Avant de commencer, je souhaite remercier les responsables de ce cartel de m’avoir invitée et tout particulièrement Angela et Cyrille, j’essaierai ce soir de relever la gageure d’apporter ma petite pierre à l’édifice de ce travail au plus près de l’actualité de notre clinique. Je remercie aussi chaleureusement Sophie qui a bien voulu venir me discuter, j’y tenais particulièrement, car sans elle ce travail n’aurait pas vu le jour : C’est à son initiative que nous avons pu rencontrer Chowra Makaremi et engager avec elle une discussion et des rencontres. Nous avons aussi passé beaucoup de temps ensemble à discuter et réfléchir. Merci Sophie.
Enfin un grand merci à Eleusa De Oliveira, collègue de Grenoble qui a bien voulu me traduire en portugais.
Je vous propose ce soir un tressage de travail qui s’est inspiré de plusieurs temps, notre séminaire avec Cyrille Noirjean à Lyon, « la pratique de la psychanalyse aujourd’hui » pour lequel Angela nous a rejoint cette année, le travail qui se fait ici dans ce cartel franco brésilien, et aussi un travail qui nous menons depuis quelque temps avec mon amie et collègue Sophie Darne, psychanalyste à Analyse Freudienne et son groupe à Lyon.
Que peut-nous enseigner le mouvement femme vie liberté en Iran ? Et sur quoi ?
Mon point de départ s’origine des questions que nous pose le statut du corps aujourd’hui et des hypothèses qu’Angela avait amenées lors de sa dernière intervention ici, dans ce cartel sous le titre « voguer vers un autre corps ».
D’abord ce constat qu’aujourd’hui, au moins dans les sociétés occidentales le corps est sur le devant de la scène.
Ce signifiant « corps » qui prévaut dans le discours courant fait sauter à la fois les caractéristiques sexuées, d’origine etc. Je poserais l’hypothèse que si le corps est au-devant de la scène dans notre social c’est qu’il est porteur de la possibilité de faire sortir « les invisibilisés » de leur condition. « Ces corps qui comptent »[1], pour reprendre le titre de l’ouvrage de J. Butler, pose la revendication que la valeur d’un corps équivaut à la valeur d’un autre corps, quel qu’il soit. Ces revendications par corps, sont des revendications qui s’organisent autour de la fragilité, de la vulnérabilité et des corps qui sont pointés comme exclus par le discours capitaliste. Corps exclus sauf à en être l’instrument au service du système. Il me semble que c’est là une réponse par corps au discours capitaliste et qui se manifeste phénoménologiquement, une affirmation de la centralité du corps dans la manière dont chacun singulièrement va tenter de se définir, dans une tentative de réappropriation de sa subjectivité. Réappropriation par corps, comme corps donc.
Il me semble, à ce titre, que dans le discours courant d’aujourd’hui, le signifiant « Corps » fonctionne comme le nom donné à celui qui circule dans et sur la scène sociale.
Autre point. Le travail d’Angela l’a amenée à formuler l’hypothèse que ces corps mis en scène (littéralement, par les artistes) relevaient de leur féminisation. Mais elle dit bien une féminisation du corps du point de vue de la structure. Angela nous proposait cette hypothèse à partir d’une question « si l’opération de la castration n’est plus opérante, alors le réel du corps est traité par l’imaginaire en laissant entre parenthèse la fonction du trouage par le signifiant »[2]. C’est cette formulation qui a retenu mon attention et qui a fait lien avec le travail de Chowra Makaremi.
Avant d’y entrer, je rajouterai ceci comme repérage :
Charles Melman déplie dans les nouvelles études sur l’hystérie, dans une intervention qui a pris pour titre, « qu’entendons-nous par corps ? [3]» Que ce qui fait corps, ce n’est rien d’autre que la chaîne des signifiants S2. Cette chaîne de signifiants S2 il faut qu’elle consiste pour pouvoir donner corps, pour pouvoir faire corps. C’est-à-dire tenir ensemble. Pour cela il y faut le S1. Plus exactement ce qui va donner corps à la chaîne signifiant des S2, dit Charles Melman, c’est ce qui chute entre S1 et S2 autrement dit : l’objet petit a. Autrement dit la castration intrinsèque au langage.
