De quoi l’emprise est-elle le nom ?
24 janvier 2026

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Jérôme LEBAUD
Séminaire d'hiver

Je tiens à remercier chaleureusement les organisateurs de cette journée, qui m’ont permis de pouvoir intervenir.

 

Par ailleurs, je présente mes excuses à mes camarades de travail Dominique Janin, Jean-Luc Cacciali, Alexis Chiari et Pierre Arel qui ont probablement déjà entendu ce que je vais dire aujourd’hui.

 

Je vais donc me présenter, je suis psychiatre, médecin légiste expert auprès de la Cour d’appel de Grenoble et psychanalyste. Je rappelle aussi que Jacques Lacan était médecin légiste. Je travaille dans un service de médecine légale où nous nous occupons avec deux collègues de ce qu’on appelle, la psychiatrie médico-légale. A savoir que nous répondons aux demandes d’examen psychiatrique sur réquisition de police ou de gendarmerie et que nous faisons des expertises, le plus souvent du coté pénal, c’est-à-dire que nous allons régulièrement en maison d’arrêt.

 

C’est ainsi donc, que depuis quelques années, avant même le phénomène « me too », j’ai vu apparaitre le signifiant « emprise » s’inscrivant dans la lignée de celui de « harcèlement » qui a eu un énorme succès dans le champ social. Cela n’étant pas sans m’interroger.

 

Est-ce que cela s’inscrit dans une mutation du social et qu’est-ce que cela traduit dans les relations humaines ? Par ailleurs, en lisant le séminaire de Charles Melman sur les paranoïas, il introduit son séminaire de la manière suivante (leçon du 1er.10.1990) : « Mon projet, cette année est de vous parler des paranoïas et je crois que le moment est privilégié pour aborder ce thème. Ce moment où les relations sociales aussi bien que privées sont marquées par ce style fait d’interprétations suspicieuses et malveillantes. Cette ère du soupçon qui semble dominer nos échanges ». Ainsi, il propose par la suite de repérer les différentes formes de paranoïas. Donc, voici en partie l’axe de mon travail puisque mon tire repose sur une question.

 

Je vais faire une petite parenthèse pour regretter que nos collègues analystes ne manifestent pas plus d’intérêt pour la question de l’expertise, même s’il y a eu effectivement beaucoup de choses qui ont été faites comme par exemple les journées du JFP. Je rappelle aussi que Lacan nous a laissé un texte tout à fait important sur la criminologie, dont nous n’avons pas fini d’en épuiser la lecture. Charles Melman nous a aussi laissé quelques textes qui sont des petits bijoux d’intelligence, notamment à Montpellier. Pour information, il est intervenu à l’Assemblée Nationale dans le cadre de l’affaire Halimi où il a une interprétation tout à fait intéressante de cette situation. Je referme là la parenthèse.

 

Ainsi pour ce travail j’ai pu lire un certain nombre d’ouvrages et d’articles dont je dois dire que la lecture n’a fait qu’accentuer ma perplexité vis-à-vis de ce terme « emprise » qui m’apparaissait comme un fourre-tout et qui une fois prononcé avait un effet massif qui ne prêtait à plus aucune discussion. « Elle était sous emprise » sans plus de questionnement car quand nous parlons d’emprise, inévitablement, cela renvoi à d’autres signifiants que je vais citer rapidement, ainsi la suggestion, la manipulation, la séduction, subjuguer, charisme, mais aussi gourou, secte, escroc, prédateur, faussaire, mythomane et relation toxique. Donc nous voyons que cela nous entraine effectivement très loin.

 

Cela me permet de faire une partie remarque : il me semble que nous sommes tous sous l’emprise de certains signifiants propres à chacun et qui nous déterminent. Cela vient ainsi pour signifier l’importance de la parole et du langage.

 

Un personnage tristement célèbre du 20ème siècle a pu dire, que « les événements qui ont bouleversé le monde n’ont pas été amenés par l’écrit mais par la parole ».

 

Je pourrais aussi vous citer Roger Bacon, qui dit en 1268 : « nous devons considérer que les paroles ont le pouvoir le plus grand, tous les miracles qui ont été faits depuis le début des temps, ont presque toujours été accomplis par des paroles. Les mots sont le moteur de la conversion des infidèles, des efforts diplomatiques pour éviter la guerre, de la protection des corps humains contre les bêtes sauvages, enfin de la lutte contre les hommes malveillants et politiques et ailleurs ». On trouve ça dans le livre Virtus verborum de Béatrice Delaurenti.

