Est-ce qu'on peut imaginer une mère pas-toute ?
11 octobre 2025

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Tania ROELENS
Journées d'études

Je vous remercie de m’avoir invitée à vos travaux sur ce thème passionnant, et permis de relire ce texte que Charles Melman a prononcé en 1996, il y a 30 ans déjà, dans le cadre du séminaire de la Maison d’Amérique Latine, « La fonction paternelle, un invariant ».

 

Partant alors de la clinique qui lui était rapportée des Antilles, il alertait sur la lecture d’une carence de l’organisation familiale matrifocale supposée « déficitaire » au regard du patriarcat hexagonal. D’une part disait-il, parce que celui-ci n’est franchement pas un modèle, puisqu’il fonctionne sur l’insatisfaction et le semblant, et d’autre part, parce qu’il n’existerait déjà plus vraiment, vue la progression du « matriarcat » imposé par la modernité et la science.

 

Je reste de plus frappée dans ma lecture par l’ambigüité de son titre:

– est-ce que la mère est agent du père dans une société matrifocale? en l’absence de la fonction paternelle, il y aurait défaut de valeur symbolique d’une filiation par donation, le tiers étant incarné ici par la grand-mère maternelle, maître réel.

– ou bien est-ce que toute mère peut être considérée comme agent du père qui resterait agent de la castration, du fait même de sa pure absence?

 

Constatons que de nombreuses modalités d’organisation familiale ne sont pas jugées par un certain nombre d’analystes, conformes à l’édifice théorique dans lequel ils se sont formés: la famille oedipienne judéo-chrétienne patriarcale de la Vienne du XIXème, et ce malgré les précisions que donnait Jacques Lacan dès 1938 pour penser la variété des contextes socioculturels[1].

 

La question est d’importance si l’on en juge l’acharnement des critiques de la psychanalyse, à cause notamment du procès qu’elle fait aux mères, d’un trop ou d’un pas assez, bien souvent désigné comme la cause des souffrances, psychoses et autres troubles autistiques de leurs enfants; on les voit imagées en crocodiles, bouches dévoratrices, mantes religieuses…. y compris par des psychanalystes femmes.

 

Nous sommes donc devant une problématique universelle et éternelle énigme: l’indicible du lien mère-enfant est précisément ce qui fait appel, enjoint aux lois du langage avec cette mission de mettre des limites à la pulsion en organisant le logos, l’ordre symbolique, ou en d’autres termes en instituant l’ordre phallique hors de la Chose. « Il faut du trois pour faire de l’Un », même si ce Un devient de plus en plus multiple[2], fragmenté, précaire, fugace ou inachevé…

 

 

Écritures de mère

Je propose de relire « la mère agent du père » en partant de la clinique des mères dans l’ici et maintenant, qu’ils soient proches ou distants, clinique d’une femme devenue mère et comment elle s’en débrouille comme sujet. Ce n’est pas si courant me semble-t-il, car à part la psychanalyse d’enfants, dans les cas cliniques et les concepts, les mères se retrouvent encore souvent essentialisées, ou effacées derrières les pères, les fils et filles.

 

J’interrogerais du coup le terme d’agent qui est sans doute repris de l’un ou l’autre des mathèmes lacaniens[3], pour nous placer à la lumière du sujet et de ses divisions, du côté de son Che vuoi?. Il peut nous être utile aussi d’envisager la question du maternel sous l’angle borroméen, dans ses 3 dimensions R, S et I, et comment elles se nouent pour un sujet.

 

Le réel de la mère serait à prendre en compte du côté de la procréation, depuis les premières règles jusqu’au lien de sang qui l’attache à son enfant à tous les âges. Elle a cette capacité impressionnante et enviable de donner la vie, ce qui suggère aussi qu’elle pourrait la reprendre, ce pouvoir de séparation à l’origine du malaise de la néoténie qu’aucun soin ne viendra jamais compenser, le sevrage venant finalement représenter cette séparation.