On entend comment la castration fait limite, puisqu’il y aura toujours un écart entre S1 et S2, donc une limite non atteignable par la chaîne, vers laquelle désormais cette chaîne S2 va tendre. Il me semble que nous entendons très clairement ce que veut dire que le corps tient sa consistance du symbolique, que la castration y fait limite, y fait trou d’où s’origine le nouage de l’habitat subjectif du sujet parlant. Est-ce toujours le cas aujourd’hui ?
Toujours dans ce texte, Charles Melman interroge la dialectique des rapports entre S1et S2. D’où sa commande ? dit-il, et qui commande ? Si ça commande du S1, Il nous fait remarquer qu’il faut que S2 donne son accord à ce commandement qu’il y consente. Et il rajoute « A partir de S1 vous ne pouvez pas dire n’importe quoi sinon vous serez évidemment désavoué, désavoué par corps. ».
Mon idée serait que ce que le discours capitaliste, en rabattant le corps à un instrument au service de la performance et de la rentabilité dit « n’importe quoi » au sens du « fake », de la contrefaçon, de la falsification. Il dit n’importe quoi, car ce S1 qu’il promeut, fait fi des lois du langage et de ce qu’il en résulte de l’érotisation du corps. Alors cette revendication par corps ? Ne serait-elle pas à entendre comme une tentative qui s’impose par la logique, de désavouer le commandement S1 de ce pseudo discours dit discours capitaliste ?
C’est quelque chose qui me parait une piste intéressante et qui a fait écho à ce que le travail de Chowra Makaremi apporte.
Chowra Makaremi est anthropologue, chercheuse au CNRS. Sa thèse d’antropologie de 2010 porte sur les « Zones d’attente pour personnes en instance : une ethnographie de la détention frontalière en France », en 2018 elle publie avec Véronique Bontemps et Sarah Mazouz, « ce que les villes font aux migrants », en 2011, elle publie aussi « le cahier d’AZIZ, au cœur de la révolution iranienne »[4] (journal de son grand père écrit durant toute la détention de ses deux filles, mère et tante de Chowra Makaremi au moment de la révolution iranienne de 79), elle réalise et produit un film « Hitch, une histoire iranienne », en 2019.
En 2023, elle publie un ouvrage qui a pour titre « Femme vie Liberté »[5] un des slogans phare du soulèvement des iraniens suite au meurtre de DJINA MASHA AMINI. Vient de paraitre en septembre 2025, son dernier ouvrage « Résistances affectives – Les politiques de l’attachement face aux politiques de la cruauté »[6] aux éditions La découverte.
Chowra Makaremi développe et analyse la façon dont ce mouvement de 2022 est venu faire acte dans la société iranienne. Mais pour notre travail ici, je retiendrais cette question : pourquoi est-ce par les femmes que ce renversement arrive ?
Que s’est-il passé en Iran en 2022 ? Je vais essayer de reprendre rapidement ce que Chowra Makaremi amène dans ces deux ouvrages et à partir de nos rencontres et discussions.
Le 15 septembre 22 Djina Masha Amini jeune femme Kurde, arrêtée par la police de mœurs, est assassinée dans geôles de l’état au motif que son voile n’était pas porté correctement. Djina Masha Amini est une femme, jeune, étudiante, Kurde, en vacances à Téhéran avec son frère. Cette arrestation nous dit Chowra Makaremi est « une point de cristallisation de la démonstration de la violence d’état au carrefour des dominations ».
Ce crime, est maquillé par les autorités : elles évoquent publiquement que la jeune femme est décédée d’une crise cardiaque C’est cela qui provoque le soulèvement. Nous retrouvons là, ce « dire n’importe quoi » ce « fake ». Discours dominant du pouvoir qui tient par le mensonge. C’est-à-dire un discours qui atteint à la puissance du symbolique et de la parole.
