact. Pour ma part, je ne suis pas un spécialiste de topologie, mais qui peut se prévaloir d’être spécialiste de topologie ? Et néanmoins, c’est ce que j’essaierai de vous faire entendre, je suis néanmoins forcément topologue et concerné par la topologie dans la mesure où je travaille comme un être parlant. C’est-à-dire où je suis amené à avoir la responsabilité, comme chaque analyste, de cette condition qui est la nôtre et que l’analyse met en acte, même si tout acte de parole la met en acte, cette condition qui est la nôtre de parlêtre. Nous sommes des parlêtres.
Dès le début, dès l’énoncé de ce titre, puisque c’est ce que j’ai donné comme titre, nous entendons quelque chose qui nous introduit directement à la topologie, nous entendons l’équivoque : “parlettre”. Je peux l’écrire de différentes façons… Mais quand je le dis c’est équivoque. Je suis un parlettre, nous sommes des parlettres. Tout de suite on entend au moins une, deux, trois équivoques. Comment on va l’écrire ? Quelles vont être les lettres, là, justement ? Et du coup, il nous apparaît immédiatement que nous devons prendre parti sur l’effet de sens de cette parole, et l’effet donc de coupure : puisque si l’on détermine un sens, on va faire une coupure dans la mesure où on va forcément laisser les autres de côté.
D’emblée donc il apparaît que ce signifiant “parlettre” — je l’écris comme ça, je prends parti, je pourrais l’écrire de beaucoup d’autres manières — ne rejoint absolument pas ce qui serait le signifié qui viendrait lui donner sa place dans l’ordre de la réalité reconnaissable. Ce signifié n’existe pas. Il n’existe que plusieurs options possibles, c’est-à-dire qu’à l’endroit où l’on attendrait le corrélat de ce signifiant, il y a un trou, car il n’y a pas de corrélat, il n’y a que des équivoques.
Ça n’a l’air de rien mais c’est important puisqu’aujourd’hui, à l’époque où nous vivons, à l’époque tout à fait contemporaine qui est la nôtre, il y a une véritable horreur de ce… une horreur du trou. Pourtant c’est tout de suite à ce trou que nous nous trouvons, non pas confrontés, mais à quoi nous nous trouvons avoir à faire, dont nous nous trouvons avoir la responsabilité en tant que, justement, êtres parlants. Eh bien nous sommes à une époque où se manifeste une horreur de ceci, que le langage et que les signifiants ne rencontrent pas heureusement, de façon heureuse, qu’ils ne rencontrent pas leurs signifiés et que cela ne s’accorde pas dans un sens que nous pourrions tous partager et auquel nous pourrions tous nous référer, par exemple pour nous redresser si jamais nous étions un peu, comment dire, déviants par rapport à ce sens. Nous sommes dans cette époque historique. Nous sommes là-dedans, c’est ainsi, on n’a pas le choix. Mais on peut agir, faire au moins ce que nous pouvons à partir de cela.
Nous pouvons faire entendre en effet que ce vœu est un vœu mortel. C’est un vœu dangereux.
Nous le faisons entendre sans doute de façon élective à la faveur de cette pratique qui est la nôtre, la pratique du psychanalyste. Mais nous ne sommes pas les seuls, beaucoup d’autres pratiques le font entendre de près ou de loin, bien sûr, dès lors qu’elles sont attentives à la parole et aux effets de la parole. Le faire entendre d’une façon ou d’une autre paraît toujours non seulement une initiative heureuse, mais peut même apparaître comme une pratique tout simplement citoyenne, puisque ça intéresse la vie en société. La vie en société n’est quand même pas la même si l’on sait cela, et qu’on est responsable de la manière dont on l’assume.
Et je voudrais ajouter à cette manière dont je fais résonner ce signifiant “parlettre”, celle que permet la dénomination que vous avez trouvée pour cet enseignement : “A l’école de “rrsssi”…
Parlons-nous du récit ? Parlons-nous de RSI ? Ça change tout, non pas seulement que l’on opte pour l’un ou pour l’autre, car ce n’est pas là la seule question, mais que l’existence des deux, au moins, fasse que forcément apparaît tout de suite, dès que l’on mentionne ce signifiant “rrsssi” : RSI, récit, d’autres encore, apparaît tout de suite le trou, la faille, la part de responsabilité qui va déterminer ici ma parole, mon acte.
Ce point dont je voulais partir nous amène tout de suite à la prise en compte de l’équivoque, et à la prise en compte de la littéralité. Et il nous amène par là tout de suite à cela : au trou qui organise notre parole. Et par là nous sommes forcément dans ce à quoi la topologie a à faire, à des niveaux de complexité qui peuvent être très variables. Là j’évoque, enfin je rappelle plutôt, ce n’est pas un scoop, c’est vraiment la base. On peut à partir de là construire des élaborations de plus en plus complexes, sur les conséquences de cela. C’est ce qui fait la valeur de la topologie et la valeur des travaux d’un certain nombre de topologues. Mais en tout cas dès le début, dès qu’on prend en compte ces conditions qui sont celles du parlêtre, eh bien nous sommes dedans.