 

C’est l’évidence du maternel qui fonde sa dimension imaginaire, évidence de l’union, qui fait de la mère l’objet primordial, l’objet que le petit enfant -et le sujet toute sa vie- hallucine pour sa satisfaction. Ceci qui la met dans une position dont elle peine à se départir, dans un amour qui renvoie au sacré du fusionnel, qui impose le respect jusqu’à l’adulation. Pulsions, rêves et fantasmes se nourrissent de cette toute-puissance archaïque: peur de perdre ou d’oublier l’enfant, phobie d’impulsion de le jeter par-dessus le balcon, fantasme de sa mort et de son malheur, quand il est loin d’elle…

 

Elle est le premier autre, objet d’identification, miroir et fenêtre sur le monde, elle amène l’enfant au langage, à l’altérité, « maman » résonne comme le premier nom du manque. A ce titre, une mère émeut et inquiète, elle endure et chancelle. Elle travaille elle-même, encore mieux si on l’y aide, à la constitution du tiers et de la dimension symbolique.

 

La valeur symbolique de la séparation est remarquable chez l’enfant qui se met à parler dès le fort-da. Elle avait déjà entendu l’appel dans son cri à la naissance.

 

Lorsqu’elle se fait à son tour objet de désir, et se projettera vers d’autres lieux, d’autres objets, signifiants et jouissances, vers un(e) partenaire qui la désire, un investissement social ou créatif, ils seront des opérateurs symboliques au titre de tiers qui occasionneront pour elle et pour l’enfant une restriction de jouissance, un renoncement à cet objet de satisfaction qui la comble et la complète. Les scenarii de ce drame sont multiples, au service de la continuation de la vie, de l’espèce et du lien social.

 

 

Variations sur le phallus

 

Le phallus est le nom de ce tiers indispensable au refoulement de cette jouissance sans limite, il est le symbole du pouvoir, du désir et de la vie. Dans le patriarcat freudien il se confond avec le symbole de l’autorité paternelle qui réprime et sublime et avec la configuration oedipienne, le père réel est l’agent de cette opération symbolique nommée castration. Pour l’enfant le père a alors un statut particulier, son devenir homme ou devenir femme s’acquiert dans le renoncement à la jouissance prodiguée par l’objet primordial.

 

Cependant la nouvelle place sociale occupée par les femmes, les dote d’une maîtrise de leurs droits, de leur parole et de leur corps, sur leur sexualité et la procréation elle-même. La psychanalyse s’est d’ailleurs construite sur l’avènement de la parole des femmes et sur le déclin du patriarcat. Le phallus ne se limite donc pas au seul symbole de l’autorité paternelle, on peut ainsi dire désormais que le phallus « est une instance bisexuelle », il peut avoir « une valence féminine ».

 

De la matrifocalité et autres couleurs du « matriarcat »

 

C’est autour de cette variation que l’article de Charles Melman caractérise le cas de la dite « matrifocalité » aux Antilles: le phallus se transmet par la mère à l’enfant par « donation d’une part de sa puissance virile ». Il n’est plus cédé au prix de la castration, il est transmis directement sans contrepartie, la dette symbolique devenant flottante, sauf la permanence du lien mère-enfant.

 

La grand-mère maternelle est la détentrice de ce pouvoir par sa présence à la maison, et elle attend en retour que le fils réalise ses prouesses viriles, et que la fille lui ramène des enfants, la conquête de femmes et la procréation préside à la virilité de l’homme, la maternité étant la condition du devenir femme.

 

            J’ai connu en Colombie, cette même configuration dans les régions caribéennes, où se sont déployées comme aux Antilles des populations de descendants d’esclaves africains. Mais selon les régions où, sur les traditions amérindiennes se sont massivement greffées les traditions espagnoles, on rencontre des formes d’organisation familiale diverses[4], dues à la grande variété des écosystèmes et des migrations, au cloisonnement géographique entre deux océans, par les Cordillères, les forêts et les grands fleuves. Il y a donc des langues et des cultures presque enkystées depuis des siècles, d’autres métissées et mouvantes, mais aussi dans les villes et les centres politiques une nette ouverture aux manières d’être de la modernité.