Nous pourrions souligner avec Chowra Makaremi, que c’est la mort d’une personne, « d’un corps, minorisé, racisé, apartheid de genre, qui montre, qui rend visible aux yeux de tous, une violence vécue sur un mode plus doux au quotidien, mais qui là devient insupportable ». (Idem dans black lives matter, par exemple).
Elle explique que ce qui s’est passé en 2022 lorsque des femmes enlèvent et brûlent leur voile opère par un retournement, un franchissement des lignes rouges du pouvoir. C’est en cela que ce geste est révolutionnaire soutient-elle. Ce geste prend valeur d’acte, acte en tant qu’acte politique.
Ces lignes rouges du pouvoir ont été tracées, construites à partir de 3 choses. D’abord, par la violence dans les années 80 et les meurtres de masse des opposants au régime instauré par la révolution de 79, au moment du renversement du Shâh. Puis par la politique du déni de cette violence et d’effacement des traces de ces violences. Cet effacement passe entre autre, par l’interdiction de pleurer ses morts, de leur faire sépulture, les corps des massacre de 88 n’ont pas été rendu aux familles, les noms des opposants eux aussi effacés, pas de sépultures selon les rites, les fosses communes ont aussi été recouvertes par des routes par exemple.
C’est une opération de déni des affects et d’interdiction de l’émotion, Pour le dire autrement, l’interdit porte sur la possibilité de l’expression de l’affect, il ne peut ni passer dans la parole, ni en trouver une manifestation par le corps. Le corps affecté ne peut trouver de possibilité d’expression, d’élaboration de l’affect par l’émotion. Un symbolique court-circuité. Un corps invisibilisé et réduit au silence donc.
Enfin, ces lignes rouges ont été forgées sur la fiction d’un régime réformable. Par exemple : en 2000 les féministes ont tenté de revendiquer par rapport à la soumission à l’homme, mais toujours à l’intérieur des lignes rouges du régime.
Le discours qui donne un faux semblant de liberté qui s’impose par une répression bien réelle pouvant aller jusqu’à la mort et qui se déguise toujours par le mensonge et l’effacement, si on y déroge. Libre à condition de ne pas franchir ces lignes rouges.
Que s’est-il passé ?
Si le régime des valeurs s’inscrit jusqu’alors du côté de la prudence, de la modération, voire de l’indifférence et du silence, ce qui advient par la mort de cette jeune femme c’est un changement de registre des affects : Le courage de la contestation[7].
Et c’est là que quelque chose moi m’intéresse particulièrement : C’est un courage qui vient des femmes et qui se manifeste par le geste d’ôter son voile, de le brûler, de refuser ostensiblement de le remettre dans la rue lorsque la police des mœurs le leur impose, d’en faire non pas un symbole de l’oppression masculine sur les femmes, mais un signifiant du changement de discours, d’un acte politique. A noter aussi, que c’est par corps, là où les discours d’opposition dans ses tentatives antérieures de faire bouger les règles à l’intérieur du régime a échoué, que quelque chose se produit et a un effet. Par corps de femme, où la puissance du geste réside dans le fait qu’il va réunir les différents champs (chants !) de contestation.
Sans armes, mais par corps en mouvement, un geste accompagné de mots : Femme vie liberté … 3 mots, 3 signifiants… Mis en acte par ce foulard brandi, signifiant d’un nouveau désir possible. Chowra Makaremi, insiste il ne constitue pas un slogan. Elle parle d’ailleurs, d’un anti-slogan, proche du Haïku. Nous voilà dans une invention poétique. « Au-delà d’une réaction, l’indignation prend valeur d’action et de création » dit-elle.
Sans armes avec trois signifiants… et dans la joie…
Pourrions-nous dire que cette invention de tressage de trois signifiants contient en lui Réel Symbolique Imaginaire et son potentiel : imaginer une autre Iran, tenue par une loi et un pacte symbolique contenu par le langage, sous l’impulsion de la vie et non plus sous couvert de mort ?
Il me semble qu’il y a en fait un « dégel des affects » c’est-à-dire un retour dans le corps de ce que le discours totalitaire de la terreur était venu scléroser. Effet de discours social sur le corps et le singulier. La mort d’une venant effracter un système et remettre en route chez chacun quelque chose qui vient se collectiviser à nouveau….