J’ajoute ceci qui vient dans le même fil, c’est que Freud s’est annoncé dans le monde avec notamment cette œuvre, la Traumdeutung. Il est important de garder présentes la valeur et l’équivoque de ces signifiants en allemand. Traumdeutung, ça veut dire quoi ? Au niveau d’un certain aplatissement de l’énoncé, quand on cherche à rabattre les signifiants sur les énoncés en visant une certaine univocité, on dira : la signification du rêve, on a dit aussi la science des rêves.
Mais Traumdeutung, ça veut dire avant tout ceci. C’est une Deutung, c’est une signifiance, c’est un rapport au signifiant et à la signifiance, qui est tout à fait nouveau dans la mesure où il s’adosse au Traum. Et Traum c’est le rêve en allemand, mais c’est aussi très proche du Trauma en allemand. Trauma, c’est-à-dire comme tout près aussi du Trouma, pourquoi pas ? Trou en français. C’est la Troumdeutung, à une lettre près. Et qu’est-ce que dit Freud dans ce texte ? Il ne dit rien d’autre que ce que j’évoquais tout à l’heure, il dit que dans nos rêves, nous produisons des morceaux signifiants, ou des suites signifiantes, qui sont à prendre comme les éléments discontinus d’un texte sacré, c’est-à-dire des éléments faits de lettres.
Cette Traumdeutung c’est une nouvelle résonance de la question du sens, tout à fait nouvelle dans le monde. Nouvelle dans la mesure où Freud prend en compte le fait que, justement, cette signifiance elle est trouée, elle est fondamentalement trouée. C’est notre reconnaissance qui est ainsi réellement trouée, notre réalité, cette réalité de la reconnaissance qui a quelque chose de stupide dans la mesure où elle méconnaît systématiquement qu’elle est trouée. C’est ce que percevait à sa façon fort bien Wittgenstein quand il disait, je crois dans les Remarques sur les couleurs, que nous sommes devant la réalité comme le bœuf devant la porte de son étable fraîchement repeinte.
Nous sommes ordinairement sidérés, comme ce bœuf, devant la prévalence du sens. Eh bien Freud, avec la Traumdeutung, donc, inaugure quelque chose dont on n’a pas fini encore de mesurer les conséquences. C’est d’ailleurs ce dont Lacan, tout au long de son enseignement, nous parle, et c’est de là qu’il relève d’emblée, chez Freud lui-même déjà, cette dimension fondamentale de la topologie, dont il va faire usage, sur laquelle il va s’appuyer tout au long de son enseignement.
De quoi s’agit-il en somme ? Je vous propose de le dire comme ça, simplement. Il s’agit du fait que l’étendue, l’espace, n’est pas comme le croyait la tradition homogène ou superposable à l’énonciation. C’est-à-dire qu’aucune énonciation ne peut se résoudre dans l’espace, dans ce qui serait une localisation de sens. Aucune énonciation ne peut se résoudre là-dedans. Pour le dire autrement, aucune énonciation ne peut se résoudre sans un énoncé qui ferait clôture sur soi et concept. C’est pour ça que Lacan, à un moment donné de son enseignement, quand il s’adressait à un public quand même composé de beaucoup de philosophes, eh bien il leur avait fait un cercle, mais il ne l’avait pas terminé, c’est-à-dire que c’était un cercle ouvert, et à l’endroit de l’ouverture, il avait mis a, petit a.
Petit a. C’est-à-dire que là où nous opérons, nous, comme analystes, ou d’ailleurs quiconque travaille le langage à partir de cette dimension de l’équivoque et de la lettre que Cyrille évoquait —les poètes travaillent à partir de la lettre, les poètes travaillent à partir de cette ouverture. Et la lettre, en tout cas, maintient cette (?) ouverte (…).
C’est une façon pour nous de faire entendre comment la topologie vient immédiatement (…).
Un parlêtre, c’est quoi? En tant que tel, ce n’est pas un maître. Ça ne peut pas l’être, en tant que tel je souligne. Eventuellement si maître il y a c’est semblant de maître. Ou maître réel, c’est-à-dire semblant qui tient par force. Et maître, vous l’écrivez comme vous voulez, mais Lacan lui-même n’a pas manqué de l’écrire de cette façon : m, apostrophe, e accent circonflexe, t-r-e : m’être. Notre espèce, c’est quand même celle d’un animal malade du langage, malade de cette réalité trouée qu’il méconnaît, et qui du coup veut se constituer comme m’être.
Il y a une semaine, nous avions une après-midi autour de Ghérasim Luca. Peut-être la passion de Ghérasim Luca, comme chaque poète, mais lui peut-être de façon particulièrement sensible… Ghérashim Luca faisait entendre dans sa diction, dans la façon dont il proférait ses énonciations, il faisait entendre comment le corps, le sien, était travaillé par la lettre, de telle sorte que l’oralisation de cette lettre n’était pas du tout évidente.
