Appétit de symbolique (à propos du livre L'épopée symbolique du nouveau-né" de G.Cullere-Crespin)
22 février 2008

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FERRON Catherine
Billets



Le premier livre (car nous attendons le suivant) de Graciela Cullere-Crespin, L’épopée symbolique du nouveau-né sous-titré "De la rencontre primordiale aux signes de souffrance précoce" est un livre généreux. Nous l’avons lu comme un roman, d’une traite. La modestie clinique alliée à la curiosité intellectuelle mêlée d’intelligence, tel est le cocktail que nous sert cette auteure puisque ce livre est le fruit de ses années d’apprentissage en tant qu’analyste dans les Centres de consultation de protection maternelle et infantile (PMI) en France. "Je me suis attaquée aux problèmes cliniques que les équipes rencontraient dans leur quotidien" : le ton est donné car il s’agit bien d’un combat quotidien mené au sein d’un groupe pour, petit à petit, faire reconnaître "le formidable appétit qu’a le nouveau-né bien portant à entrer en relation avec l’Autre […] signant ainsi la primauté du symbolique sur l’état de besoin". Bien évidemment "l’environnement néonatal garde toute son importance", mais la reconnaissance de cette appétence symbolique va redistribuer les cartes.

Comment va-t-elle s’y prendre ? "À l’aide du concept du grand Autre et du petit autre chez Lacan j’ai été amenée à me détacher des imagos familières du papa et de la maman". On n’ose à peine croire au pouvoir de telles armes et pourtant… les exemples cliniques sont tout de suite là pour nous donner la preuve que "cet amalgame entre les personnes de la réalité, incontournables pour la survie, et les fonctions qu’elles doivent soutenir, était, à mon sens, à l’origine de beaucoup de difficultés en clinique du premier âge, où il s’agit d’aider un bébé à trouver les conditions favorables à son développement". Graciela Cullere-Crespin organise ainsi une nouvelle lecture pour les équipes pédiatriques des signes fonctionnels articulés au registre pulsionnel du bébé permettant donc une meilleure prévention des troubles précoces du nourrisson.

La première partie du livre nous propose de réfléchir à l’émergence des processus psychiques chez le bébé grâce à "cet outil d’adaptation spécifique" qu’est le langage "système signifiant qui code le réel" bien avant la naissance. Cet être de langage pris entre besoin, demande, désir, de quoi se satisfait-il ? Le schéma de Bouasse réarticulé par Lacan introduit à la complexité du regard, condition nécessaire mais non suffisante pour démontrer l’appétence symbolique du nouveau-né. Les deux cas de Gabriel et d’Alice exemplifient le forçage des hypothèses du psychanalyste, les efforts des équipes pour donner existence à deux "corps morcelés" dont la vie était marquée pour l’un par le seul message de mort de sa mère pendant la grossesse et pour l’autre par la lutte de la mère contre la naissance traumatique de son enfant.

Dans les chapitres suivants, Graciela Cullere-Crespin explicite les positions maternelle et paternelle : "admettre la dimension de l’altérité de l’enfant" est l’aboutissement d’un parcours qui du papa au père, de Winnicott à Lacan, déplie une "clinique du père : clinique de la séparation, des limites et de la sublimation" qui se trouve exemplifiée chez Alexis "qui avait trop de mères".

Les trois registres de la pulsion, dans la première année de la vie, soient l’oralité, la spécularité et l’invocation, sont au centre de ce livre et abondamment développés. Du bébé bien portant à l’enfant qui s’enferme dans un processus autistique, les questions se posent de "la nourriture ou de l’aliment" pour Christelle, Léa ou Chloé, du regard de Laura qui n’était pas la vision, du mutisme de Céline ou d’Amélie ou l’émergence du sujet de l’énoncé. Graciela Cullere-Crespin réarticule les nombreuses communications qu’elle a données lors de colloques de PMI ou de congrès sur l’autisme. Bien sûr les médecins lui ont appris, mais on peut dire qu’elle ne s’est pas laissé fasciner par ce langage et ce savoir médical tant son désir de l’Autre est soutenu de la clinique lacanienne. Elle met tout le monde dans le bain et même, pourrions-nous dire, au pas du symbolique…

Le dernier tiers du livre est consacré aux signes de souffrance précoce que nous pouvons déchiffrer sur fond des signes positifs du développement. Mais "face aux suspicions de déficits sensoriels de la première année, il faudrait toujours aménager une place pour l’hypothèse d’un déficit de la communication" : tel est l’un des enseignement fondamental qu’elle garde de Maxime, sa première expérience avec l’autisme.

Alors quels sont ces signes observables de souffrance chez le nourrisson "qui doivent être compris comme relevant à la fois du somatique et du relationnel"? Graciela Cullere-Crespin fait intervenir les deux positions maternelle et paternelle équilibrées dans une dialectique dans la lecture des signes de la série bruyante ou de la série silencieuse produits par le bébé, cette dernière série pouvant passer inaperçue ou confondue avec des signes positifs de développement. De nombreux exemples commentés dans les trois registres pulsionnels, dans le sommeil et le registre tonico-postural nous font réfléchir activement aux indicateurs sensibles de la qualité du lien.

Et enfin et surtout, là est la générosité de Graciela Cullere-Crespin, "le savoir spécifique du thérapeute est extrapolable dans des situations hors cadre de la cure classique et il peut être mis à disposition des personnels médicaux et éducatifs qui entourent les enfants dans de nombreuses institutions". Par ses interventions sous forme de groupes de réflexions cliniques, d’observation et d’analyse de situations, autrement dit elle ne ménage pas sa peine, son analyse de la prévention, "qui n’est pas anticiper l’apparition d’un symptôme", "qui n’est pas devancer une demande mais permettre son élaboration" s’inscrit dans quelques idées simples d’un "praticable" en trois temps inscrit dans le savoir faire, dans le savoir et le faire du médecin en première ligne.

On l’aura compris, Graciela Cullere-Crespin n’est pas ans nous évoquer l’héritage de Jean Bergès, nous donne une leçon de simplicité et de courage ouvrant sur le travail quotidien de nos consultations infantiles, et pas seulement en rapport avec les bébés. Qu’elle en soit chaleureusement remerciée.