D’abord, je vous remercie de m’avoir permis de participer à ce groupe de travail sur cette question de mère qui, j’avoue, occupe mon esprit depuis pas mal d’années et sur laquelle j’ai essayé de travailler depuis quelque temps. Et j’étais parti dans ce travail d’un certain nombre de constats tellement criants. D’abord, j’ai intitulé le travail « Ma mère m’a dit ».
Pourquoi « Ma mère m’a dit » ? Parce que j’ai constaté que c’est quelque chose qui… c’est une formule que je retrouve assez souvent dans le champ social, dans le discours social. D’abord dans des chansons, puis, ce qui était étonnant, c’était qu’un chef du gouvernement qui a marqué l’histoire politique contemporaine du Maroc, le répète à plusieurs reprises dans ses sorties médiatiques : « Ma mère m’a dit » ! Et puis, à un certain moment, durant ces sorties-là, quand il va parler de son père, il va dire « Bon, c’est quelqu’un qui se mêlait de ce qui le regarde ». « Dakhel Souk Rassou ». Chez nous, on utilisait cette expression qui littéralement signifie qu’il a un souk dans sa tête et qu’il est complètement dedans. Le reste ne semblait donc pas l’intéresser ! Bon, ce n’est pas traduisible en français, mais bon, il ne se mêle que de ce qui le regarde. Ça m’a frappé aussi de voir qu’en Égypte, par exemple, le jour du baptême des enfants, les mères chantaient durant cette cérémonie du baptême l’injonction suivante : « Écoute ce que dit ta mère et n’écoute pas ce que dit ton père ». Ça faisait partie d’un chant pour célébrer l’arrivée de ce bébé. Je ne vais pas vous donner toute la littérature, la culture populaire, les chansons qui racontent cette question du dire de la mère, de « Ma mère m’a dit ». C’était pour moi très emblématique.
D’ailleurs, le jour où le Maroc parvient à la demi-finale de football au Qatar, et qu’à chaque fois qu’il gagnait un match, devant l’Espagne, puis la Belgique, l’équipe marocaine fêtait ça sur la pelouse avec les mamans des joueurs qui étaient parties avec eux durant chaque match. D’ailleurs, ils ont été reçus à leur retour au Maroc par le roi, par le chef de l’État, avec leur mère et pas avec leur père.
C’était quelque chose… Je vais vous montrer aussi quelque chose qui est assez parlant. En 2024, nous avons procédé au Maroc au recensement général de la population, et j’étais étonné de voir l’affiche officielle qui était publiée par le Haut-Commissariat chargé du plan, justement pour faire la publicité de l’opération de recensement de la population. Regardez cette photo, je vais essayer de vous la montrer à l’écran et vous allez voir. Voilà comment on représentait la famille, même par une institution officielle, il y a un jeune couple, mais il y a la mère de l’époux à côté qui tient son petit-fils sous ses bras. L’épouse, elle, est en retrait par rapport à l’époux pose son bras sur sa mère.
Je trouvais ça assez parlant. Aujourd’hui, nous avons dans le discours social, cette magnificence de la mère en tant qu’instance, alors que les pères, on n’en parle pas vraiment.
Comme le Maroc est un pays musulman et qu’il le décrète même dans sa constitution, c’est un Etat musulman, la religion est présente dans le singulier et dans le collectif, dans la structuration psychique et dans le lien social.
Je suis revenu d’abord au terme arabe du signifiant mère, « Oum ». Ce nom descend du verbe « Amma » qui veut dire tendre vers, se diriger vers, prendre le devant tel un étendard. Il est visible en premier. Et le mot « Imam », celui qui conduit d’ailleurs la prière, vient de ça, de la racine de ce mot.
Et d’ailleurs, on utilise beaucoup dans l’arabe pure le terme, l’expression « Oummou Raas » c’est-à-dire, si je la traduis littéralement, c’est la mère de la tête, pour signifier le front, Quand on dit quelqu’un est tombé sur « Oummou Raasihi », c’est-à-dire sur son front.
Dans le Coran aussi, on parle de la première sourate comme « Oummou Alkitab », c’est-à-dire la mère du livre et qui signifie la « Fatiha », qui est un autre terme synonyme de cette sourate, qui signifie la clé, celle qui ouvre, témoignant là encore de son importance.