Autrement dit, il montrait très bien comment le poète est dans une dimension de littoral. C’est-à-dire un oral, une oralisation, une énonciation, tentative d’énonciation, qui est empêchée, qui est entravée, à laquelle fait résistance la lettre (…) Le psychanalyste aussi, le travail du psychanalyste, il est forcément littoral, ou alors il est aplati. Mais le travail d’un psychanalyste ne peut pas être trop aplati, c’est à souhaiter.
L’analyste, il se fait l’adresse d’une demande, une demande qui s’opère souvent à partir d’un sens, d’un espoir de sens. Et lorsque l’analyste s’en fait l’adresse, il déçoit forcément cette demande dans la mesure où il ne répond pas directement. C’est-à-dire qu’il va, en quelque sorte, amener celui qui vient vers lui à cette dimension de littoral.
Et quand il va donner (…), il va faire que le patient va repartir autrement qu’il n’était entré. (…) C’est pour ça d’ailleurs que j’ai envie de vous faire cette remarque : ce qu’on appelle le cabinet de l’analyste, ce lieu c’est un endroit étrange, parce que le cabinet de l’analyste n’est justement pas un lieu tout à fait articulable dans les coordonnées de l’étendue. Bien sûr, en apparence, le cabinet d’un analyste, il y a une hauteur, largeur, un plafond, etc., on peut mesurer tout ça. Mais quand même, c’est un lieu assez étrange puisque, si le sujet en ressort comme il y était entré, si ça ne lui fait ni chaud ni froid, c’est qu’il serait en quelque sorte (…).
Mais si le sujet n’est pas (…), il va en ressortir autre qu’il n’était entré.
Autrement dit, le cabinet du psychanalyste, c’est un lieu topologique. C’est un lieu topologique que vous caractériserez comme vous le croirez judicieux, mais c’est un lieu topologique dans la mesure où c’est un lieu qui détermine un changement : un changement susceptible de faire trou dans la consistance des énoncés.
Il m’est venu ceci en préparant ce très bref propos de contribution à cet après-midi de recherche, comme disait Marie-Pierre tout à l’heure. Quand j’ai commis cette thèse qui a donné lieu à un livre intitulé Le nom, l’image, l’objet, c’était Marcel Czermak qui m’avait mis sur la voie de cette thèse et je lui en suis reconnaissant. Parce qu’il m’avait trouvé, avec le syndrome de Frégoli, un sujet, je ne le savais pas au moment où j’ai commencé, qui illustrait, mais pas seulement lui, les coordonnées de la décomposition spéculaire. Autrement dit de la reconnaissance. Eh bien je me suis rendu compte de ceci à l’époque, c’est que quand j’étais à la tâche et que j’avais à écrire ce travail, je me suis rendu compte d’une chose étrange, c’est que le nom, l’image, l’objet, quand j’avais affaire, disons à deux des trois, au symbolique et au réel, par exemple, nom et objet, ces deux éléments-là, eh bien le troisième, ici l’imaginaire, échappait.
Il était comme un point aveugle. Je ne pouvais en tenir que deux ensemble dans le processus d’écriture. Ça me permettait de situer le troisième comme impossible à attraper. Par exemple, tout au début du livre, c’est la clinique psychiatrique, ces syndromes de Frégoli, Capgras, ces syndromes de fausse reconnaissance. Quand on est dans la reconnaissance, l’imaginaire et le symbolique tiennent ensemble : c’est ça, la reconnaissance. Ça tient ensemble, du moins ça donne l’illusion que ça tient. Le problème, c’est que quand on est dans cette disposition, ce qu’on perd, c’est la dimension du réel. Je ne peux pas tenir les trois ensemble. Et je m’étais aperçu que je pouvais donc tenir symbolique et réel, par exemple, mais à condition de laisser tomber l’imaginaire. C’est ce que je faisais : j’écrivais et j’essayais de sérier ces descriptions cliniques, mais je n’y reconnaissais rien, c’était lunaire.
Je pouvais ensuite écrire sur symbolique et imaginaire, par exemple, mais je constatais bien que c’était à condition de ne pas pouvoir évoquer le réel. J’étais obligé de me plier à ces déterminations qui étaient bien je crois topologiques, dans la mesure où, il n’y avait pas de continuité qui puisse s’adosser au sens, et que j’étais obligé à chaque fois d’en passer par un point d’impossible.
Voilà, donc, c’était là une façon dont pour ma part, de façon artisanale en quelque sorte, j’ai rencontré cette nécessité de la topologie, comment dire, presque à mon corps défendant : car quand on fait une thèse, on essaye de produire du sens reconnaissable, c’est un peu requis quand même… et là, je ne pouvais pas. Ce n’était pas possible. Voilà. C’est ce qui rendait les choses un peu difficiles. De toutes façons, il n’y avait pas moyen de faire autrement. Je m’arrête là-dessus et je vous remercie.