 

            On peut donc parler de « couleurs » du matriarcat, qui se déclinent de manière diverse et se combinent avec des vestiges d’autorité paternelle. La langue en montre les traces quand, à l’intérieur du pays, chez les paisas des Andes, il est courant que la mère nomme son fils papito et son mari mijo[5]. Il est courant qu’on décrète que les pères ne servent à rien, qu’ils sont juste un enfant de plus à la maison. L’oedipe? tuer le père? mais mon papa est tellement gentil! Ce commentaire serait absolument désarmant de tendresse s’il n’était pas énoncé dans un pays aux prises avec la guerre civile depuis des siècles et un fragile état de droit.  Mais ceci est un autre thème…

 

            Donc au pays du Sagrado Corazón de Jesús, la mère est réputée dévouée, courageuse, endurante, protectrice, elle a vocation du don et de la créativité, elle console, donne sans limites ni favoritisme, elle est qualifiée de divine et on lui dresse des autels où elle se confond avec Marie, mère de Dieu, gardienne du foyer… Mère sainte, fils…. Mère sainte et alcahueta[6], que le fils adule et ne peut quitter au point d’entendre sa voix dans les accords de musique. Parents et enfants se mêlent volontiers physiquement dans leurs jeux, on est tactile et même plus, comme cette jeune mère dans un bus, qui caressait le sexe de son petit garçon jusque dans son sommeil… Le fils dans cette configuration, est davantage l’homme de sa mère que son propre géniteur. Ce dévouement exclusif fabrique des hommes arrogants que l’on nomme « vivos« , « lo sabe todo« [7], ceux qui dans un accrochage sur la voie publique, se targuent d’un superbe « Tu ne sais donc pas qui je suis! », forts de cette toute-puissance maternelle à laquelle s’identifient, mimétiques et narcissisés, exemptés d’efforts en retour.

 

            Mais il y a bien d’autres formes de non patriarcat : des anciennes comme au Portugal comme le décrit Maria Belo dans son livre Mae do filho[8], dont le fils souvent ailleurs revient toujours chez sa mère; ou des nouvelles, comme les familles monoparentales et, dans la modernité, les mondes virtuels de la jouissance sans limites.

 

Au demeurant, la place faite au père est toujours d’actualité et « l’oiseau de passage » n’est pas spécialement plus absent que le père patriarcal qui ne vaudrait que « d’être pure absence ». D’expérience il reste préférable pour la mère que le père de la réalité, aussi égoïste ou laxiste soit-il, autoritaire ou destitué phalliquement, distant ou intermittent, il reste préférable que ces « pères équilibristes » soient présents ou au moins nommés. J’ai connu un vieux chanteur de vallenato qui avait 90 enfants, il les connaissait tous, plusieurs étaient musiciens reconnus dans la région d’Aracataca et un bon nombre portaient son nom. Si l’on en juge de toutes les recompositions familiales et autres matrifocalités, il n’y a pas que le père pour faire tiers… surtout quand il n’est ni préparé ni invité à cette fonction. L’opération dite de « métaphore paternelle » peut bien se parer d’autres noms pourvu qu’elle perdure comme métaphore et aide une mère à se séparer de l’enfant qui la comble.

 

 

Que veut une mère?

 

Revenons donc à notre clinique. Une mère traverse bien des étapes de la vie avec ses caractéristiques biologiques et culturelles, qui viennent redistribuer les cartes de sa division subjective, transformer les formations de l’inconscient, pulsions, identifications, désirs et fantasmes, depuis sa tendre enfance jusqu’à ses 3ème et 4ème âges.