 

Essayons donc de donner une définition de ce mot « emprise », dont un bref rappel étymologique pour dire qu’il appartient au registre juridique : C’est la saisi d’un terrain avec expropriation. Au 12ème siècle, cela évoqué la promesse d’un chevalier. Désormais, ce terme est accolé à la notion de domination et d’un rapport à l’autorité, à une soumission volontaire. Je vous renvoie à la lecture de la Servitude volontaire de La Boétie. Je passerai volontairement sur la notion de pulsion ou de relation même si cela mériterait un certain examen, mais vous pouvez lire à ce titre le texte de Bernard Vandermersch qui est très précis sur ce point. Pour ma part, je dirai que la relation d’emprise me parait un chemin intéressant.

 

Alors, l’emprise est ce que c’est la négation d’autrui ?, comme pourrait dire Dupont Moretti. Est-ce que c’est un abus de confiance ?, est-ce du harcèlement moral ?, est-ce une manipulation mentale ?. Pour certains, c’est tout cela à la fois donc vous pouvez remarquer l’extrême complexité. Puis, il y a le ressort de ce que serait l’emprise morale et mentale : est-ce une atteinte à la vulnérabilité ? notion complexe qui vient aussi faire apparaitre cette notion du « care ». Je vous renvoie à la lecture du livre de Fabre-Magnan « L’institution de la liberté », qui nous apporte un éclairage très intéressant sur la notion de consentement du côté du droit. Donc, vous pouvez entendre que nous avançons dans un terrain complexe.

 

Enfin, pour continuer dans les appréciations, l’emprise implique-t-elle une interaction dépourvue d’égalité ou d’équité ? cela pose bien évidemment en contre-point la question de savoir s’il existe une relation égalitaire et nous savons que signifiait « égalité » est particulièrement vif à notre époque.

 

J’en termine là pour l’instant, pour venir au cœur de mon propos, puisque j’ai le choix d’évoquer une affaire judicaire assez extraordinaire, à savoir « Les reclus de Montflanquin », dont notre collègue Zagury a pu nous faire des réflexions sur lesquelles je vais m’appuyer et qui sont fort intéressantes.

 

Je vais citer Daniel Zagury : « comment les 11 membres d’une famille aisée du Lot et Garonne, ont-ils pu perdre toute la fortune familiale, subir une réclusion, quitter leur emploi, vivre une dizaine près d’une dizaine d’années en vase clos, travailler à l’étranger à la demande de celui qui les a escroqués, subir exploitation et déclassement ? ». Un peu plus loin, il va dire : « comment un homme peut-il prendre possession d’un autre homme, pour l’asservir, le réduire à néant, réduire à néant sa résistance, tout obtenir de lui dans des enjeux de sexualité, d’argent et de pouvoir ? ». Cela met effectivement en perspective si on peut répondre à cela précisément, toutes les techniques d’exploitations de l’homme par l’homme. Donc, il s’agira effectivement de ne pas y répondre trop facilement puisqu’il y a toujours eu des manipulateurs, des pervers narcissiques mais ils ne sont pas partout. Rappelons que cette histoire a duré près de 10 ans.

 

Ainsi, une famille de notables va se retrouver sous la coupe d’un dénommé Thierry Tilly, personnage qui a progressivement mis les membres de la famille sous sa coupe, à commencer par Gislaine puis le mari d’une des victimes qui était gynécologue-obstétricien. Donc Tilly va laisser entendre qu’il était agent secret puis va inventer tout un tas de choses que personne ne va remettre en question. Il y a bien eu de temps en temps des petites interrogations mais qui disparaissaient rapidement. On peut retrouver cela dans le livre de Christine de Vedrines « Nous n’étions pas armés », qui est un récit fort intéressant.

 

La famille était sous le charisme, subjuguée, fascinée. Ce terme de « fascination » est d’ailleurs intéressant, Didi-Huberman rappelle à ce propos que « fasciner, fascinare » est le verbe d’une chaine opératoire littéralement d’une technique dans l’antiquité. On fascinait quelqu’un, on le charmait, on l’ensorcelait en enserrant son image dans une ligature serrée dans un lien, un maillage de cordelettes, c’était une façon de l’envouter. D’ailleurs, on nommait fascinum une amulette en forme de phallus pour écarter le mauvais œil. Subjuguer pour séduire et soumettre c’est aussi effectivement très intéressant car cela touche au plus profond de notre subjectivité, notamment la question de l’émotivité et nous savons que la question des émotions est particulièrement actuelle.