Nous pouvons entendre là le joint entre discours, lien social et effet sur la subjectivité des sujets pris dans ce discours et son renversement.
Les lignes rouges du pouvoir seraient venues assécher la subjectivité (soumission du sujet par la violence effacée et déniée) seraient venues juguler le nouage Réel et Imaginaire Symbolique du sujet. D’une certaine façon geler la possibilité de la labilité de la structure RSI pour le sujet à qui est imposé un symbolique dénaturé. L’effraction de la mort qui cette fois ci surgit réellement et ne peut plus être effacée : non seulement elle est devenue publique mais la cause de cette mort est devenue publique et s’est propagée par les réseaux sociaux. Le réel de la mort et la révélation de sa vérité sont venus trouer le discours totalitaire et mensonger du pouvoir, en révéler sa dimension de faux semblant.
Il devient alors possible que l’affect trouve une voix d’expression : le corps se remet en route permet que le nouage RSI subjectif, se remettre en fonction. Remise en route la structure subjective où l’affectation du corps et la manifestation des émotions redevient possible.
Entendons des extraits d’une jeune femme anonyme, « L », qui a publier son texte sur les réseaux au moment du soulèvement.
Un essai de L.[8] [extraits]
« Les protestations sont arrivées dans ma ville quelques jours après le Kurdistan et deux jours après Téhéran. Pendant plusieurs jours, j’ai été exposée aux vidéos des rassemblements, aux chants enflammés, aux photos et aux figures des femmes combattantes, et le mercredi, je me suis retrouvée moi-même dans une manifestation. Les tout premiers instants, il était étrange d’« être là », dans la rue, entourée de manifestant·e·s que j’avais observé·e·s à travers l’écran de mon téléphone, que j’avais admiré·e·s, dont j’avais pleuré la témérité. Je regardais autour de moi et j’essayais de synchroniser les images de la rue et sa réalité. Ce que je voyais dans la rue ressemblait beaucoup à ce que j’avais vu comme spectatrice, mais entre ces deux Moi, il y avait un écart qui nécessitait un bref effort de reconnaissance. L’espace de la rue n’était plus effrayant, mais banal. Tout était ordinaire, même quand des hommes armés de matraques, de fusils et de taser attaquaient pour disperser les manifestant·e·s. […]. La distance entre moi et les images que j’avais désirées s’était beaucoup réduite. J’étais ces images, je reprenais mes esprits et je voyais que j’étais dans un cercle en train de brûler un foulard, comme si nous avions toujours fait cela. Je reprenais mes esprits et je constatais que, quelques instants auparavant, j’étais en train de me faire tabasser.
[…]. Dans la rue, à un moment, tu penses que tu devrais courir, et tu vois que tu es déjà en train de courir. Tu te dis que tu devrais allumer une cigarette, et tu te vois, là-bas, au milieu des gens, en train de fumer[9]. Le corps agit avant la conscience et n’est pas synchronisé avec elle. Je pense désormais que même la mort n’est plus effrayante pour quelqu’un qui vit la rue. L’expérience de la rue suspend jusqu’à la pensée de la mort — et c’est cela qui est véritablement effrayant. C’est ce que voient les spectateurs : des gens prêts à mourir. Nous sommes prêt·e·s à mourir. Non, nous ne sommes même pas prêt·e·s : nous nous sommes libéré·e·s de la pensée de la mort. Nous avons dépassé·e·s la mort. La proximité et la confrontation avec la peur, le dépassement de cette peur dans la chaleur du corps — voilà le champ du réel.
[.] Je n’avais pas seulement reçu des coups : j’avais aussi résisté pendant l’affrontement, et j’en avais donné. Mon corps avait mimé inconsciemment les autres manifestants. Je me suis souvenue des visages surpris des forces de l’ordre. Après coup seulement, ma mémoire a rejoint mon corps.