 

Comme tout sujet, elle a à se débrouiller de manière particulière avec ces deux objets que sont le phallus, symbole du désir sexué, et l’objet a, cause du désir, empreinte en creux, détachable et cessible ; une mère passe d’être l’objet a pour sa mère, à l’être pour un homme, puis à l’engendrer avec son propre enfant. Quant au phallus, elle en est affectée dans la maternité au point de se demander si elle l’a ou si elle l’est!

 

Face à l’enfant comment être mère bonne, suffisamment bonne mais pas trop bonne, pas parfaite, préoccupation maternelle de tous les temps, vouée à l’enfant, mais qui heureusement n’y trouve pas complètement son compte. Langage et structuration font leur office, la rencontre est capitale et toute mère en fera quelque chose, il n’y a pas de norme à l’égard des réponses à donner, entre frustration et gavage, entre prédation et protection, entre négligence et étouffement. On lui enseigne les gestes de « holding, handling, object presentation », et on lui demande de favoriser « les aires intermédiaires », le jeu, « l’objet transitionnel », ce doudou qui fait union et séparation[9].

 

Une mère apprend à se détacher du soit disant besoin, pour anticiper le désir chez l’enfant, « faire l’hypothèse du sujet », avec ces petits forçages symboliques, ces petites injonctions, suggestions… les mots pour le dire. Comme dans le miroir où image, jeu et paroles les rassemblent dans un « c’est toi, je suis là ».

 

Dans cet envahissement par l’objet, la dépression est sans doute maintes fois le prix à payer pour la perte et la séparation. Ainsi en est-il du baby blues qui peut déboucher sur un état dépressif proche de l’hilflosigkeit lorsque l’enfant paraît. Ainsi en est-il du syndrome du nid vide, qui s’entretient à son insu, à tellement craindre le départ, ce malheur équivaut à un voeu mortifère à l’égard de l’enfant devenu adulte. La perte de sens, la peur de l’effondrement, la culpabilité, la solitude, sont autant de vécus qu’une mère éprouve et doit apprendre à taire.

 

            Le manque du manque sera l’angoisse. Chair de sa chair, douleur, combien de mères nous disent « mon enfant c’est l’éponge de mon angoisse, de mon deuil », on a même qualifié de « folie maternelle » cette impossible séparation, énonciation ou promesse de « je suis une » et « je me le garde ». On a toujours intérêt à relativiser la croyance dans ce don mythique de l’amour maternel, et y prendre la mesure de ce qu’aimer veut dire, selon ce bon conseil de Jacques Lacan: « aimer c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui ne vous le demande pas », telle est la condition de l’amour maternel.

 

L’enfant lui-même tempère la fusion qu’il dénonce de bien des manières, à travers une agressivité précoce, vécue de manière douloureuse de part et d’autre. Cette ambivalence se jouera maintes fois entre eux, créant écart, perte, haine, rejet… et des paroles mais aussi des actes viendront marquer le trop ou le pas assez. Je me souviens d’un garçon de 8 ans feignant d’aller chercher en bas de son immeuble un objet « tombé » au-dehors, qui s’est rendu au commissariat pour dénoncer sa « mère maltraitante »; et d’un autre de 3 ans menaçant d’aller « demander à papa de lui donner une autre maman »…

 

Ainsi une mère peut être désignée comme cause de tous les maux jusqu’à la mauvaise foi, ce qui l’amène de manière spécifique sur les voies de la culpabilité, du sacrifice et de la résignation, de la dépression jusqu’à la paranoïa.

 

Une mère pas-toute

 

C’est une des missions éminentes de la cure analytique que de soutenir l’écart symboligène qu’une mère peut créer avec son enfant, à travers ses absences, ses lieux autres, ses franchissements vers les signifiants de son propre désir. En analyse comme femme, elle passera de l’identification amoureuse au père ou à la mère, au signifiant du nom du père, puis à la séparation, restriction de jouissance qui consiste à céder l’objet a de son désir, à la condition que sa place n’ait pas été occupée par l’enfant comme objet a positivé.

