Lacan, le tatouage et le totem
12 novembre 2025

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Jean-Louis CHASSAING
Journées d'études

J’ai eu la primeur de voir ces dessins, ces écritures, ces représentations incarnées dans diverses circonstances, et assez tôt. Je voyageais, au Brésil et en Argentine, un peu en Australie et surtout à Tahiti – fabuleuse Moorea – et aux îles Marquises. Lieux entre autres de ces pratiques dans ces contextes plutôt ancestraux. Et puis j’avais rencontré en clinique les toxicomanes de l’époque, héroïnomanes, qui voyageaient bien plus que moi, « en vrai » ou dans leur tête. Olievenstein était Conseiller auprès des politiques de Santé de Sao Paulo pour les questions de drogues. Francisco Hugo Freda élaborait à Reims une théorie psychanalytique et il recevait des psychanalystes sud-américains. Nous parlions, avec les équipes. Les psychanalystes n’étaient pas intéressés par ces questions de drogues, voire s’affichaient méprisants – cela a bien changé ?! – j’allais donc voir ou plutôt lire « chez Freud et chez Lacan ». Bonheur, Ils en parlaient ! De drogues et de toxicomanies, et de tatouage ! Respect.

 

Cela a donné de ma part trois articles[1], en 2000, 2003 et 2006, il y a 20 et 25 ans. Le dernier a été mentionné dans les références de textes des prochaines journées. Mais dans un autre texte, je recensais de toutes mes lectures les passages découverts dans lesquels Lacan développait une pensée psychanalytique passionnante, juste et efficace concernant le tatouage. Bien sûr tout ne peut être dit dans l’argument des journées, il n’est pas de moi mais la plupart des références que je soulignais dans mon texte de 2006 y sont – j’en avais parlé à l’époque avec Simone Wiener – mais j’aimerais ici pour l’ALI puisque des journées m’en donnent l’occasion… ajouter une ou deux coches, une ou deux remarques…

Mon texte de 2003 n’a, je crois, pas été publié, il concernait le séminaire de mon ami Yannick Cann, de Brest, ville portuaire, ville de marins.

 

La première chose qui m’apparait est l’insertion du mot tatouage dans la théorie générale de Lacan. « Premier des signifiants » (puis « matrice »), « trait unaire », « organe irréel », « objet de jouissance », le tatouage se balade dans ces rapports et se précise au gré de ces signifiants de la théorie, qu’il ponctue en retour. Ceci permet, et c’est un second point, de ne pas en rester sans toutefois la réfuter à l’indication facile de marque de reconnaissance. Certes, « cette scarification primitive vient à situer le sujet, à marquer sa place dans le champ des relations entre tous, du groupe, entre chacun et tous les autres… » (1964, et énoncé plusieurs fois, avant, après).

 

Déjà en 1958 dans le séminaire « Les formations de l’inconscient » Lacan évoque le tatouage. Ceci n’est pas surprenant tant il développe avec insistance dans ce séminaire « ce qu’est un signifiant », ici en lien avec la marque, la trace. Pas seulement au plan linguistique mais dans le rapport au corps. Je dirai inscription plutôt qu’écriture. Il échafaude une théorie, mais « on » la perçoit intensément… incarnée tout en étant langagière. « Ducorps » et du « hors corps » se rencontrent, se choquent s’entrechoquent.

 

