Claude Dorgeuille (1929-2009)
01 avril 2009

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MELMAN Charles
Billets



Claude Dorgeuille a organisé sa fin comme s’il s’était agi d’une journée ordinaire, sauf qu’il attendait qu’on l’abrège, à cause de la douleur. Convocation de tel ou tel pour régler les questions en suspens, dictée à ses filles Anne et Sylvie, assises à même le sol de la chambre d’hôpital, de la fin d’articles en cours, répartition des livres à ses enfants, annonce aux visiteurs de la date qu’il avait choisie pour partir : pas de temps à perdre.

Marie-Germaine, sur sa chaise, ne l’a pas quitté un instant.

Cette dignité stoïcienne et le refus délibéré de tout pathos ne soulagent pas pourtant mes meurtrissures, l’arrachement d’une part des fibres qui permettent de tenir.

J’ai connu Claude dans les années 60 à Sainte-Anne ; la salle de garde était devenue le club snob et pervers de beaux esprits venus de la SPP et qu’inquiétait beaucoup l’enseignement donné non loin dans l’amphi de Delay par Lacan.

Se faisant élire économe, Claude en ouvrit les fenêtres pour aérer et balayer les parasites qui quoique déjà installés dans le privé continuaient de prendre la salle de garde pour leur cantine, sinon leur baise-en-ville.

À l’époque, être en analyse chez Lacan faisait de vous le juif de l’honorable société des psychiatres et bien que sa naissance ne l’y ait nullement préparé, Claude tint merveilleusement le coup.

J’ai eu la chance d’être son voisin le Séminaire durant puisqu’il voulait bien me garder une place près de lui d’où je pouvais admirer les notes qu’il prenait, ce dont je me trouvais incapable ; quel poisson retenir dans un filet du flot qui submergeait ? Lacan pourtant ne l’entendait pas ainsi et exigeait qu’on prenne des notes.

Claude suivit Lacan dans ses exodes successifs sans le souci de faire carrière ni clientèle, passionné par un enseignement dont il mesurait l’ampleur exceptionnelle. Aussi me suis-je toujours retrouvé près de lui, dans les coups durs qui marquèrent le parcours, voire le coup de main quand il fallait faire sortir de la salle tel trublion trop gênant pour l’écoute.

Sans surprise nous nous sommes encore retrouvés côte à côte au moment de la dissolution pour fonder notre Association dont il fut le premier président, et je dois avouer que j’éprouve de la fierté d’avoir eu alors avec moi, Claude, Jean Bergès, Marcel Czermak.

Leur compagnonnage m’honore et me rassure.

Nous découvrions aussi ensemble que le milieu de l’édition forme un réseau qu’il n’est pas aisé de pénétrer et La seconde mort de J. Lacan qu’il écrivit afin de fixer une histoire qui allait autrement s’effacer des mémoires dut être publiée à compte d’auteur. Il y a une franc-maçonnerie ENS qui absorbe tous les clivages (ainsi Miller est-il actuellement marié à Juppé, copain de promotion, beau couple).

La place qu’il assuma ensuite dans notre Association est considérable et connue que ce soit au titre de l’enseignement, de contrôleur, de présentation de malades, d’éditeur des Séminaires, voire de trésorier.

Évidemment cette trésorerie fut difficile à lui arracher quand on s’aperçut que les petits bouts de papier perdus au fond des poches et sur lesquels il tenait la comptabilité nous rendait vulnérables à un contrôle. Mais il faut ajouter que, de sa poche précisément, il comblait sans annonce ni fanfare le déficit du compte associatif, quand c’était nécessaire, comme si c’était le sien.

Les talents de musicien sont également connus mais moins peut-être ses traités sur la flûte ou l’art du clavier, instruments auxquels il a sacrifié jusqu’au bout le calme des petits matins, afin de saluer la venue du jour.

J’ai vu son émotion devant son maître Leroy, déjà âgé alors et précédé par un volumineux thorax en carène, dont plus tard filialement il éditera en C.D. les subtiles interprétations à la flûte.

Visiter la Bourgogne avec lui, depuis sa maison de l’Yonne où avec Marie-Germaine il recevait, était une fête de l’érudition et de la table – on sait peut-être moins aussi le rôle qu’il tenait dans le Marais, grâce à diverses associations, pour assurer sa sauvegarde.

Je n’ai pas évoqué tous les talents : l’art d’être grand-père, l’accordéon, le billard, l’architecture, la gastronomie …

Et par dessus tout si on veut prendre en compte les admirateurs si nombreux répartis dans ces diverses disciplines, la fidélité dans la recherche une du bien et du beau.

C’est aussi à ce titre qu’il fut le président de l’Association des Amis de Jacques Lacan.

Notre peine se joint à celle de Marie-Germaine et de leurs enfants.

Mon cher Claude, au revoir.