Pour moi, la différence tangible entre ces manifestations et celles que j’avais vécues auparavant, c’est le passage du « mouvement de foule » à la « fabrication de situation ». [.] Dans ce court laps de temps, la foule, pas très nombreuse, cherchait activement à créer une situation : « Et si on brûlait les foulards ? » […]
Je vais maintenant essayer de répondre à la question : pourquoi s’agit-il d’une révolution féministe, à travers cette description du désir.
Comme je l’ai écrit, ces manifestations ne sont pas, à mon sens, centrées sur la foule, mais sur la situation ; pas centrées sur les slogans, mais sur les figures. N’importe qui – et nous l’avons bien vu ces derniers jours – peut, seul·e, créer une situation de résistance radicale et incroyable, à tel point que la voir vous laisse stupéfait·e. La croyance en cette capacité s’est largement répandue. Chacun·e sait que par une figure de résistance, il ou elle peut créer une situation inoubliable. Les personnes – et en particulier les femmes, ces obstinées tenaces poursuivant leurs désirs – se sont emparées de ce nouveau désir avec force, et ce désir active chaque jour davantage la chaîne des désirs de création de situation et de figures de résistance : je veux être cette femme dans cette figure de résistance, celle dont j’ai vu la photo, et je crée une figure. Ces figures, sans avoir été répétées, étaient présentes dans l’inconscient des manifestant·e·s, comme si elles les avaient pratiquées depuis des années. Cette figure de la résistance, ce corps saisi par les photographies, éveille chez d’autres femmes le désir de faire surgir à leur tour une figure, dans le maillon suivant de la chaîne. Quels désirs ont été libérés de la prison de nos corps, durant ces jours-là !
Je veux opposer le « vecteur de force » qui, par exemple, dans les manifestations de 2009[10], mobilisait la « foule », à ces « points de stimulation ». Ces points de stimulation, multiples et dispersés dans la rue. Des points de stimulation qui, à l’image de l’orgasme féminin, ne sont concentrés en aucun endroit spécifique du corps ou de la rue. Outre le point de départ des manifestations, le slogan « Femme, Vie, Liberté » et l’appel des militantes au premier rassemblement, ce qui prolonge le soulèvement de manière féminine et féministe, ce qui aujourd’hui encore suscite le désir des femmes à l’échelle mondiale, ce sont précisément ces points de stimulation figurative multiples des corps révoltés. Ces figures que les manifestant·e·s veulent incarner, et sans lesquelles il semble désormais impossible d’aller en manifestation : […]
Les images de femmes résistantes que nous avons vues nous ont offert une nouvelle compréhension de notre corps.
En réalité, ce qui fait de ce soulèvement un soulèvement féministe, ce qui le distingue des autres, c’est précisément qu’il est centré sur la figure. La possibilité de créer des images qui ne représentent pas forcément l’intensité de l’affrontement ou la brutalité de la répression, ni le déroulement d’un événement, mais qui portent l’histoire des corps : une pause, une syncope. Ce corps-là — regarde-le — il incarne toute cette histoire, ici et maintenant —regarde-la. […]
Ces instants et ces figures suffisent à elles seules pour représenter l’histoire de la répression des corps des femmes. Et c’est cette qualité qui distingue ce soulèvement. Le soulèvement féministe des corps et des figures. Ce qui rend ces manifestations féministes, c’est l’ouverture qu’elles créent à la possibilité de produire de telles images figuratives. Ces images devenues icônes influencent à leur tour le désir de remplir l’espace de figures semblables. J’ai vu ce désir d’exhibition. Des corps qui voulaient devenir cette figure, qui avaient vu que leur corps pouvait devenir cette figure, et qui avaient pris des risques pour l’incarner et être présents sur le terrain. Des corps qui, dans un espace où le temps de présence est compté, cherchaient à créer des instants de résistance.
Nous avions déjà vu des images de femmes combattantes : les photos des combattantes de protection du peuple [au Rojava], par exemple. Ce qui distingue ces images de celles des femmes dans les manifestations récentes, c’est que les premières étaient centrées sur les visages, tandis que les secondes sont sans visages. Les premières, spéciales, en tenue de combat, avec des armes ; les secondes, ordinaires, en vêtements de tous les jours. Les gros plans de beaux visages en posture de résistance (désir du photographe) sont devenus des images de figures de résistance (désir du sujet). Je veux que vous me voyiez ainsi : des images de cheveux au vent et de poings levés. Des figures de corps sur des poubelles, sur des voitures.