Enfin, il y a aussi l’utilisation de termes comme « Oumma », qui veut dire nation, un concept assez important en sciences sociales. Sur un autre registre, l’un des noms de Dieu aussi dans le Coran, c’est par lequel on commence toutes les lectures du Coran, c’est « Ar-Rahman Ar-Rahim », c’est-à-dire Dieu, le matriciant, le matriciel. Et Ar-Rahman Ar-Rahim, l’origine des deux mots vient d’« Ar-Rahim » et « Ar-Rahim » renvoie à l’utérus. Ce qui est assez parlant.
Donc, la sacralité liée au signifiant mère, est-on ne peut plus clair, nous avons des hadiths du prophète qui sont très connus, dans lesquelles, par exemple, le paradis jouxte les pieds de la mère. Donc, il y a un autre où c’est d’abord la mère qui doit être le compagnon premier du fils, et le père ne vient qu’en troisième position. Les exégètes ont interprété ce hadith comme signifiant que le devoir de sollicitude et d’obligeance envers la mère est trois fois plus important que celui dû au père. Sur un autre registre religieux toujours, nous avons aussi l’un des kahlifs qui a marqué l’histoire de l’Empire musulman, Abdallah fils de Omar, second Khalif du prophète, qui est interpellé par un homme qui porte sa mère sur son dos et qui fait le tour de la Kaaba, le rite qu’on pratique à la Mecque. Il tourne autour de la Kaaba, et lui dit : « Est-ce que j’ai payé ma dette envers ma mère ? » Et le Khalif Abdallah lui répond : « Pas même envers l’un de ses soupirs quand elle gémissait pendant son accouchement pour te donner naissance ». D’autres exégètes, ont rajouté, sans qu’il y ait unanimité autour de cette version que l’on prête même aux prophètes : « car elle t’a porté bébé en espérant te voir vivre alors que tu la portes vieille sur ton dos en attendant qu’elle décède. »
Donc, les mères ne cessent de s’appuyer sur cet aspect pour maintenir leur fils dans une certaine culpabilité dont on va donner quelques exemples au niveau des cas cliniques, pour garantir leur obéissance. Souvent, les mères au Maroc disent « J’ai déchiré ma chair pour vous ». Le retour de cette dette ne doit pas se faire attendre, bien entendu.
Alors, cette sacralisation de la mère, elle peut nous interpeller parce qu’elle contraste avec la position religieuse du père. Car on considère que le monde musulman et dans un pays comme le Maroc, c’est un patriarcat, ce qui est affiché et déclaré d’ailleurs. Le monothéisme se présente comme la foi dans cet impossible qu’est le manque du père dans le monde, ou le manque originaire de l’origine. Dans l’islam, Le prophète Ibrahim père de l’islam, est comme père dans la réalité, alors que Dieu reste du côté de l’impossible.
Dieu n’est pas le père. Ça, c’est une donnée importante en Islam. Mais le père réel est présenté, quant à lui, comme absent, manquant, voire défaillant.
Parce que Ibrahim, va larguer sa femme Hajar et son fils Ismaël dans le désert, et va partir, il va les laisser seuls. La mère consacre le fait que le père ne compte pas. On compte sur Dieu présent dans son absence. Le père relai de cet au-moins-un, en retrait aussi, ouvrirait la voie à cette TOUTE-UNE qui va user de la double absence imaginaire et réelle du père géniteur et du père symbolique.
Mon hypothèse, c’est que cette mère, qui est avant tout dans cette position à droite du tableau de la sexuation de Lacan, dans cette quête de ce qui fait défaut du côté droit du tableau, à savoir le père de la filiation, va se rattraper à travers cet artifice où elle va profiter du retrait du père réel devant l’Au-moins-Un pour prendre cette place dans un lien métonymique entre cet au-moins-un et son fils. Donc, Hajar va exonérer le père qui l’a abandonné avec le fils dans le désert de toute responsabilité, car elle préfère traiter directement avec cet Au-moins-Un. De là, le père réel sort de l’équation et le triangle se referme sur Dieu, la mère et le fils.
Mais où en est le patriarcat dans tout ça? Déjà, le nom du fils Ismaël, si on prend ce nom Ismaël, il est composé de deux syllabes, c’est « Ism » et « Aêl ». « Ism », en arabe, c’est le nom et « Ael », veut dire celui qui prend en charge une famille, un père de famille, ce qui donne un petit peu le Nom du Père.
Donc, la religion musulmane est, quand même, une religion du Nom du Père. Mais comment sera tempérée cette situation de primauté de la mère ou cette évidence de la mère ?
Il y a d’abord la question du commandement qui sera renforcé en Islam via le concept du « Qiwama ».
