Notes sur le semblant
14 juillet 2008

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NUSINOVICI Valentin
Textes
Concepts psychanalytiques

 

Semblant (Vocabulaire de la philosophie de Lalande): ce qui imite ou représente d’une façon fictive une chose réelle de manière à en donner plus ou moins l’illusion. Terme très usuel jusqu’au seizième siècle, puis tombé presque complètement en désuétude. Il serait commode de s’en servir plus largement. Semblant (Robert historique de la langue française) : apparence, aspect (dès 980) ; à partir du seizième siècle, la valeur négative liée à l’idée d’apparence l’emporte.

Lacan requinque donc le semblant (au sens du seizième siècle : il lui redonne bonne apparence), surtout il en subvertit le sens. Le semblant n’est pas l’imitation ou la représentation d’une chose réelle. Pas non plus une apparence (un phénomène) au-delà de laquelle il y aurait la chose en soi.

Le terme entre dans la théorie analytique lorsque la question d’un discours qui n’en serait pas est posée. Mais il y a bien sûr un travail préalable. Si le premier exemple de semblant dans D’un discours est celui des météores (phénomènes se produisant dans l’atmosphère), déjà ce qui est dit de l’arc-en-ciel, à la fin du séminaire sur les psychoses, donne corps, si on peut dire, au terme de semblant. Lacan fait valoir que si l’arc-en-ciel est tout entier dans son apparence, nous n’y sommes intéressés que parce qu’elle est nommée. C’est son nom qui nous engage “jusqu’à ce que nous en perdions le souffle, pour savoir ce qu’il y a de caché derrière” alors que tout le monde sait qu’ “il n’y a rien de caché derrière” (rien qui soit susceptible d’apparaître dans le champ perceptif). La science (Descartes) le réduira à “la façon que les rayons de la lumière agissent contre ces gouttes, et de là tendent vers nos yeux”, c’est-à-dire au réel de lois physiques. L’arc-en-ciel n’est pas imaginaire. Il est une illusion – en rapport avec un réel – dont le signifiant fait un semblant.

Il n’y a de semblant que nommé. Le nom qui soutient la figure du semblant est le représentant d’un réel lequel, en tant que tel, est sans représentation.

Selon la conception courante, les faits scientifiques sont élaborés à partir de phénomènes “naturels”. Qualifier ces phénomènes de semblants subvertit l’idée d’une nature comme donné prédiscursif. La nature à laquelle nous avons accès est pleine de semblants (D’un discours leçon 1). “Le discours scientifique ne trouve le réel qu’à ce qu’il dépende de la fonction du semblant” (leçon 2).

Le tonnerre, en tant qu’il est la “figure même du semblant” est la manifestation du dieu suprême. Figure du signifiant maître, “il est lié à la structure même de ce qui est discours” (leçon 1). C’est dire que le semblant n’est pas dénué d’efficace. Lacan disait que le père du petit Hans n’était malheureusement jamais là pour faire le dieu tonnerre.

On rencontre le terme de semblant dans Les quatre concepts… (11 mars 1964). Lacan vient de rappeler que l’objet de la psychanalyse est hors de la problématique philosophique de la représentation qui “m’assure comme conscience qui sait que ce n’est que représentation et qu’il y a, au-delà, la chose en soi” ce qui permet que “tout s’arrange heureusement”.

Il faut partir, dit-il, du fait qu’il y a “une fracture, une schize de l’être à quoi celui-ci s’accommode, dès la nature” (nous comprenons : une schize qui ne serait pas déterminée par le signifiant). Il s’appuie sur sa lecture du livre de Roger Caillois, Méduse et Cie, pour soutenir que cela est observable dans le mimétisme. “L’être s’y décompose, d’une façon sensationnelle entre son être et son semblant, entre lui-même et ce tigre de papier qu’il offre à voir”. Parade amoureuse ou gonflage grimaçant de l’intimidation, “c’est par cette forme séparée de lui-même que l’être entre en jeu dans ses effets de vie et de mort” (peut-être l’insistance sur le terme d’être renvoie-t-elle à Sartre, cité peu avant, et pour qui l’apparition, qui n’est soutenue par aucun existant différent d’elle, a son être propre).

Suit le constat que c’est également “par l’intermédiaire des masques que le masculin et le féminin se rencontrent”. Il y a donc “un certain maintien” du semblant animal dans le comportement humain. Mais une chose l’en différencie : “que ce semblant soit véhiculé dans un discours (leçon 2)”. C’est le discours qui ‘ fait semblant ‘ ; faire-homme, faire-femme sont des faits de discours.

