Intervention au « Grand Séminaire » de l’ALI le 10 février 2026
Je remercie Stéphane Thibierge de m’avoir proposé cette intervention impromptue et Martine Lerude d’avoir bien voulu la discuter.
Ce titre est un hommage à une analysante fragilisée par une déception concernant la maternité qui m’a apporté grâce à un rêve une définition de l’objet a. Ce rêve se passait dans une brocante.
– Qu’est-ce qui vous intéresse dans les brocantes ?
– J’adore la déco, acheter des choses qui ne servent à rien, des babioles
– Baby ole ?
– Ah ! Oui…
L’objet a se définit certainement comme un objet qui ne sert à rien, du moins en ce qui concerne les besoins. Ce n’est pas un objet échangeable même s’il peut donner plus-value à des objets utiles. Il est même le seul à donner au mot « valeur » le sens de ce qui soutient le désir.
La définition la plus commune est « objet cause du désir ».
Mais en fait ce n’est pas un objet, au sens de ce qui se présente devant le sujet, il est plutôt d’avant le sujet.
Ce n’est pas non plus la cause du désir parce que le désir n’a pas rigoureusement de cause.
Cause : « il n’y a de cause que de ce qui cloche ». Le principe de causalité : pas d’effet sans cause est un principe philosophique et non scientifique. Ça intéresse le savant comme sujet désirant mais pas la science. En science il n’y a que des suites obligées de phénomènes.
Ce qui cloche c’est l’arrivée au monde d’un enfant en détresse, Hilflosigkeit. Détresse fondamentale qui met l’enfant devant cette énigme : « Que me veut cet Autre dont je dépends pour ma survie biologique certes, mais aussi ma survie de sujet désirant. Ce n’est pas la même situation si je suis attendu… puis décevant, non attendu, adopté, mal formé etc.
L’enfant doit défendre sa propre cause. « Que puis-je faire valoir pour donner du prix à ma présence ? »
Donner du prix c’est interpréter[1] le manque dans l’Autre, le désir de l’Autre.
L’objet a c’est une fonction, fonction ouverte par le passage obligé des besoins par la langue, la « moulinette » signifiante. C’est « prêter[2] » une cause au désir de cet Autre secourable.
Les objets a, ce sont les arguments de cette fonction. Ils sont déjà là avant d’interpréter la fonction. Ils vont localiser, partialiser, limiter le sacrifice, le prix de ma cause.
Je viens de sauter un temps : si l’on parle de fonction, cela suppose la mise en place de la possibilité de métaphoriser, i.e. mise en place d’une case neutre dans le monde des signifiants pour permettre échange et substitution, et donc mise en place du non-sens. C’est la fonction phallique, F.
Melman donne cette définition de la castration : interprétation sexuelle du manque dans l’Autre. Donc du manque structural dans le trésor de la langue : pas de dernier mot qui garantisse sa vérité, sa sincérité, sa bonne foi et surtout son savoir.
Une première question est de savoir si quelque chose échappe à cette interprétation sexuelle.
Une deuxième de savoir ce qui se passe quand cette interprétation sexuelle n’aura pas eu lieu. Cliniquement, c’est le cas des psychoses.
L’interprétation de ce manque dans l’Autre : desiderium, désir, regret, nostalgie, espoir, ambition va se diviser selon deux « fausses sutures » :
Celle qui dépend de l’Idéal du Moi d’une part avec l’importance du Nom ; l’objet a d’autre part, entraperçu de la jouissance qui compte.
Quand le prestige du nom est atteint, l’objet a a tendance à sauter sur la scène.
Sigmund Freud, qui a commencé à parler du respect des Turcs de Bosnie-Herzégovine est embarrassé par cette autre attitude dont il évitera de parler : « Quand cette chose-là ne marche plus, la vie ne vaut plus la peine d’être vécue ». Il a appris peu de temps auparavant, à Trafoi, qu’un de ses patients impuissant s’était suicidé. La conversation ayant dévié sur les fresques de la cathédrale d’Orvieto, Sigmund Freud oublie le nom du peintre Signorelli. Mais il voit avec une clarté exceptionnelle le visage du peintre qui s’est représenté lui-même. Son regard. Ce visage disparaît quand le nom revient avec le secours d’un tiers « cultivé ».
J’ai donné un autre exemple dans une intervention « Quelques conséquences de l’invention de l’objet a » à l’occasion du colloque à l’UNESCO de 2001 Lacan aurait cent ans.
Lacan dit : « L’objet a soutient le rapport du sujet à ce qu’il n’est pas ». « Le sujet se pare de l’objet a là où il défaille dans sa certitude de sujet ».
C’est par ces « plus-de-jouir » que le sujet a accès à quelque chose qui réponde à la question du désir de l’Autre.
Si ça marche, si, par la grâce de la castration, ces objets se séparent de mon image narcissique pour servir de cause quand je serai mis en cause, alors je disposerais d’une certaine sécurité au moment d’aborder l’Autre, et notamment le partenaire sexuel dans son altérité.