 

            Chaque mère est amenée à tisser, inventer, écrire dans ses symptômes, ses fantasmes, l’insatisfaction, la frustration, l’impossible de son énigme.   Ces déplacements peuvent être de nouvelles étapes et projets, à partir de sa position de femme distincte de celle de mère, il n’y a pas de mère qui ne soit femme, donc dans la différence des sexes.

 

            Ainsi « comme on ne naît pas femme, on le devient », la maternité n’est ni évidente ni naturelle, elle se construit, dans une oscillation entre renoncement et possession, dans ce va et vient qui génère instabilité, fragilité, entre être le phallus et l’avoir et le perdre. C’est comme cela qu’on n’est pas toute mère.

 

* * *

 

 

Bibliographie

  • Lacan Jacques, La Famille, in L’Encyclopédie, Vol VIII, 2ème partie
  • Lerude Martine, « Quand castration devient restriction de jouissance », le Grand Séminaire de l’ALI, 2024
  • Melman Charles, Entretiens à Bogota, ALI, 2003
  • Melman Charles, « Le complexe de Colon  » in D’un inconscient post colonial s’il existe, MAL-ALI, 1995.
  • Roelens Tania,  « Vers une mère pas-toute » in L’invention de l’objet a par J Lacan, ALI, 2003.
  • Roelens Tania, « Approches de la clinique dans le conflit social armé en Colombie », in Guerres et traumas coordonné par O. Douville, Dunod, 2016.
  • Vallejo Fernando, La vierge des tueurs
  • Wiltord J, Mais qu’est-ce que c’est donc un noir, Ed des Crépuscules, 2019
  • Zimra Georges, Les folies mère-enfants, Berg International, 2014.

 

Notes

[1] Lacan Jacques, « La famille », Encyclopédie, Vol. VIII, 2ème partie, 1938.

[2] Cf les réflexions d’Angela Jesuino à propos du Brésil, dans son écrit « Le multiple et le bon heurt ».

[3] Mathèmes des 4 discours et mathème de la sexuation.

[4] Cf les travaux de l’anthropologue Virginia Gutiérrez de Pineda.

[5] Papito et mijo: respectivement « petit papa » et « mon fils ».

[6] Alcahueta, exagérément permissive et complaisante.

[7] Vivo, malin, opportuniste, lo sabe todo, « le je sais tout »

[8] Mae di filho, fils de mère

[9] Termes repris de l’oeuvre de Donald Winnicott, rappelés dans l’opportun podcast de France Culture, Avec philosophie, fin décembre 2025.

 

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Discussion après l’intervention de Tania Roelens

 

Nicolle ROTH

Merci beaucoup, Tania ROELENS. Je trouvais que c’était une continuité de toutes nos réflexions, en tout cas de ce que l’on réfléchit depuis maintenant un an, et je vous remercie de cette intervention.

 

Je ne vais pas être plus longue, mais ce que je dirais juste, c’est cette fragmentation qui m’a suscité beaucoup d’intérêt. Voilà, je dirais juste ça. Quand vous parlez de l’instance phallique, la référence phallique, c’est plutôt la fragmentation, c’est intéressant à réfléchir encore.

 

Merci infiniment. Je laisse la parole à Christian REY, que je n’ai absolument pas présenté toutes mes excuses, pour ceux qui ne connaissent pas. C’est membre de l’ALI Rhône-Alpes et de l’ALI, psychanalyste, psychiatre, je me tais.

 

 

Christian REY

Merci, Tania. C’est vrai que tu as une expérience d’Amérique du Sud, tu en as parlé plusieurs fois. Alors, tu as dit beaucoup de choses, sur lesquelles j’aurais des questions aussi à te poser.