La « Qiwama » signifie autorité et le mot provient du verbe « Qama » qui veut dire s’ériger. Et donc, ça, c’est un concept très discuté dans le monde musulman, parce qu’effectivement, avec la modernité et la montée des groupes féministes, on veut lui apporter une autre lecture. Il y a deux lectures qui s’affrontent, une traditionnelle et une autre moderne. Mais l’essentiel, c’est que La « Qiwama » signifie littéralement dans le coran que les hommes ont autorité sur les femmes, et donc c’est à eux de les prendre en charge matériellement.
Le deuxième point, c’est que le père patriarche dit aussi la loi. Alors, dans le Coran, il y a une sourate assez connue, sourate « Loqmane », qui est un père qualifié de sage dans les hadiths et qui va dire ses commandements à son fils. Mon fils fait ceci et fait cela. Ne voue d’adoration qu’à Dieu, respecte tes parents et principalement ta mère. Et on va revenir là encore à la mère. Là, c’est le père qui recommande de respecter beaucoup la mère, en faisant preuve d’une obligeance et d’une reconnaissance toute particulière à son endroit, justifiée par l’effort qu’elle a fourni, en portant son enfant et en l’allaitant deux ans durant. C’est quasiment littéral ce que je reprends là du texte coranique.
Le troisième point, c’est que le statut du père manquant, voire défaillant, est restauré doublement, avec le retour d’Ibrahim, qui va construire la Mecque avec son fils, et à travers l’obéissance du fils Ismaël, témoignée quand le père voulait le sacrifier.
Donc non seulement il y a cette sacralité de la mère qu’on vient de voir liée à cette position-là structurelle qui s’est mise, mais aussi cette question de la culpabilité liée à l’acte de procréation, sur laquelle le Coran revient assez souvent pour confirmer la position particulière de la mère.
En conclusion, il paraît dès lors que les enfants ne relèvent pas des affaires du père, mais bien plutôt de celles de la mère, étant donné son rapport direct au divin. Lui, le père réel, n’a pas à s’en mêler, si on suit un petit peu la trace de l’archive religieuse.
La mère porte ce double habit, cette double sacralité, celle de l’universel, de l’interdit de l’inceste, et en islam, dans son rapport au divin, dans une équation où le père réel est présent, mais symboliquement absent, et où Dieu, en tant que père symbolique, reste résolument et imaginairement présent, tout en étant réellement absent. Ce qui la relègue à une place de forte dualité dans le lien à son enfant, contrainte juste par un semblant de séparation, n’opérant ni dans le sens de Dieu, ni dans celui du père réel. Il en découle, sur le plan clinique, des situations qu’on retrouve assez souvent dans notre société marocaine, c’est le couple mère-fils, c’est-à-dire le fils époux de sa mère.
Mais avec l’évolution et la modernité qui a apporté ces nouvelles contraintes liées à tout ce qui se passe dans le monde, sur le plan du capitalisme et du consumérisme, on retrouve d’autres situations qui en découlent aussi, où l’époux est fils de son épouse, il est mis dans cette position d’enfant de son épouse. Je vais donner des exemples cliniques comme ça, pour essayer de se rapprocher un peu de la réalité.
Je cite l’exemple d’un cas clinique, que je vais nommer Abdallah, un homme de plus de 60 ans, marié depuis plus de 15 ans, père de deux enfants, un garçon et une fille.
Il est l’unique garçon de la fratrie, dont le père est décédé lorsqu’il était encore très jeune, et conséquemment élevé seulement par sa mère, qui assure son éducation et celle de ses sœurs. Il a été formé dans une grande école en France, il rentre au Maroc, il fonde une entreprise florissante. De concert avec lui, sa mère, âgée, habitera dans la demeure qu’il occupera avec sa femme, malgré le fait qu’elle dispose de sa propre maison.
Mais au bout de 15 ans de vie commune, son épouse, toute conciliante qu’elle fut, finit tout de même par somatiser, à force de supporter le caractère de cette dame très difficile, qui ne rate aucune occasion, pour donner son avis, et imposer son rythme à la famille. Alors l’épouse va exiger de son mari que sa mère quitte le domicile conjugal, et retourne enfin chez elle, avec l’assurance qu’elle ait les moyens de subsistance à sa disposition. Le fils, Abdallah, finira par céder à ce qu’il estime comme pression de la part de son épouse, mais décidera néanmoins, une fois sa mère de retour chez elle, et en guise de représailles envers sa femme, de déserter le lit conjugal, et de faire donc chambre à part.