[.]
Dans une boucle infinie, image et figure se transforment l’une en l’autre. Les images diffusées et partagées stimulent l’imagination des corps. Les personnes ne se rendent plus dans la rue avec le corps qu’elles ont, mais avec celui qu’elles peuvent et veulent avoir. Avec leur imagination. [.] Devenir cette image et, en même temps, éveiller le désir dans d’autres corps : une chaîne d’images. Court-circuit entre l’espace virtuel et la rue.
[] Ces figures ont pris, parce qu’elles étaient le miroir historique des femmes. Je pense que, contrairement à l’affirmation initiale « j’aurais pu être Jina », l’image de la femme portant la torche sur une voiture a puissamment éveillé le désir de dire : « je veux être cette figure ». Ce désir d’incarner et d’exprimer cette figure prometteuse. Et c’est cette figure qui, au-delà de déclencher ce désir, a poussé les corps des femmes à s’exprimer et à effacer la buée sur le miroir devant elles. […].
Les figures que nous avions vues jusque-là appartenaient aux femmes militantes — et encore, pas à toutes. Celles qu’on accusait d’exhibitionnisme, celles dont le visage et le nom, centrés dans l’image, empêchaient leur pouvoir de résonner et de se diffuser. Le visage et le nom stérilisaient la figure, empêchaient qu’elle suscite le désir chez d’autres femmes, parce qu’ils individualisaient trop, les rendaient autres que les femmes ordinaires. Aujourd’hui, cette figure s’est libérée du visage. C’est une figure publique, sans visage, masquée, floutée par précaution, vue de dos, sans nom, anonyme. Le corps politique des femmes s’est répandu dans toutes les rues.
Du beau corps au corps inspirant. […] Le corps, tout en étant inspiré par les figures précédentes vues dans l’espace virtuel, en crée une nouvelle, et inspire à son tour d’autres figures à venir. Une chaîne de stimulation et d’inspiration. Cette figure libère la femme de l’emprisonnement dans son corps et dans son histoire d’assujettissement, et elle épanouit ce corps dans ce mouvement. Un corps qui vient tout juste de découvrir en lui la possibilité et la beauté de résister : une seconde maturité.[11]
Cet extrait bouleversant me permet de reprendre mon hypothèse et d’avancer sur ce qu’il nous enseigne. Il me semble que c’est un traitement par l’imaginaire du corps qui vient permettre la réouverture de la labilité de la structure subjective. Il permet une identification à une figure anonyme, une forme. Figure ici, pouvant s’entendre comme surface projective de miroir. Il est alors possible de reprendre corps, de réinscrire l’affect dans un récit et une histoire de ces corps.
D’abord ce passage de l’espace virtuel à l’espace de la rue, réel : ce passage du regard à l’acte d’y aller. Ce mouvement de corps qui tout d’un coup franchit une frontière (les lignes rouges du pouvoir) et ouvre un espace. Lequel ? Celui de la possibilité de retrouver une modalité d’expression des affects par l’émotion. Ce passage, ce franchissement d’une position de « sulbalternité » à cette position désirante, être dans ce cercle de femmes brûlant les voiles. « les femmes poursuivantes obstinées de leur désir, pourchasse avec ferveur ce nouveau désir » cela contient l’ouverture sur la vie, la jouissance de la vie.
Cette jeune femme nous permet d’entendre que c’est « une par une » c’est-à-dire non pas en masse, non pas en faisant un seul corps : « n’importe qui peut créer une situation de résistance incroyablement radicale », « je veux être cette femme, avec son corps » Ce qui s’ajuste avec la suite : ces nœuds de stimulations dispersés dans la rue que l’autrice compare à l’orgasme féminin, qui n’est pas localisable en un point du corps pour une femme. On entend comment ici c’est vraiment dans le corps, par le corps que s’éveille et s’ancre un désir nouveau. Au-delà du slogan et du mot d’ordre féministe, c’est parce que ça passe dans le corps que s’ouvre l’espace de la jouissance de la vie.
