D’un bon usage possible du complexe de Moïse
23 février 2026

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Thierry ROTH
Lire Freud et Lacan

Moïse et Freud (avec Melman)

 

 

         Parmi les apports de Charles Melman à la psychanalyse, il y en a un dont personne ne semble avoir voulu, y compris parmi ses plus proches élèves : le « complexe de Moïse ».  Il a pourtant tenté de le mettre en valeur dans plusieurs séminaires, également dans le premier numéro de sa revue La Célibataire, et même dans le Dictionnaire de la psychanalyse dirigé par R. Chemama et B. Vandermersch chez Larousse. Rien n’y a fait, comme il l’a d’ailleurs lui-même déploré.

 

         Issu de sa lecture du célèbre « roman historique » de Freud[1] (paru juste avant sa mort et le désastre de la seconde guerre mondiale), le complexe de Moïse est le fruit de l’interprétation par Melman de cette ultime tentative de Freud de présenter le Père comme toujours étranger – faute de pouvoir le situer du côté Autre – afin de dénoncer tous les sacrifices et les violences faites en son nom. Melman a défini ce complexe de Moïse comme « le pendant du complexe d’Œdipe dont nous nous accommodons des délices, autrement dit ce hiatus qui nous sépare à jamais de l’objet cause du désir. Et j’ai essayé d’en montrer l’équivalent dans le champ du narcissisme »[2].

 

Ainsi, au renoncement œdipien à son premier objet désiré (incarné par la mère), le complexe de Moïse est venu ajouter le renoncement à l’identification et à l’attente de reconnaissance vis-à-vis du Père – au nom duquel le renoncement objectal a justement été effectué. Melman a donc donné un relief supplémentaire à cette tentative in extremis de Freud de dégager le sujet de sa dépendance à une figure paternelle que Melman n’hésite pas à qualifier de « criminogène » – criminogène aussi bien à l’égard du Père lui-même qu’il faudrait toujours tuer, à l’égard du sujet qui se sacrifie et se mortifie au nom de ce Père, et à l’égard aussi bien d’autrui qui représente toujours une offense à la toute puissance de ce Père.[3]

 

Si la figure d’Œdipe est venue marquer – avec Freud – le fait que le sujet est « coupé de son objet », celle de Moïse est venue signifier – avec Melman – que le sujet se retrouve aussi « coupé de son idéal ». Il s’est donc agit d’ajouter le renoncement narcissique au renoncement objectal : double obstacle, double défi ! « Ne parlez plus du complexe d’Œdipe sans le complexe de Moïse »[4], tente Melman à l’adresse de son auditoire… Résultat : presque personne n’a repris cette proposition.

 

Actualité du complexe de Moïse

 

 

Cependant, si le complexe de Moïse est bien venu cerner un réel de notre clinique, celui-ci ne peut que se manifester avec d’autant plus de facilités voire de cruauté que cet apport théorique se trouve ignoré, et ceci de façon paradoxale puisque nous sommes à une époque où la figure paternelle a perdu une grande partie de son statut. En estimant d’ailleurs que la nouvelle économie psychique venait liquider cette figure paternelle, Melman n’a-t-il pas pris acte d’un traitement radical, éventuellement réussi, de son « complexe de Moïse » ? Il n’en a en tout cas plus reparlé, me semble-t-il, après la parution de L’Homme sans gravité en 2002. Mais la question n’est pas résolue pour autant, d’autant que l’expression de ce complexe de Moïse dépend certes du contexte social mais aussi des différentes structures psychiques.

 

Si Melman en faisait surtout une problématique du névrosé, le complexe de Moïse se manifeste sans doute aussi, d’une façon particulière, dans de nombreuses psychoses. En matière de sacrifice pour la figure du Père ou de Dieu, Schreber n’est-il pas en effet un exemple magnifique ? La stabilisation de sa psychose s’est faite au prix d’un sacrifice majeur, l’obligeant à se faire « la femme de Dieu »… Mais cette expression particulière du complexe de Moïse s’est faite de façon délirante et essentiellement du côté de l’imaginaire, sans sanction symbolique possible du fait de la forclusion du Nom-du-Père. Il n’y a pas davantage de résolution du complexe de Moïse que du complexe d’Œdipe dans la psychose, mais des suppléances – y compris dans un éventuel lien spécifique à une figure paternelle – peuvent permettre une amélioration notable.

 

C’est bien sûr dans les grandes névroses freudiennes, et de façon particulièrement frappante dans la névrose obsessionnelle, que le complexe de Moïse est le plus prégnant. Qui mieux qu’un obsessionnel peut nous montrer le mouvement sacrificiel, la culpabilité, la mortification, l’idolâtrie, la puérilité de la relation d’un sujet au Père ? Souvenons-nous de l’Homme aux rats par exemple, payant à la place d’un père qui n’avait pas payé…

 