Déjà en 1958 dans ce séminaire Lacan insiste sur l’importance qualitative de la marque pour l’être parlant. Il évoque les signes de l’anthropologie, « les autres manifestations que les manifestations analytiques, interprétatives, significatives, et bien certainement ce qui l’incarne cérémoniellement, rituellement, sociologiquement, ce caractère d’être le signe de tout ce qui supporte cette relation castratrice dont nous avons commencé à apercevoir l’émergence anthropologique… […] … N’oublions pas jusque-là les signes, les incarnations religieuses par exemple où nous reconnaissons ce complexe de castration, la circoncision par exemple pour l’appeler par son nom (dans un autre séminaire Lacan n’en fera pas seulement ou essentiellement cette interprétation… note de JL C) , ou encore telle ou telle forme d’inscription, de marque dans les rites de puberté, de tatouage, de tout ce qui imprime des marques sur le sujet en liaison avec une certaine phase qui, d’une façon non ambigüe, se présente comme une phase d’accession  à un certain niveau, à un certain étage du désir, tout cela se présente toujours comme marque ou impression ». En fait la question de la reconnaissance, sociale même si pour l’individu, c’est insuffisant ! « La marque, pas difficile de la rencontrer ». Il parle alors du berger et de son troupeau, où la marque distingue ses brebis d’un autre troupeau. Il parle toutefois « d’une certaine transcendance (dans la marque) par rapport à la constitution du troupeau » ; mais cela – la reconnaissance, l’appartenance – ne suffit pas à caractériser la marque pour l’être parlant ! Mais ce n’est pas faux non plus. Il donne alors un exemple plutôt osé : celui d’un certain troupeau où la circoncision se présente comme constituant « un certain troupeau : le troupeau des élus, des fils de Dieu ». Est-ce suffisant ? Lacan retourne à Freud et à ce qu’il appelle très souvent « l’expérience analytique » : il y a un rapport très intime entre la marque et le désir. Et les deux exemples précédents reviennent cette fois dans la transcendance de la marque pour l’homme. «… la marque n’est pas simplement là comme signe de reconnaissance pour le berger – dont nous aurions de la peine à savoir où il est dans l’occasion –  mais quand il s’agit de l’homme, ceci veut dire que l’être vivant marqué a ici un désir qui n’est pas sans un certain rapport intime avec cette marque ».

 

La marque est la rencontre, la confrontation d’un signifiant et du désir. Nous sommes ici non pas dans la sociologie ou l’anthropologie – qui ne sont certainement pas à rejeter – mais dans la psychanalyse.

Lacan est prudent, et poursuit comme toujours la « démonstration » : « Il ne s’agit pas de s’avancer trop vite, ni de dire que c’est cette marque qui modifie le désir. Il y a peut-être, dès l’origine dans ce désir une béance qui permet à cette marque de prendre son incidence spéciale… » Confrontation.

 

Voilà pour le premier point, la venue du désir dans cette « matrice du signifiant », du « signifiant premier ». Bien sûr dans d’autres séminaires répertoriés Lacan établit un rapport intime entre la marque, le tatouage, le geste et la jouissance. Il est à remarquer le peu de référence que fait Lacan à la question de l’esthétique si ce n’est par le biais de la jouissance. Il peut l’évoquer notamment lorsqu’il parle avec emphase du film culte « L’empire des sens », de Nagisa Ōshima, dans le séminaire « Le sinthome ». Ce film sorti en 1976 ne peut manquer de faire appel à la prégnance du regard et de la peau marquée, par le dessin voire par la lettre. Ceci mériterait tout une série de chapitres, l’aspect culturel, loin du notre, ayant remplit l’Histoire. Et le film en lui-même ne porte pas essentiellement sur cette question, tant les autres domaines, sexuels, montrés publiquement ont produit le scandale ! À propos d’un autre film japonais un aspect intéressant m’avait été à l’époque suggéré par Jean Perin : le producteur souhaitait « récupérer » l’œuvre de l’artiste, le tatoueur, qu’il avait financé de même que l’actrice, œuvre inscrite sur le dos de celle-ci, ce qui posait quelques problèmes ! Si selon le droit nord-américain l’auteur, l’artiste en est le propriétaire la question financière avec la production change la donne !

 

Quoi qu’il en soit c’est surtout ici la marque, le trait, le signifiant qui intéresse Lacan.