C’est à cet endroit que nous pouvons entendre ce Chowra Makaremi nomme résistance affective et de revenir à notre question et nos hypothèses. Chowra Makaremi propose que les femmes « donnent leur langage de contestation à ces soulèvements […] elles transforment ainsi leur conceptions de leur espace public et politique par l’exposition de leur corps »[12]. Elle reprend un peu plus loin que « les femmes donnent une forme un rythme et un langage non pas malgré leur minorisation mais à partir de ce lieu […] leur situation d’exclusion se transforment en point d’appui, c’est dans cet espace qu’il leur faut se tenir pour le faire basculer »[13]:
il y a un mouvement qui fait voler en éclat la structure du discours dominant et le corps féminin devient l’acteur, le centre, l’épicentre de la scène. Pourrions-nous pour reprendre le propos de Charles Melman dire que si à partir de S1 « vous dites n’importe quoi » vous serez évidemment désavoué, désavoué par corps ?
Alors pourquoi les femmes seraient elles plus enclines à soutenir ce mouvement de contestation ? Charles Melman nous mets sur la voie : « Le corps est le lieu de l’Autre, du grand Autre comme infini, qui ne devient consistant qu’à condition d’être organisé par la jouissance, c’est donc, son trouage qui lui confère des bords organisateurs de ladite consistance. Or si nous supposons qu’une femme se tient au lieu de l’Autre, mais en tant que cet Autre-là est non castré, – c’est bien ce qui le caractérise – nous pouvons avancer que par renversement, elle va bien trouver son corps, c’est-à-dire le lieu des messages qui vont commander pour elle une possible jouissance, elle va le trouver ce corps, en dehors d’elle. »[14]
N’est-ce pas en ce sens qu’opère l’effet de la photographie et de sa propagation en tant qu’elle devient figure, dont nous parle L ? S’identifier une par une à cette figure, anonyme, ordinaire, dit-elle, permet de retrouver un corps et une consistance possible à ce lieu Autre, celui qui µµlui est par structure dévolu mais dont elle est exclue par le discours totalitaire, en tant que toute altérité est une menace à sa stabilité et à son efficace. On pourrait dire qu’elle retrouve un lieu d’où se tenir pour faire valoir son altérité et y prendre appui.
Peut-on alors, avancer que ce serait le corps lui-même qui viendrait occuper cette place de S1 nécessaire à l’organisation de la chaine S2 pour qu’elle consiste ?
Cela me permet d’avancer que ce corps qui reprend vie, redonnant épaisseur au nouage RSI et à la labilité de la structure, viendrait occuper la place de S1 à partir duquel un récit peut s’ouvrir et se déployer, ordonner la chaine des S2 pour qu’elle consiste et …résiste ? Redonnant ainsi ses lettres de noblesse au symbolique et que c’est par l’imaginaire que l’opération peut avoir lieu.
N’est-ce pas là une piste pour penser cette place nouvelle du corps, celle du centre de la scène sociale ? Le corps s’instaurant comme S1 à partir duquel une nouvelle « grammaire »[15] s’invente… Osons… comme lutte contre l’anéantissement des subjectivités par le discours capitaliste ?
Je vous remercie
[1] Judith Butler, Ces corps qui comptent, ed Amsterdam, trad. Charlotte Nordmann, 2018
[2] Angela Jesuino, « voguer vers un autre corps », intervention à la Maison de l’Amérique Latine 2 avril 2025, disponible sur le site de l’ALI https://www.freud-lacan.com/
[3] Charles Melman, »Qu’entendons nous par corps » in nouvelles études sur l’hystérie, ed Eres, PP153 – 169
[4] Chowra Makaremi, le cahier d’Aziz, Folio actuel, Folio, Ed.Gallimard, 2011
[5] Chowra makaremi, Femme, vie, liberté, cahiers libres, Ed. La découverte, 2023.
[6] Chowra Makaremi, Résistances affectives, les politiques de l’attachement face aux politiques de la cruauté, cahiers libres, Ed. La découverte, 2025.