Sans doute une formule particulièrement fine de Lacan est venue proposer, par anticipation en quelque sorte, la possible résolution de ce complexe de Moïse : pouvoir « se passer du Nom-du-Père à condition de s’en servir »[5]. S’en passer signifierait parvenir à se défaire de cette dépendance permanente au Nom-du-Père, au sens de devoir toujours y faire appel et s’y soumettre (non sans quelque rébellion). Il s’agirait donc de se défaire de cette relation narcissique à l’idéal et de la mortification du désir au nom du Père. Mais « à condition de s’en servir », ajoute Lacan, c’est-à-dire qu’il n’est pas question de simplement récuser ce Nom-du-Père mais bien de tenir compte des contraintes structurelles dont il a été porteur. La castration, dont le névrosé se défend, est au contraire un bénéfice permis par l’opération du Nom-du-Père, au sens de pouvoir faire avec le manque et avec l’altérité, le Nom-du-Père venant même sexualiser le manque structurel du aux lois du langage et de la parole. Le névrosé se refuse puérilement à cette opération. Mais s’il tend dans la cure vers une résolution du complexe d’Œdipe et du complexe de Moïse, il pourra assumer enfin son propre désir et faire avec la castration, c’est-à-dire ne pas s’en défendre mais pas non plus la sanctifier. Les complexes d’Œdipe et de Moïse sont donc au cœur du fonctionnement névrotique traditionnel et du travail analytique avec ces patients, leur résolution conjointe étant attendue en fin de cure.

 

Qu’en est-il lorsque nous avons affaire à une névrose de récusation ? Ces sujets ont certes symbolisé le Nom-du-Père mais l’ont également neutralisé (par la grâce des évolutions sociétales et des contingences familiales et individuelles) pour en faire une instance optionnelle, sans importance, ne prêtant plus guère à conséquences pour eux[6]. Ainsi pour ces affranchis, le complexe de Moïse n’est a priori pas leur problème, et pour reprendre la formule célèbre de Lacan on dira que ces patients se sont passés du Nom-du-Père, puisqu’ils l’ont récusé, mais ils ne s’en sont pas non plus servis. Le concept de complexe de Moïse serait-il alors sans intérêt dans de telles situations ?

 

Remarquons d’abord qu’il n’est pas rare de voir parmi ces patients récusateurs, qui sont souvent dans une forme d’errance subjective, l’appel à une figure d’autorité qui viendrait mettre fin à cette errance et donner enfin un sens à leur vie… On est alors dans la recherche d’un lien imaginaire avec une autorité bien réelle, afin de pallier la faille symbolique que la récusation tend à creuser. Bien loin d’être une résolution du complexe de Moïse, cette « solution » le remet plutôt au centre, avec une difficulté renouvelée, alors qu’on croyait que la récusation du Nom-du-Père lui avait réglé son compte – sans l’avoir forclos.

 

Remarquons ensuite qu’avec ces patients atteints d’une névrose de récusation, le travail analytique vise à permettre une remise en jeu de lois de la parole et du langage et, in fine, une gravité nouvelle, soit la prise en compte de son propre désir et d’une forme de castration inexorable puisque structurelle. Une telle opération, lorsqu’elle réussit, implique-t-elle une re-légitimation du Nom-du-Père voire une dépendance nouvelle à son égard, qui serait alors le signe d’un complexe de Moïse à résoudre à nouveau (comme s’il s’agissait alors de mettre une névrose de récusation sur les rails d’une névrose classique) ? Au contraire, la réussite analytique dans de tels cas n’implique pas de se référer à nouveau au Nom-du-Père qui a été récusé, mais bien de prendre au sérieux le fait de pouvoir s’en passer de façon sérieuse, c’est-à-dire de tenir compte malgré cette récusation de ce qu’impliquent les lois du langage et de la parole, y compris la castration structurelle qui ne passerait alors plus par le Père. On pourrait dire que la résolution du complexe de Moïse est ainsi incluse dans une opération dans laquelle il n’a plus du tout été au centre.

 

Si on n’y parvient pas, l’errance subjective, les problématiques addictives, les dépressions typiques, parfois l’appel pathétique au retour d’une figure d’autorité, occuperont le tableau clinique… « Moïse » n’est donc jamais si loin.

 

Pour conclure… et ouvrir ?

 

 

Pourquoi cet apport de Melman n’a-t-il presque pas été repris ni travaillé, alors que ces brèves remarques en esquissent, pensons-nous, la pertinence ? Lui s’est contenté d’interpréter cela par le refus radical de toucher au narcissisme et à l’idéal : « il est remarquable de constater que l’objet, d’accord, on l’admet, à la limite on s’en fout ! Mais le narcissisme… pas touche ! »[7]. Cette interprétation assurément juste n’est peut-être pas suffisante. Il convient notamment d’ajouter que ce « pendant au complexe d’Œdipe » a été proposé par Melman en 1998, à une époque où la figure du Père avait déjà pris un sérieux coup de plomb dans l’aile, ce qui pouvait laisser penser que le complexe de Moïse était déjà devenu obsolète. Les lignes qui précèdent, comme notre clinique la plus actuelle (individuelle et sociale), montrent plutôt que ce travail de Melman ne perdrait rien à être remis au goût du jour.


[1] Sigmund Freud, L’homme Moïse et la religion monothéiste (1939), Paris, Gallimard, 1986.

[2] Charles Melman, Pour introduire à la psychanalyse, Toulouse, érès, 2024, leçon du 4 avril 2002.

[3] Ibid.

[4]  Charles Melman, Lacan élève effronté et impitoyable de Freud, Toulouse, érès, 2018, leçon du 14 mai 1998.

[5] Jacques Lacan, Le sinthome (Séminaire 1975/76), leçon du 13 avril 1976.

[6] Thierry Roth, Les névroses de récusation, Toulouse, érès, 2025.

[7] Charles Melman, Pour introduire à la psychanalyse, op. cit.