Le semblant humain n’est pas semblant de quelque chose, “ce semblant, c’est le signifiant en lui-même” (leçon 1). Cet énoncé est suivi de la précision que le signifiant n’est pas “cette bonne petite chose apprivoisée par le structuralisme”. On cherche à l’apprivoiser, comprenons-nous, quand il est supposé se tenir en un ciel (à partir duquel il se superposerait à la nature), la question de son incorporation étant alors écartée, et avec elle les embarras de la question de la question de la jouissance. Mais le semblant n’a de sens analytique que part rapport à la jouissance. Dans Anthropologie structurale, Lévi-Strauss postule l’identité des lois de la pensée et des lois du monde. Ce qui, pour Lacan, maintient le rapport en miroir du monde et de la pensée, antérieur à la science moderne, et soutient l’idée d’une échelle des êtres allant jusqu’à un être suprême (Encore 15 mai 1973). C’est asseoir théoriquement un monde de semblant.

Le structuralisme dont Lacan se réclame est celui de la série. La série, dit-il dans D’un Autre à l’autre, peut faire mesure de la jouissance. Il s’agit de saisir, au terme de la série, “la faille” (l’objet a), qui en est la cause.

Dans Lituraterre est cité le livre de Roland Barthes, L’empire des signes. Parmi d’autres, une importante différence avec Lacan concerne la signification de la vérité. Barthes évoque l’acteur japonais mâle interprète de rôles féminins : il ne représente pas la femme, il ne la plagie pas, il la signifie. Il est un “pur signifiant dont le dessous (la vérité) est absenté“. Dans d’autres cas de travestissement, le dessous est dit clandestin (jalousement masqué) ou subrepticement signé (chez le travesti occidental). La vérité est objectivable, située dans la réalité du sexe anatomique.

La vérité pour l’analyste est celle d’un manque fondamental, celui de la jouissance primordialement refoulée dont le signifiant est le phallus, elle est de la vérité de la castration (Lacan parle dans le séminaire de la “vérité pure”). L’organe pénien, qui a clairement dans les exemples de Barthes une fonction de signifiant, est précisément un semblant phallique. Ce n’est pas que l’acteur japonais absente la vérité, c’est qu’il ne fait pas valoir le semblant phallique.

“Le semblant qui se donne pour ce qu’il est, est la fonction primaire de la vérité” (leçon 2). La fonction primaire de la vérité est de parole. Le symptomatique “dessous subrepticement signé” est un semblant qui se donne pour ce qu’il est ; la vérité y parle dans la défense (déni) contre la castration.

Lacan dit aussi que “le semblant ne s’énonce qu’à partir de la vérité” (leçon 9) c’est-à-dire dans la dimension de la vérité, à partir de la place de celle-ci (de sa demansion). Dans l’écriture des discours une flèche part de la place de la vérité vers celle du semblant.

Ce qui fait interprétation produit un effet de vérité qui n’est pas du semblant, mais qui ne suffit pas à le réfuter. “Le sang rouge ne réfute pas le semblant, un peu de sciure et le cirque recommence” (leçon 1). Il y a un effet de lumière, le sujet est touché au niveau où il se défend, au niveau de son manque. Mais l’effet de vérité comporte toujours sa zone d’ombre (correspondant au refoulement originaire) à partir de laquelle le cirque (le tournage en rond) recommence.

Question posée à la fin de la première leçon : de quoi s’agit-il là où ce ne serait pas du semblant ? (non pas: de quoi s’agirait-il ?). Il s’agit, qu’au-delà du principe du plaisir, “apparaisse le relief de cet effet de discours qui jusque-là nous apparaissait comme impossible”.

Pour rendre compte du relief (l’homonymie liant l’objet a, reste de l’opération discursive, au plus-de-jouir) est proposée une “courbe d’excitation” avec un point de tangence inférieur dit point ‘ suprême ‘ : le plus bas d’une limite supérieure, par opposition à l’infime, le plus haut d’une limite inférieure. Les termes de suprême et d’infime (dont plusieurs collègues n’ont pu encore réussir à trouver l’origine) apparaissaient déjà dans D’un Autre à l’autre (avec des définitions inverses). Dans Le savoir du psychanalyste (6 janvier 1972) l’objet a sera défini comme “le suprême d’une courbe à laquelle il donne son sens, et très précisément aussi dont le suprême échappe”.

Il y a des sens latents, mais pas de faux-semblants pour le psychanalyste. La psychanalyse n’est pas une levée des masques. La prétention à lever les masques (qui mène au passage à l’acte) n’a rien de commun avec la sortie de la ronde des discours par un discours qui ne serait pas du semblant.

Parler de faux-semblant jette la suspicion sur la parole. Lacan dit que “ce qui s’énonce de parole est justement vrai d’être toujours authentiquement ce qu’elle est” (leçon 1). Quel est le fondement de cette authenticité sous- jacente à la vérité ? On sait la critique faite à Heidegger d’avoir voulu établir un critère d’authenticité dans l’idée d’un accord, par exemple entre une chose et ce qu’elle est estimée être. N’est-ce pas à “diviser irrémédiablement la jouissance et le semblant” (à instaurer un discord) que la parole est authentiquement ce qu’elle est, étant par là vraie, ne pouvant dire que le semblant sur la jouissance ?