Depuis plusieurs années maintenant, le couple vit sous le même toit, et l’épouse, si toutefois elle désire un rapport sexuel avec son mari, se doit de descendre dans l’ex-chambre de sa belle-mère, où désormais le fils dort ! Il faut savoir aussi que l’époux a quelques difficultés sur le plan de sa puissance sexuelle, mais il refuse de le reconnaître, il ne va pas consulter. Abdallah n’arrive pas à s’autoriser l’usage de l’objet précieux, une fois que la mère est hors de sa maison, et qu’il ait été forcé de quitter.
Il rejoint la couche désertée de sa mère, obligeant son épouse, si elle veut partager des moments intimes avec lui, de descendre le retrouver dans cette chambre de la belle-mère.
Nous entendons souvent les femmes au Maroc parler de leurs époux comme les fils de leur mère. Moi je dirais le fils (a)-sa mère, témoignant là de ce cordon ombilical qui a du mal à être coupé, symboliquement, entre la mère et son fils.
Je voulais citer un cas, il est un peu long, mais je vais essayer de le résumer. C’est une femme dans les années 40 qui s’appelle Khadija, qui avait sept enfants, cinq garçons et deux filles, et bien sûr, n’ayant plus de rapport sexuel avec son mari, ce dernier veut se remarier, et puis elle va se mettre en connivence avec son fils aîné, pour justement s’opposer au père, et à partir de là, le fils va immigrer dans une autre ville, la capitale économique Casablanca, où il va s’installer. Il va emmener sa mère, ses frères et ses sœurs, et il va s’occuper d’eux de bout en bout. Il va marier sa sœur cadette, et puis ses sœurs et ses frères vont faire leur vie, il va rester avec sa mère, mais il va sombrer petit à petit dans l’addiction à l’alcool, qu’il va siroter chaque jour, et de regretter d’avoir gâché sa vie pour élever ses frères et ses sœurs, sur injonction de la mère, cette mère qui s’occupait de tout, des mariages, des fêtes, de comment la maison était organisée, c’était un véritable couple mère-fils. Il ne va pas se marier, ses relations sentimentales seront échec après échec, et ce n’est qu’après la mort de sa mère qu’il va décider d’épouser une cousine germaine, et il décédera des suites de son alcoolisme. L’un de ses fils, effectivement, n’échappera pas à la paranoïa, une paranoïa sérieuse qui va même l’obliger à être interné.
Donc, souvent au Maroc, le fils rempli de l’amour maternel inconditionnel, le paye par le sacrifice de son désir, c’est au nom de cet amour maternel que le fils se pense, et qu’il passera lui baiser la tête tous les soirs avant de rentrer chez lui. Je rappelle ici un article de Mme Saloua HAMDANI à ce propos. C’est vers elle aussi qu’il se dirigera dans les moments difficiles pour trouver soutien et réconfort, parce qu’elle a sacrifié sa vie pour lui, donc il aura à sacrifier la sienne pour elle, et chaque jour que Dieu fait, il essaie en vain d’être un bon fils, celui qui la comblera enfin.
Il y a aussi quelque chose aussi qui m’a beaucoup frappé : un jeune époux qui part en vacances avec sa femme et son enfant en bas âge, emmenant aussi sa mère, mais chaque jour, je les voyais descendre à la plage, se baigner, alors le fils et sa mère se mettent côte à côte sur une chaise pour contempler la MER, et échanger entre eux, alors que l’épouse et son bébé restaient derrière, là aussi dans un échange exclusif et fermé, donc deux couples séparés. Et c’était chaque comme ça durant ces dizaines de jours passés dans une station balnéaire du nord du Maroc. J’ai été beaucoup frappé par ça.
Une amie psychiatre me raconte qu’un patient âgé de 38 ans, lui raconte lors d’une séance, son premier rapport sexuel tardif avec une femme, au bout duquel il met juste après sa tête dans sa poitrine et lui dit « veux-tu être ma mère ? » et ça, ça m’a fait beaucoup rire, et la psychiatre aussi.
Dans la région de Benimellal au Maroc, une mère parle à son fils et lui dit « mon fils, la femme qui te mériterait n’a pas encore vu le jour ». Et ça, c’est une expression qu’on entend souvent dans certaines familles. Et par la force des choses, ce fils-là, s’est marié à plusieurs reprises, sept fois, et il était d’une violence inouïe avec ses épouses. Les hommes sont ainsi les élus de leur mère, et c’est en ces termes qu’ils vont vouloir exercer leur masculinité.