 

Dans le séminaire « L’identification » la question du trait unaire en tant que un comptable est longuement détaillée, de même que la différence entre marque (émergence) et signifiant (évanescence). Il reprend cette question des rituels d’initiation, des incisions etc. en 1971 dans le séminaire « D’un discours qui ne serait pas du semblant », mais il donne une spécificité et une localisation établies, celle de la castration, et du phallus. « Ils impriment leur marque sur cet organe particulier, organe fonctionnant comme symbole, le phallus, phallus qui ordonne en tant que tiers, en tant qu’il met dans l’impasse la jouissance ». Bien sûr tous ces extraits ne sont qu’une invite à lire au moins tout le contexte de leur dire.

 

Un second point suit dans ce même séminaire sut « Les Formations de l’inconscient », un point qui sera repris dans d’autres séminaires également. Toujours dans cette recherche « qu’est-ce qu’un signifiant ? » Lacan rappelle sa lecture de « Totem et tabou » : « Freud y conjugue le désir et le signifiant », « il n’y a nulle autre interprétation de « Totem et tabou » que celle-là ! ». Le totem, le trait totémique comme marque, tatouage, qui ici signe la mort du père de la horde, et pour le coup l’accès à l’ordonnancement du social. Toute jouissance n’est pas possible… à partir du moment où l’on accepte, où l’on se plie au système signifiant. De ce passage, qui est le passage de la nature à l’humanité je laisse de côté la question du père, ici du meurtre du père, essentielle pour Freud. Mais Lacan amène une autre histoire dans laquelle la question du père est également… présente (plutôt moins que plus en sa fonction malgré une présence physique importante) ! La phobie. Le signifiant de la phobie. C’est, dit Lacan, un « signifiant qui a 36000 significations pour le sujet, c’est le point-clef, c’est le signifiant qui manque pour que les significations puissent tenir, au moins pour un temps, un peu tranquilles ; sans cela le sujet en est littéralement submergé.

 

De même, le totem est bien cela aussi : le signifiant à tout faire, le signifiant-clef, le signifiant grâce auquel tout s’ordonne et principalement le sujet car, dans ce signifiant, le sujet trouve ce qu’il est. Et c’est au nom de ce totem que, pour lui, s’ordonne aussi ce qui est interdit ». Et Lacan identifie la fonction du tatouage à celle du totem comme signifiant particulier. Le tatouage et le signifiant phobique, en tant que celui-ci vient fonctionner en lieu et place de la castration. Signifiant à tout faire il vient se substituer au signifiant du manque.

 

Sur ces données de base de théorie, qu’en serait-il aujourd’hui ? N’y aurait-il pas, en tant que « trouma », une certaine correspondance de fonctionnement avec « la drogue », qui vient par sa chimie, son alchimie disait François Perrier, assurer, imposer un Réel dans le corps, celui de son Effet disait Patrick Petit. Opération qu’il nommait à juste titre « castration réelle », et non plus opération symbolique.

 

Peut-on parler « d’ordonnancement social » aujourd’hui, tant la marque semble être si « personnelle », si « individuelle », si variée (?). Mais aussi, également, tant les « ados » revendiquent la même « marque », la même « incise » que les copains à la mode… peut-être à une petite nuance près ? Question. Cela ajoute à la simple remarque justifiée des différences de contextes, par exemple polynésien et du continent européen, l’idée d’une intimité tout à la fois personnelle et culturelle voire sociétale. Les représentations anthropologiques décrivent et renseignent sur l’Histoire.

 

Y aurait-il cependant si ce n’est une structure quelques éléments communs, invariants ?

 

En tout cas Lacan a donné des efforts d’analyse tout au long de son travail de recherche et d’élaboration, et surtout il n’a pas rechigné – toxicomanies, tatouages, kleptomanie, jeu, border-line etc. – à prendre à bras le corps des conduites « hors des sentiers battus ». Puissions-nous nous y appuyer et poursuivre.


[1] CHASSAING, J.-L. 2000. « Faire son trou ; se remarquer », dans Cahiers de l’Association freudienne internationale, « Les enveloppes du corps » ; Journées d’études des 27 et 28 mai 2000.

CHASSAING, J.-L. 2003. « Le corps et la trace », Conférence à l’École psychanalytique de Bretagne, Brest.