 

Par exemple, j’ai pas bien saisi : à un moment tu parles du doute que tu as par rapport au texte de Melman, ce texte extraordinaire et excellent sur “la mère comme agent du père”. Je n’ai pas entendu quel était le doute dont tu parlais. Bon, ça c’est une question sur laquelle peut-être, ça vaudrait le coup de revenir, tu en diras sans doute quelque chose.

 

Sur la question de faire du “Un”, Melman, dans ce texte comme dans bien d’autres, dit et redit, enfin ce n’est pas la première fois qu’il le dit, qu’il faut du trois pour faire du un. Et qu’en particulier dans ces sociétés-là, il y a effectivement trois générations qui coexistent : la grand-mère, la fille et les enfants de la mère. Donc, là aussi il revient sur l’action de la Trinité, bien sûr.

 

Pour qu’il y ait du l’un, qu’il soit ici mis en place, donc il faut qu’il y ait cette Trinité, ce trois, pour qu’il y ait cet organisateur permanent dont il parle. J’ai cru comprendre que lorsque tu parlais, comme dit Nicolle, de fragmentation, de métissage, etc., ce n’était pas la même chose, tu parlais d’autre chose. Alors voilà, ça serait ma deuxième question.

 

Tu parles de la folie, je pense qu’à priori tu ne retiens pas cela dans ton raisonnement, mais c’est marrant qu’à la fin tu conclues « névrose hyper-narcissique » et c’est exactement le terme qu’utilisait Freud au tout début pour parler de la psychose. Il utilisait ce mot, voilà. Bon, c’est juste une coïncidence des termes freudiens, de l’époque de Freud.

 

Bon, tu as parlé du père différent du maître, et c’est vrai que dans ce qu’il dit, et je ne sais pas si d’ailleurs ce que dit Melman, parce qu’après tout tu as rappelé que c’était 96, et tout de même ça serait intéressant de savoir, 30 ans après, qu’est-ce qu’il en est, est-ce qu’on en est toujours effectivement à ce qu’il décrit, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de semblant d’homme, pas de semblant de femme, c’est des hommes réels, si je puis dire, et femmes réelles, avec des signes qui les marquent, et donc pas d’altérité, comme tu as dit, pas de tiers, etc., avec toutes les conséquences.

 

D’ailleurs, quand il dit les conséquences de cela, il dit surtout la dépression et l’ennui, c’est-à-dire que les conséquences de cela, il en parle plutôt en termes d’ennui, mais il dit effectivement fragilité, fragilité par rapport éventuellement au délire, il le dit aussi. Mais tout de même, ça serait intéressant, depuis 96, est-ce qu’on en est toujours à ce type de description ? Tu l’as dit, la donation, etc., pas la castration, pas l’altérité, etc. Bon, est-ce que ça en est toujours là ? Est-ce que, au fond, les hommes sont tous, les jeunes sont tous aujourd’hui des maîtres colonisateurs ? Enfin, du moins, la ressemblance, l’analyse qu’il fait, il le reprend dans son séminaire “Pour introduire la psychanalyse d’aujourd’hui”, où il parle du maître colonisateur, où il y a le vrai maître, pas la contestation, l’objection du S2, et donc, voilà, avec tout ce qui va avec, l’altérité évidemment n’y est pas, etc., ce qui donne évidemment des sociétés tout de même très particulières, et plutôt dans un registre où, effectivement, la femme est l’alter-ego homme, quoi. On est plutôt dans l’homo que dans l’hétéro, c’est peu de le dire. Bon, est-ce que ça en est toujours là ? Depuis ce texte de Melman, où est-ce que ça a évolué ? Moi, j’imagine que cette journée de mars, elle va quand même tourner autour de cela. Est-ce que la clinique est toujours celle que nous propose très brillamment et d’une manière extrêmement intéressante Melman, ou est-ce que ça a bougé ?