[7] S’il y a eu dans le pays plusieurs tentatives de mouvements contestataires par différents groupes depuis les années 2017/2019 mais un peu chacun dans son coin, ce qui se passe depuis ce moment de septembre 2022, c’est l’unification autour de la contestation du pouvoir : s’assembler derrière une demande de changement de pouvoir et non plus de changement à l’intérieur du pouvoir défini par ses lignes rouges.
[8] [Les notes sont de l’autrice, L. sauf indication contraire.] Mon bien-aimé, que j’observe de loin, avait un jour fait référence à une lettre : L. Dans le tumulte de cette expérience révolutionnaire, qui pour moi est semblable à l’expérience d’aimer, j’ai décidé de mettre de côté mon doute habituel quant à l’attribution de cette lettre, et de la revendiquer comme mienne. Signer ce texte du nom de L, c’est une appropriation révolutionnaire de cette référence. Ce nom, tout en me protégeant de la répression du régime, me libère dans mon idée de l’amour — en un moment où les noms sont devenus des codes [de ralliement]. Ce mot de « code » fait référence à la phrase inscrite à la peinture sur la tombe de Jina Mahsa Amini, tuée le 16 septembre 2022 par la police des mœurs : « Ton nom est notre code de ralliement ». Note de la traductrice.
[9] Cette phrase est tirée d’une lettre écrite à mon bien-aimé après la viralisation d’une vidéo montrant l’ouverture des portes de prison et la libération des détenu·e·s en novembre 1978. Lettre datée du 2 août 2020 : « Ce soir, j’ai vu la vidéo de la libération des prisonniers. Encore et encore. Aurais-je pu être celle qui écarte les cheveux de cette femme de son front ? Comment ressent-on la joie ? Comme c’est glissant. Un instant, tu ressens quelque chose comme une illumination, tu penses que c’est de la joie, mais aussitôt, tu lèves la tête et tu réalises que tu es quelqu’un qui a été joyeux, et maintenant c’est l’impossibilité de saisir ce sentiment fugitif qui rend tout opaque. Il y avait tant de joie dans cette vidéo. Quelle atmosphère. Pas besoin de parler. Il suffit d’écarter les cheveux de l’autre pour le reconnaître, et savoir qu’il est là — que c’est toi qui rends visible son visage.
Est-ce toi ?
Oui, c’est moi.
Un visage pour tous. Un visage libre, aux émotions non réprimées, qui pleure en riant, et rit en pleurant. Une sorte d’assaut émotionnel. Un visage qui ne reconnaît pas encore la joie ni l’état de transformation. L’instant où tout est en cours. Le moment révolutionnaire. Ni avant, ni après. Cet état de devenir, plein d’angoisse. Comment reconnaître quelqu’un dans une foule, au cœur de la révolution ? Quand chaque membre du corps dépasse la conscience de soi et les habitudes acquises. En écartant des cheveux, en cherchant un souvenir lointain. Un grain de beauté près de l’oreille droite. Puis tu te dis que tu dois allumer une cigarette, et tu te vois en train de fumer là-bas, dans la foule. Tu dis que tu dois y aller, et tu te vois déjà dans la foule. Tu étais là. Depuis toujours. »
[10] En 2009, la victoire au premier tour du président sortant conservateur Mahmoud Ahmadinejad face au candidat réformiste Mir-Hosein Mousavi dans ce qui a été dénoncé comme des élections truquées a provoqué de grandes manifestations rassemblant plusieurs millions de contestataires à travers le pays, rapidement et massivement réprimées.
[11] Nous remercions la revue Harass News pour leur autorisation de reproduction de ce texte. La traductrice (Chowra Makaremi)souhaite remercier Amir Kianpour pour sa relecture.
[12] Chowra Makaremi, Résistances affectives, les politiques de l’attachement face aux politiques de la cruauté, cahiers libres, Ed. La découverte, 2025.
[13] Ibid
[14] Charles Melman, « corps propre et jouissance » in problèmes posés à la psychanalyse, PP54-67, Ed Eres, 2009
[15] Terme emprunté à Chowra makaremi