Le lien à l’autre devient ainsi difficile à établir. Je vous rappelle Charles Melman, quand il a traité le sujet dans le matriarcat, dans le bulletin freudien de 2001, il dit « il est évident que dans ce cas de figure, cela donne un mode de relation à la femme réglé par le fait que le narcissisme est réservé au côté masculin, au côté mâle. Cela passe inévitablement par une espèce de dégradation de la représentation féminine. »
Donc, c’est normal que la violence faite aux femmes en soit une bonne illustration. Alors, maintenant, aujourd’hui, comment les choses se passent ?
Les hommes au Maroc aujourd’hui se trouvent de plus en plus dans une fragilité. Par le passé, leur fragilité était compensée par cette violence que l’omnipotence juridique et économique voire politique arrivait bien à compenser, mais cela vient d’être contrebalancé depuis l’envahissement par les femmes, des domaines initialement réservés aux hommes. `
La femme aujourd’hui est scolarisée, nous avons maintenant des taux de scolarité féminine qui dépassent celles des garçons. Elles travaillent comme les hommes, elles sont économiquement indépendantes et parfois extrêmement plus adaptées qu’aux hommes au travail. Elles peuvent même les déloger de leur position prédominante.
Le père n’épate plus et paraît de plus en plus désemparé. Je raconte le cas aussi d’un certain Hachim, un architecte urbaniste, âgé de 70 ans, souffrant de difficultés dans sa vie conjugale, un mariage qui dure depuis plus de 30 ans. Gagnant bien sa vie, son épouse continue pourtant, de le traiter comme un enfant, en ayant mainmise et contrôle total sur l’ensemble de ses biens et revenus. Cet homme, tout architecte et bien rémunéré qu’il soit, ne dispose pas pour autant de carte de crédit ni d’argent liquide, et se contente d’exprimer régulièrement ses besoins à son épouse, qui en forme de réponse, s’est toujours chargée de les régler elle-même et selon son bon vouloir.
Hachim s’insurge de temps à autre, mais finit immanquablement après des conflits s’étalant jusqu’à 2-3 mois, par se ranger aux injonctions de son épouse, avouant à son thérapeute qu’il ne peut définitivement vivre sans elle. Enfant, sa mère l’a élevé avec sa sœur en faisant de lui son objet fétiche, obligeant sa sœur, un peu plus âgée que lui, de le porter sur son dos pour l’emmener à l’école, et à lui céder son héritage après le décès du père, car il aurait, selon la mère, des choses plus intéressantes à faire avec. Édifiant là aussi !
J’ai un certain Mahmoud, c’est quelqu’un qui laisse sa mère maltraiter son épouse, et répond à sa femme quand elle l’interpelle à ce sujet : « je ne peux pas me mettre entre vous, c’est ma mère ! ». Et ce même père, dont le fils a tenté de se suicider lors d’un séjour à l’étranger pour ses études, donne l’argent à son épouse qui le lui apprend, et lui dit : « va voir avec lui ». On dirait qu’il n’est pas concerné par ce qui se passe. Ils disent généralement, ce sont ses enfants à elle, autrement dit, qu’elle en fasse ce qu’elle veut.
Il y a un proverbe marocain assez particulier qui dit et Je traduis là : « Rajlek ouma Allamti, Ouldek ouma Rabbiti ». « Votre homme est ce que vous lui apprenez, et votre fils est ce à quoi vous l’éduquez ». Donc l’homme est ainsi mis dans cette horizontalité avec le fils, perdant par la force des choses, la fonction d’agent dans une structuration laissant à la mère une sorte de statut exclusif, de « dieuse », peut-on dire là, relativement à ce qui a trait à la transmission.
On entend souvent les femmes aujourd’hui dire : « j’ai deux enfants et leur père ». Une psychiatre à Casablanca affirme que sur dix patients, enfants et jeunes adolescents, qu’elle reçoit, huit sont accompagnés exclusivement de leur mère. Donc les hommes, effectivement, ont perdu du terrain.
On a aussi des expressions assez particulières, quand des femmes parlent entre elles, d’un homme entré en relation avec une femme, elles disent qu’elle l’a pris au vol, c’est comme si lui, n’est pas responsable dans ce qui lui arrive, il a été pris au vol. Les qualités de l’aigle, on les laisse à la femme, et lui, c’est un gibier, c’est une proie.
Donc, du dire de la mère, je pense, dépendra le dire du père, mais les mères, et beaucoup de cas cliniques l’attestent aujourd’hui, ne semblent pas vouloir accorder cette place au père ou à son dire, ne semblent pas ou ne veulent pas, ou les pères ne sont pas là.