Je pourrai agir, éprouver angoisse ou… faire des symptômes névrotiques.
Si ça ne marche pas, en l’absence de ce répondant, je défendrai ma cause par un délire ou plutôt c’est le délire qui répondra pour un moi en détresse.
Voire, dans le cas de schizophrénie je n’y retrouverai pas mon chemin et serai livré au conformisme avant de sombrer sous la prise de possession de l’Autre.
Dans son livre Classification lacanienne des structures subjectives, Danièle Brillaud rapporte le dialogue de Gilles un schizophrène avec son médecin :
– Qu’est-ce qui pour vous a motivé votre venue à l’hôpital ?
– C’était pour essayer de me guérir… au point de vue de la puberté et essayer de penser à bien me guider…à faire des choses bien.
– C’est-à-dire ?
– Heu, être plus mûr… plus concret, quoi,
– C’est-à-dire ? Quel rapport vous faites entre le fait d’être plus concret et le fait d’être entré à l’hôpital ?
– Je sais pas ; disons, c’est un peu retrouver son image…
– Qu’est-ce qui est « retrouver un peu son image » ?
– C’est moi qui dois retrouver un peu mon image… par rapport à ce que je suis.
– Comment vous vous y prenez ?
– Je sais pas… j’essaie de penser mais j’y arrive pas.
[…]
– Aujourd’hui ça fait trois semaines que vous êtes à l’hôpital, vous ne comprenez pas pourquoi finalement, c’est ça ?
– Oui, c’est ça.
– Vous pensez que c’est lié à quoi ?
– La vie fictive… c’est de de ne pas savoir où l’on est… où on va. Il y a des gens qui peuvent le cerner, mais c’est dur quoi…la limite.
C’est quoi la limite ?
– La limite, ben… c’est un temps… La limite, ça veut dire que c’est fortuit quoi…quand vous lisez un livre, il y a des limites.
– Et comment vous vous situez, vous, par rapport à cette limite ?
– Mal, bien, mal.
– C’est-à-dire, pouvez-vous nous expliquer ?
– Non.
Ça représente quoi pour vous, une limite ?
– Ça représente des antécédents.
Hum… C’est-à-dire ?
J’en reste là de cette observation mais la suite est tout aussi importante pour voir comment ça fonctionne quand l’objet a n’est pas venu en fonction de cause du désir pour le sujet avec la question de l’orientation, de la limite, de la temporalité et de la filiation et le sentiment de fiction de la vie.
La temporalité d’après-coup du névrosé, nachträglich de Freud, tient à la mise en cause de ces objets pour répondre à la mise en cause du sujet.
Quand cela n’aura pas été réalisé en son temps, la temporalité reste linéaire dans les psychoses. Accélérée sans doute dans la manie, suspendue dans une forme de stase dans la mélancolie. Temporalité du calendrier dans les psychoses tempérées.
Paradoxe de l’objet a : vie et immortalité.
Paradoxe du Jardin Japonais comme image de l’objet a par lequel Martine Lerude avait terminé son intervention. L’essence de la vie résiderait dans ce qui reste quand on a enlevé tout le vivant.
On ne peut manquer pour ma part d’y voir une forme d’écriture. Martine nous dit « L’objet a est ce qui nous rend vivant. »
Le mot « rend » est heureux puisqu’il s’agit bien de restitution. Restituer par un plus de jouir partiel d’une part de vie animale meurtrie par la langue.
De même son lapsus : Kern unseres Leben pour Kern unseren Wesen (freudien).
Comment dire alors que l’objet a, c’est la lettre si, selon Paul de Tarse, la lettre tue.
« L’objet a, je l’écris d’une lettre », dit Lacan. Ça ne veut pas dire que les lettres sont des objets a.
Mais les lettres, les phonèmes en tant que première articulation en deçà du signifiant, sans pouvoir de signification, c’est ce qui dans la langue a le pouvoir de séparer, « découper » les objets pulsionnels de leur site corporel pour ouvrir l’appétit, pour servir la fonction « objet a cause du désir ».
Dite autrement avec Lacan dans Lituraterre :
« Ce qui de jouissance s’évoque à ce que se rompe un semblant, voilà ce qui dans le réel se présente comme ravinement. C’est du même effet que l’écriture est dans le réel le ravinement du signifié, ce qui a plu du semblant en tant qu’il fait le signifiant. L’écriture ne décalque pas celui-ci mais ses effets de langue, ce qui s’en forge par qui la parle. Elle n’y remonte qu’à y prendre nom, comme il arrive à ces effets parmi les choses que dénomme la batterie signifiante pour les avoir dénombrées. »
« L’écriture, la lettre, c’est dans le réel, et le signifiant dans le symbolique ».
