Vers un autisme artificiel (AA) généralisé ?
25 novembre 2025

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Norbert BON
Billets

Qui déambule régulièrement sur les trottoirs de sa ville aura sans doute fait cette observation : si quelques-uns de nos congénères, encore la tête levée, portent leur regard sur l’extérieur environnant, se fendant parfois d’un sourire ou esquissant un signe de tête, voire un « bonjour », manifestant ainsi reconnaissance d’un semblable dans son altérité, la plupart marchent tête baissée, regard dans le vague ou sur leur mobile « intelligent », ne calculant pas qui ils croisent, le seul regard éventuellement attendu étant celui porté sur leurs selfies, dans leur réseau asocial préféré où ils ne croiseront que des comme-uns likant leurs intérêts, leurs goûts, leurs opinions et leurs performances touristiques ou culinaires.

 

Dommage, car c’est parfois dans le croisement d’un regard réel que peut se produire une vraie rencontre, voire un coup de foudre, un amour au premier regard.1  Amour porté sur l’autre, fut-ce pour ce que l’on y a mis et cru y retrouver…

 

Alors, Autisme Artificiel ?

Rappelons que le terme autisme provient du concept d’autoérotisme, repris par Freud chez Havelock Ellis, pour qualifier cette part de la libido tournée vers le corps propre et non vers un objet extérieur. Terme ratiboisé de son éros par Eugen Bleuler (1911) et réservé par lui à la schizophrénie 2, avant de désigner un trouble infantile décrit par Léo Kanner (1943), puis un diagnostic à géométrie variable avec les « troubles du spectre autistique » (TSA), dans la version 2013 du DSM. Ainsi, fourre-tout, « l’autisme devient paradigmatique, non pour sa valeur scientifique ou médicale […], mais comme miroir d’une société et d’une vision de la science ‘qui joue aujourd’hui un rôle analogue à celui qu’ont tenu dans le passé la théologie et la philosophie.’ »3

 

Et, en effet, j’ai souvent trouvé abusif que des enfants reçus en consultation aient été diagnostiqués par des psychiatres comme porteurs de TSA ou de TSA léger, voire de traits du TSA, parce qu’ils préfèrent rester connectés dans leur chambre plutôt que de jouer dehors avec des copains, qu’ils crient comme s’ils avaient mal aux oreilles lorsque leurs parents leur intiment de quitter leur jeu vidéo ou leur Tik-Toksique, ou trouvent que les légumes ça pue ou que les chaussures ça fait mal aux pieds…4 Mais finalement, chez les enfants contemporains, ce retrait dans une préoccupation unique de leur jouissance immédiate et le refus d’y être dérangé ne pourrait-il pas être qualifié d’autisme artificiel, autisme au sens initial freudien d’autoérotisme ?

 

Et, ne pourrait-on questionner de la même manière le TDAH (trouble développemental de l’attention avec ou sans hyperactivité) chez ces enfants multi-sollicités et plutôt le qualifier de TSIAH, trouble socialement induit de l’attention ? Les adulescents voire les quadralescents qui circulent à vive allure en trottinette électrique sur les trottoirs, casque sur les oreilles et regard fixé au loin pour éviter celui des piétons désapprobateurs, ayant sans doute la particularité d’être à la fois AA et TSIAH !

 

Où se démontre, comme le pensait Freud, que la structure sociale n’est pas sans rapport avec celle de la névrose individuelle, l’une et l’autre organisées sur le refoulement et le symptôme. Où, un pas de plus avec Lacan, qu’il y a continuité topologique, moebienne sans doute, entre le sujet et le social. Voici un siècle, 70% de la population française vivait à la campagne, souvent dans des habitats distants et tel qui se rendait dans ses champs ou à l’épicerie du village n’était pas fâché de croiser, au détour d’un chemin, un voisin avec qui échanger quelques mots sur la météo ou avoir un bout de conversation sur l’état du monde. Aujourd’hui que le rapport ville-campagne s’est inversé, il convient au contraire de se protéger d’une proximité5 imposée en s’absentant sur son mobile refuge, le plus souvent en « scrolant » hypnotiquement, parfois en traitant à haute voix et sans considération pour l’entourage ses affaires privées. J’avais ainsi récemment dans le métro, assises à proximité, d’un côté une femme regardant répétitivement sur son smartphone ce que sur Facebook on appelle curieusement des réels, en l’occurrence une femme se frottant vigoureusement l’entrejambe et de l’autre une jeune femme enceinte de deux mois, racontant, à haute voix à son interlocuteur, les détails de sa première échographie chez l’obstétricien …

 

En 2002, dans L’homme sans gravité, Charles Melman énonçait : « Nous avons affaire à une mutation qui nous fait passer d’une économie organisée par le refoulement à une économie organisée par l’exhibition de la jouissance. » 6 (p 18) Ce n’était qu’un début !

 


1 Bon N., 2022, « Amour au premier regard », Le journal des psychologues, 397, 47-51.

2 Bleuler, 1911, « Dementia precox oder Gruppe der Schizophrenien », Manuel de psychiatrie de Gustav Aschaffenburg, Vienne, F. Deutike, 1911-1927.

3 Putigny_Ravet L., Golder E-M, 2016, « Brève histoire d’un terme surfait » Journal français de psychiatrie, n° 44 ; érès.

4 Manifestations un peu rapidement qualifiées de retrait social et d‘hypersensibilité sensorielle, symptômes du TSA.

5 Cf. les études sur la proxémie et la tolérance à la proximité et à la distance selon les cultures et les époques : Hall, Edward T., 1963, « A System for the Notation of Proxemic Behavior ». American Anthropologist. 65 (5) : 1003–1026.

6 Melman Ch., 2002, Lhomme sans gravité, Denoël, p. 18.