La réalité est un petit peu complexe, parce que nous assistons dans la clinique dernièrement, que même quand des hommes veulent parfois tenir tête à la mère dans l’éducation des enfants, les mères ne cèdent pas. J’ai entendu le cas d’un couple où le petit enfant d’un an qui à peine commence à parler dit à son père : « papa, sors » , pour qu’il sorte de la chambre de l’enfant, où la mère dort avec lui. La mère dit à son époux : « si tu as envie de dormir avec nous, viens, dans la chambre de notre fils, on va dormir avec lui. »
Donc, en conclusion générale, je pense que le père au Maroc ne l’est plus effectivement, et que la fonction symbolique se trouve entre les mains de la mère, mais dans un pays comme le nôtre, la question à se poser, c’est depuis quand elle est entre les mains des mères ? N’a-t-elle pas de tout le temps été entre leurs mains, sous le voile de ce patriarcat politico-religieux, et ce malgré un pouvoir circonscrit au seul champ de la famille, où le père pouvait battre sa femme, la maltraiter, et spolier ses droits ? Était-il alors question d’un véritable patriarcat, où l’autorité, s’exprimant et s’exerçant souvent de manière barbare, parlant d’une autorité réelle et non symbolique ? ce qui en fait plus un pouvoir qu’une véritable autorité.
Cette fonction patente dans la tradition marocaine cachait une réalité tout autre, dans laquelle la mère disposait d’un champ important de pouvoir, lui conférant la possibilité de faire insidieusement plier cette autorité du père au moyen de l’appui de sa progéniture mâle, pour asseoir son ascendant sur le plan social. D’ailleurs, quand les garçons arrivaient dans une famille, la fête du baptême était importante, ce n’était pas le cas pour les filles. Les choses ont changé dernièrement, mais c’était le cas il y a une trentaine d’années, une quarantaine d’années.
Le père au Maroc est présent, il n’a pas encore disparu, mais sa position est fragilisée, où nous avons une absence sur un fond de présence, une sorte d’épouvantail dont les mères ont besoin pour épater, mais il ne doit en aucun cas devenir agent. De par sa présence-absence, sa somnolence, son errance, étant difficilement soutenu par le système symbolique, il dépend d’autant plus de la place d’exception que lui donne ou non le dire premier, autre, celui de la mère. La loi politico-religieuse au Maroc, qui continue de s’attacher contre vents et marées au régime patriarcal, n’a pas réussi, ni par le passé ni encore aujourd’hui, à renverser ce fait de structure.
Au contraire, le pouvoir latent et diffus dans le passé est en train de sortir au grand jour, le discours social est en train de déifier, comme par le passé cette mère dans l’espace public, tout en lui servant sur un plateau d’argent des ingrédients renforçant son emprise dans la structuration subjective de ses enfants. Ceci étant dit, au risque de contredire le discours de la gent féminine aujourd’hui au Maroc, est-ce que la mère n’ordonne-t-elle pas sa loi au père? Le phallus c’est bien l’attribut du père, mais n’est-il pas au pouvoir de la mère ?
Je vous remercie pour votre attention.
***
Discussion après l’intervention de Younes Bakkali
Nicolle ROTH
Merci beaucoup Younes de cette clinique du Maroc, qui était pour moi très inconnue, mais un petit peu connue parce que je parle avec toi. Je dirais juste rapidement ce que j’entends sur la différence entre matriarcat et matrilinéarité, et dans mon hypothèse, la matrifocalité est au milieu.
C’est-à-dire que le matriarcat serait cette espèce de patriarcat inversé comme l’a amené ce Bâlois dont je n’ai plus le nom [Johann Jakob Bachofen], qui est anthropologue il y a un siècle, qui a inventé justement ce mot-là par rapport au patriarcat. Je ne sais plus comment il s’appelle. Ce que tu as emmené m’a fait penser évidemment à la mise en place de la jouissance phallique et la jouissance Autre, comme tu parles en très bien, et de cette complexe séparation qui produit des effets.
Tout à l’heure, on a parlé de narcissisme à outrance. Maintenant, on a entendu aussi, entre autres, la paranoïa et j’ai forcément pensé à la nouvelle économie psychique et aux nouvelles psychopathologies qui peuvent exister. Je te laisse la parole, Christian.