 

Bon, qu’est-ce que je voulais te dire encore ? À la fin, tu termines sur l’homme qui trouve la mère chez sa femme. Ce n’est pas original, ça. Ce n’est pas une nouveauté, je veux dire. Ce n’est pas que l’Amérique du Sud, en tout cas. Bon, voilà, je ne sais pas, est-ce qu’il y a d’autres ?

 

Oui, tu as posé des questions essentielles : Est-ce que la castration est une nécessité ? Est-ce que la castration est toujours oedipienne ? Bon, OK, ça, c’est des questions qui, j’imagine, seront des pierres d’angle de la journée qui arrive. Eh bien, je ne sais pas. Il y a d’autres choses qui me viendront tout en parlant pour l’instant. Je n’ai que ça, voilà. Je te laisse avec tout ça.

 

 

Tania ROELENS

Je ne répondais pas parce qu’il y a beaucoup de questions et toutes ne me sont pas posées directement à moi dans cet exposé, pour cet exposé évidemment, mais surtout si la société a évolué, je pense que la nôtre, en Europe comme ça, la société occidentale a évolué, pris des formes différentes.

 

Mais c’est vrai que c’est un champ de recherche très vaste. Par exemple, est-ce que la fragmentation des références, l’accélération des références pour l’identité subjective qu’on peut constater dans le mode de vie actuel, est-ce que ça fait un tout ? Est-ce que ça fait un tiers ?

 

 

Christian REY

La violence est importante. Sur le continent européen, on y est quand même. C’est toujours difficile de faire des généralités. J’ai toujours un peu de retenue par rapport à faire des généralités comme ça, de dire que la violence est plus importante, qu’on se dirige vers ce type de société. C’est plus une question qu’une affirmation, bien entendu.

 

 

Tania ROELENS

Alors les trois générations, je suis d’accord avec ta précision qu’en effet, il y a trois générations, et donc il y a du tiers du fait de cette trilogie-là. Mais, ce qui n’est pas présent dans cette organisation familiale, c’est le tiers du désir de l’homme pour cette femme qui est là dans la mère.

 

 

Christian REY

Oui, on dit que c’est un peu le fils qui va tenir un peu cette position. Il le dit dans un autre article que celui-là, je ne sais pas si vous le connaissez, “le sujet dans le Matriarcat”, c’était dans un bulletin freudien de Belgique, où il dit que c’est le fils qui vient tenir cette place de celui qui désire la mère.

 

 

Tania ROELENS

Oui, tu te rends compte, c’est quand même pas l’idéal. Quelle aliénation !

 

 

Christian REY

Bonne question, quel est l’idéal ?

 

 

Tania ROELENS

Quelle aliénation pour le fils ! Quelle aliénation pour la mère !

 

 

Christian REY

Est-ce que la castration c’est l’idéal ?

 

 

Tania ROELENS

Oui, c’est intéressant de voir que la castration et la référence œdipienne, ça fait qu’on a affaire à des semblants et non pas des hommes et des femmes assumés directement dans leur corps et dans leur sexe.

Bon, qu’est-ce qu’on a dit encore ? La psychose hyper-narcissique, alors là, merci pour la référence, je l’avais un peu perdue de vue.

 

 

Christian REY

C’est vieux ça, c’était au tout début.

 

 

Tania ROELENS

Oui, ça m’a rappelé.

 

 

Christian REY

Et effectivement, il avait retenu cette appellation.

 

 

Tania ROELENS

Bon, écoutez, je n’ai pas grand-chose de plus à ajouter que de nouvelles questions sur les questions, peut-être comme il est trois heures et demie. Oui, c’est ça.

 

 

Nicolle ROTH

Alors justement, et comme je crois que Younes a travaillé, justement, cette relation fils-mère et que vous veniez de dire ça, je me disais que c’était pas mal de continuer avec Younes BAKKALI et puis d’après avoir un temps où tout le monde pourrait venir à continuer à réfléchir à tout ça. Vous en pensez quoi ? Ça vous convient ?