Quand je dis que la lettre fait littoral entre le continent des signifiants et l’océan des jouissances, je ne tranche pas comme Lacan de la mettre du côté du réel, l’océan en l’occurrence. Je considère la lettre comme un agent double : « objet identique à lui-même dans son articulation spécifique selon les lalangues, mais aussi élément différent de lui-même pouvant infiltrer le signifiant, y faire retour avec son plus de jouir (et peut-être pas seulement pour y prendre nom) (Cf L’oubli de Signorelli).
Par hypothèse la fonction du Nom-du-Père qu’elle soit celle de castration ou celle de la nomination des trois registres (pour les découper l’un de l’autre) – ces deux abords ne sont pas contradictoires – passe, en partie du moins, par la matérialité du signifiant, ce qu’il doit à son appareil littéral, phonématique, ou autre. Cela me semble vérifié par les échecs de la fonction Nom-du-Père dans les cas où des coupures ont eu lieu dans la transmission des langues, ce qui n’est pas rare dans des terres d’immigration comme celles où se trouve l’hôpital de Gonesse où nous recevons des psychoses maniaco-dépressives et des schizophrénies avec une fréquence plus importante (selon les statistiques) que dans une population installée depuis longtemps.
Dans l’article Objet a (1991) je disais que « l’objet a répond ainsi à cette place de la vérité pour le sujet à tous les moments de son existence… ». Il n’y a de responsabilité qu’à l’égard du sexuel selon Lacan. Mais un sujet ne peut assumer cette responsabilité que dans la mesure où cet objet a répond de lui et de son existence de sujet désirant. Car un sujet, ce qu’un signifiant représente pour un autre signifiant, ça n’implique aucun être au monde, s’il n’y a pas ce quantum de jouissance pour le lester.
Devant le sexuel, seule l’insertion de ce plus-de-jouir dans la division du sujet entre le premier signifiant et l’Autre peut répondre pour lui. La responsabilité à l’égard de l’idéal ne concerne pas l’objet a. En tout cas pas de la même façon. Elle le concerne dans la mesure où elle vise l’image du Moi où cet objet risque d’apparaître au grand jour dans la honte ou la culpabilité. Mais ce n’est pas toute honte qui relève du sexuel comme la pudeur.
Objet irréductible à la symbolisation.
Ne faudrait-il pas distinguer
– le reste irréductible de la symbolisation comme ce noyau du signifiant, la lettre avec la jouissance attachée à sa profération, la cause du dire ;
– les traces de jouissance du corps jamais passées par le corps signifiant. On peut penser à l’objet son dans l’autisme, selon Geneviève Schneider ou certaines traces traumatiques qui n’ont pas eu le pouvoir d’éveiller un sujet à l’existence.
A distinguer encore du phénomène psychosomatique où il y a eu passage par le signifiant sans faire sujet, en raison, propose Lacan, d’une soudure entre S1 et S2 soit l’impossibilité d’interpréter un désir absent ou trop clair ?
Cette distinction reprend la distinction à faire entre les diverses acceptions du réel entre réel du symbolique (l’impossible) et réel hors symbolique, hors langage. Selon le schéma du nœud borroméen et selon l’expérience, il existe une jouissance du corps hors langage que le langage borde néanmoins.
Toute douleur par exemple ne peut accéder à la souffrance pour faire valoir sa cause.
Conséquences de l’écriture.
Je prendrai celles du tétraèdre du groupe de Klein dans le séminaire L’acte analytique. Pendant que l’analysant s’engage dans les voies de l’être (Je ne pense pas) ou dans celle du penser (je ne suis pas), la diagonale du transfert, supposée équivaloir à la somme de ces deux opérations attend l’analyste à la fin de la cure qu’il est nécessaire donc qu’il anticipe pour éviter les pièges de sa jouissance. Il s’agit en fait d’anticiper autant la chute de l’illusion du sujet supposé au savoir inconscient que celle d’un être. Il n’y aura eu qu’un Ersatz d’être sous les aspecte de l’objet a.
D’où j’ai pu proposer que le désir de l’analyste puisse se présenter comme la subjectivation de la pulsion d’emprise. De même que la subjectivation de la pulsion scopique ne consiste pas à « se faire voir » mais à « se parer du regard » comme soutien du manque à être, de même la subjectivation de cette pulsion d’emprise serait non pas pulsion de prendre ou de se faire prendre mais désir de se parer de cet objet a comme prise « multifonction » offerte à l’analysant pour qu’il s’en saisisse avant de s’en déprendre après en avoir démonté la fiction.
A supposer qu’une telle pulsion existe. A moins qu’elle ne soit que le Drang, l’élan vital commun à toutes les pulsions. Mais un analyste peut-il soutenir de présentifier toutes les faces de l’objet a qui sont entrées en fonction d’objet a pour son analysant ?
Merci de votre attention.
Bernard Vandermersch
[1] Selon Ernout et Meillet, le pres de interpres est à rapprocher de pretium, le prix.
[2] De l’énigmatique praestare : fournir, garantir, homonyme de praestare (prae-stare) : se tenir au-devant de…