Christian REY
Oui, merci. Écoutez, monsieur, je voulais d’abord vous remercier bien sûr de votre exposé et puis vous demander si vous avez publié quelque chose, parce que c’est vrai que votre exposé a été d’une densité assez extraordinaire.
Vous étiez pressé par le temps.C’est dommage parce que vous avez dit beaucoup de choses et j’ai été en particulier intéressé, mais pas seulement, par tout l’abord linguistique que vous avez fait au début. Effectivement, vous avez rapproché certainement des phonèmes qui entrent en ligne de compte dans cette question. Alors là, pour le coup, je n’ai vraiment pas pu tout noter.
Il n’y a pas que moi que ça intéresserait. Je pense que ça intéresserait beaucoup d’entre nous. Certainement, vous avez peut-être publié des choses et je pense que ça serait vraiment un point très, très important que nous puissions consulter tranquillement sans être bousculé par l’horloge.
Du coup, je suis presque en difficulté pour poser des questions. Je me demandais entre autres choses, où en sont les addictions ?
Dans peut-être le Maghreb en général et le Maroc en particulier, est-ce que chez les hommes, vous avez cité un cas où il y avait un alcoolisme, mais d’une manière générale, est-ce que par exemple l’alcoolisme pourrait être un alcoolisme masculin classique comme on l’a dans l’Hexagone et en Europe, etc., ou bien est-ce qu’il peut y avoir des alcoolismes modernes comme on les a aujourd’hui chez les ados, ou il ne s’agit pas du tout de la même chose, il ne s’agit pas d’un alcoolisme convivial, etc. Et puis, alors ça c’est une chose.
Mais , les autres addictions, est-ce qu’elles se développent au Maroc avec la modernité, avec les populations qui bougent, etc. Je me posais cette question par rapport à tout ce que vous avez dit.
La mère divinisée, ça, c’est quand même le point de départ général. Ben, Lacan disait les dieux sont du côté du réel , et la mère est du même côté, si je puis dire. Donc, qu’elle soit divinisée, ma foi, c’est dans le fil de ce qui est dit là. Mais vous disiez, dans le Coran, si j’ai bien entendu, que la mère, c’est l’un des noms de Dieu?
Vous me direz, peut-être que j’ai mal compris ce que vous avez dit. Et puis, à un moment vous avez dit Dieu n’est pas le Père. Donc, bon, voilà, même question.
Ah là là, ça faisait tellement de choses. À un moment vous avez dit deux lectures s’affrontent, mais deux lectures, j’imagine, du Coran, enfin, ou du moins de certains points du Coran?
Vous dites, à la fin, vous terminez, vous dites, il y a quand même un patriarcat au Maroc. Mais, j’ose dire, comment est-ce possible ? Vu tout ce que vous nous avez dit avant, de quel patriarcat s’agit-il ?
Ou alors, de quelle forme de patriarcat s’agit-il ? Parce qu’ on a de la difficulté à le croire, vu tout ce que vous avez dit avant. Vous parlez de la fragilité des hommes, bon, ben ça, c’est pas spécifique au Maghreb, je crois.
De sacrifice du désir, vous avez dit à un moment. Bon, ben écoutez, je suis désolé, j’aimerais bien en tout cas vous lire, si vous avez publié quelque chose, et où, et si vous avez publié dans une revue, ça serait quand même très intéressant, ou à l’Ali, je ne sais pas. En tout cas, merci beaucoup pour votre exposé, et il aurait fallu une bonne demi-heure de plus, je crois.
Younes BAKKALI
Merci. Est-ce que vous voulez que je vous réponde, ou j’attends d’autres questions ?
Christian REY : comme vous voulez
Younes BAKKALI
Je commencerai par la question de la drogue. Votre question est vraiment pertinente, et elle m’interpelle, parce qu’effectivement, je me suis toujours posé la question à savoir pourquoi le phénomène des addictions au Maroc prend de l’ampleur et de l’importance. Et là, je pense qu’il y a quelque chose à creuser à ce niveau-là, c’est-à-dire, ce sujet-là dont on parle aujourd’hui, je pense qu’il pourrait apporter un éclairage assez important à cette phénoménologie de l’addiction au Maroc, où effectivement, nous sommes envahis de part et d’autre par des produits de toutes sortes, de tout genre.
Maintenant, les jeunes commencent à inventer même leurs propres produits addictifs. Donc, on voit de tout. Et les chiffres sont aussi importants.
Donc, moi, je pense que c’est une question intéressante que d’ apporter cet éclairage par ce biais, parce que je pense que chez nous, ça n’a jamais été apporté par ce biais-là, mais plus du côté phénoménologie économique-politico-social, mais pas psychanalytique. Donc, moi, je la note et je vais réfléchir parce que ça me paraît intéressant.