 

Tilly va aussi instiller le doute, qu’il y avait la jalousie du voisinage, qu’ils seraient victimes d’un complot. A partir de là, il arrive à cette famille toute une série d’ennuis et de catastrophes qui vont faire signe pour eux. Bien évidemment, cela renvoie à la question de la croyance, comme dans les phénomènes sectaires mais aussi à la question de la paranoïa. Tilly les a littéralement dépouillés leur faisant vendre leurs biens. Ils ont été reclus, n’avaient plus de contact avec l’extérieur, avec un contrôle des uns sur les autres. Ils ont dû partir en Angleterre à cause du complot. Le mari s’est retrouvé jardinier alors qu’il était gynécologue-obstétricien, la femme a travaillé dans un restaurant dans des conditions particulières. Ils vivaient dans des conditions de vétusté quasiment réduits en esclavage par Tilly. Il a fallu une sortie tout à fait rocambolesque, presque une exfiltration comme dans les films d’espionnage, pour qu’elle puisse de Londres. Il y a bien eu quelques membres qui se sont aperçus du fait que c’était un escroc mais Tilly a réussi à faire divorcer, à e exclure, à diviser.

Je rappelle la lecture du livre de Christine de Védrines, famille structurée par une certaine croyance, un sentiment d’appartenir à une minorité discrète avec une certaine fierté. Il fallait faire front, Ghislaine parlera de « citadelle assiégée », mais il a suffi à Tilly de repérer les signifiants de la famille pour s’y introduire. Il y avait un adage familial qui était « vaut mieux un mauvais arrangement qu’un bon procès ». Car effectivement, le point de départ est une sorte de conseil de famille, par rapport à une affaire juridique. C’est donc par Gislaine que Tilly est arrivé, elle vantait ses mérites et petit à petit les choses se sont construites. Christine de Védrines fera cette remarque qu’il avait une grande capacité d’écoute qui amenait à la confidence.

 

Zagury, va accès son interprétation sur la question du transfert. Il dira que cette famille, c’est intéressant, « avait mis son intelligence en jachère ». Ce qui est intéressant ce sont les techniques manipulatoires, je vous les cite en reprenant ce qu’a pu dire Zagury : c’est le sur mesure, donc la connaissance des failles des familles en attisant les rivalités et en s’adressant point par point à chacun d’entre eux de manière différente. C’est l’instauration d’une paranoïa fonctionnelle expérimentale puisqu’il n’y a plus de hasard. « C’est la perte de la catégorie du fortuit qui fait l’essence de la paranoïa » dira Georges Lantéri Laura.

 

Nous avons donc une paranoïa de groupe, la famille contre le reste du monde, une réponse à tout, la suspension des liens directs, la question de toucher au narcissisme de chacun, l’insinuation, la technique de l’astrologue, l’utilisation du groupe car effectivement sans le gourou « je n’existe pas, sans le groupe point de salut ». C’est pour cela que cette affaire est intéressante et qu’elle montre avec les différents points toutes les techniques d’exploitation psychique de l’homme par l’homme. Pour Zagury, l’abus de transfert est un socle commun, un peu comme dans les sectes : le bonheur du groupe, un sentiment de délation, on appartient à une famille élargie, tous égaux au regard de l’amour et c’est surtout le renoncement au libre-arbitre.

 

Pour conclure, au-delà du caractère extraordinaire de cette affaire et il y a effectivement d’autres situations qui sont moins flamboyantes et pour tenter de répondre à la question de mon titre qui ne sera assurément pas une réponse définitive, c’est une interprétation, une sorte de lecture qui vaut ce qu’elle vaut. Que pouvons-nous dire ?

 

Il me semble que ce terme « d’emprise » qui apparait depuis un certain temps est le témoignage de l’effondrement de la fonction symbolique, qui participe effectivement à la question de la dénonciation du transfert et je pose la question de savoir si c’est un fait social total, comme a pu le dire dans un article Roland Gori qui rappelle Marcel Mauss : « le fait social total est une activité qui engage la société dans l’ensemble de ses fonctionnements, qui en régule les normes, les valeurs, bref la substance ».

 

Est-ce que nous sommes dans une sorte de paranoïa sociale ou l’autre, l’homme est un danger, un ennemi dont il faut se méfier ? n’est ce pas d’un rapport de dominant-dominé comme nous le voyons aussi dans une certaine tendance ? Serions-nous condamné dans cette sorte de rapport humain marqué par la crudité des échanges en oubliant toute la richesse et la complexité de la relation à l’autre ? Cela pose en filigrane la question de la responsabilité du sujet car il me semble que le rapport dominant-dominé n’éclaire pas et ne dispense pas la responsabilité de la victime.

 

Avant de conclure, je citerai La Boétie qui dit « il y a en l’homme une préférence pour la servitude volontaire, parceque la servitude est confortable et qu’elle rend irresponsable ». Cela me renvoie à ce que nous avons entendu ce matin sur les somnambules.

 

Je vous remercie de votre attention.