La question de comment est-ce possible qu’on soit dans un patriarcat: oui, parce que juridiquement et politiquement, nous sommes dans un régime patriarcal. Il a été temporisé ou tempéré depuis 2004, parce qu’il y a eu un changement du code du statut de la famille .
Jusqu’en 2004, il n’y avait pas de divorce, il y avait la répudiation, rarement le divorce. Avec la répudiation, le mari pouvait répudier sa femme, la divorcer de manière unilatérale, discrétionnaire, sans recours ni au juge ni à qui que ce soit. Et on avait même un phénomène parfois, où les femmes étaient divorcées sans qu’elles le sachent. C’est-à-dire que l’homme va chez un notaire musulman qui lui écrit l’acte de divorce, il le met dans sa poche, il n’informe pas la femme, puis il revient avec elle, et ce n’est qu’après qu’elle le découvre. Donc, c’est des choses qui ont disparu par la force de la loi. Aujourd’hui, la loi marocaine a équilibré les choses, c’est-à-dire, l’homme comme la femme doivent s’adresser au juge s’ils veulent se séparer, pour qu’il en apprécie le contenu.
Deuxièmement, la famille est placée sous la tutelle du père de famille et de la mère aussi. Ceci qui n’est pas religieux, ce n’est pas propre au Coran. Le Coran parle de la kliwama, qui est un concept qui donne l’autorité de la prise en charge de la famille au père et non pas à la mère. Mais depuis le Code de la famille, ils sont tous les deux placés sous l’autorité du père et de la mère,parce que la réalité économique a changé.
Et nous avons d’ailleurs de plus en plus de couples, de familles, qui sont prises en charge par la mère. Dans le dernier recensement, nous avions à peu près 20% de familles dirigées par la femme, la mère, pas le père. Donc, il y a des changements dans ce sens qui ont relativisé un petit peu ce patriarcat, mais politiquement, ce n’est pas encore le cas.
C’est-à-dire que nous avons encore des différences, des disparités économiques, des choses qui font que la situation de la femme est en train de changer. C’est pour ça que moi, dans ce travail, j’avais attiré l’attention sur le fait qu’il faut absolument nuancer, éviter le plaquage de concepts sur des réalités (humaines).
Il y a eu une discussion dernièrement entre Thierry ROTH et Vandermersch lors d’une soirée à l’Ali sur l’utilisation des concepts pour approcher la clinique. Parlant de patriarcat, je me pose la question, à savoir si le patriarcat a véritablement existé dans sa conception pure ? Je ne pense pas.
Aujourd’hui, effectivement, les femmes sont en train de bousculer tout ça. Il y a un véritable changement, on voit des situations où ce sont les hommes qui sont parfois maltraités par des femmes aujourd’hui, parce que la législation a changé.Elle donne plus de droits.
Donc, les réalités sont à prendre avec beaucoup de précautions, il n’y a pas de concepts qu’on peut poser de manière générale et sans nuance.
Maintenant, le nom de Dieu, vous avez parlé du nom de Dieu. Effectivement, quand on commence un Coran, la première chose, c’est de dire Bismillah ar-Rahman ar-Rahim.
C’est-à-dire, au nom de Dieu, on commence. Mais le matriciel, c’est au nom de Dieu. Mais à l’origine du mot, c’est Ar-Rahim.
Ar-Rahim, c’est l’utérus. C’est l’équivalent. On utilise le mot aussi pour signifier l’utérus.
Donc, il y a cette présence. Dieu n’est-il pas maternant ? nous avons des citations dans la tradition musulmane, où effectivement, Dieu est maternant.
D’ailleurs, il y a un hadith du prophète qui est assez édifiant là-dessus, où il donne l’exemple à un de ses compagnons. Il lui dit, est-ce que vous imaginez qu’une femme puisse jeter son enfant dans le feu ? Les gens lui disent, non, c’est impossible, une mère ne pourra jamais jeter son enfant dans un feu.
Il leur dit que Dieu est plus clément qu’une mère à l’égard de son enfant. Donc, ce recours à la maternité, il est toujours là, quelque part, dans la religion musulmane. Et je pense que c’est par ce biais qu’il y a cette ouverture qui fait que la mère joue ce rôle très influent et très important dans la structuration psychique et dans la structuration de la vie sociale.
Voilà, je pense que j’ai pu répondre à tout. Merci beaucoup.