Un homme, Marcello Sereno, raconte (1). Il a aimé Victoire et ils ont eu pour enfant Sophie (tous les noms et prénoms de ce livre sont des pseudos). Un peu plus tard, le couple s’est déchiré et a rompu. La femme est partie ailleurs avec la fillette. Au début, le père revoit celle-ci à l’occasion des week-ends. Et puis un jour la petite déclare à son père : "Maman ne veut pas que j’aille chez toi parce que tu fais des lichettes sur ma prune", paroles que la gamine revendique. Commence alors pour ce père une longue traversée infernale d’une dizaine d’années qu’il a choisi de raconter. L’ouvrage tient tout ensemble du témoignage, de l’analyse et de la tentative d’exorciser une expérience abominable. Dans le livre comme dans la vie, Marcello ne cesse de clamer son innocence. Mais comment prouver celle-ci face à l’allégation de la fillette qui, au cours du temps, se renouvelle et s’alourdit de telle ou telle précision ? Comment aller à l’encontre d’une mère qui ne songe qu’à priver son ex-mari de son droit de rencontre et de visite ? Comment vaincre les a priori de toutes les personnes chargées de traiter l’affaire – assistants sociaux et psychologues, gens de police, gens de justice -qui, au simple énoncé de ce qu’a dit l’enfant, se sont déjà fait une opinion, penchent du côté de la mère et de la fille, se refusent à entendre vraiment l’homme que l’on accuse et à replacer les déclarations incriminées dans leur contexte ? Toujours est-il que celui qui narre et est suspecté sera d’abord acquitté puis se verra condamné en appel pour attentat à la pudeur ; il y perdra ses droits civils et politiques et, du même coup, sa place de fonctionnaire de l’État (belge) ; il en viendra à ne plus voir sa fille que parcimonieusement et seulement sous contrôle, avec ceci de troublant que se maintient tout au long leur affection réciproque et leur complicité.
Si l’on s’émeut à la terrible histoire que rapporte Sereno va-t-on pour autant le croire ? Préfaçant le volume, l’éminent juriste et philosophe qu’est François Ost accorde à l’évidence sa confiance à l’auteur de l’ouvrage. Il le fait à partir des raisons que celui-ci a eues de s’exprimer longuement, parmi lesquelles il retient en particulier celle que voici : "Vous écrivez pour ces pères nombreux, entraînés comme vous dans le tourbillon diabolique du déchirement du couple, des vrais-faux discours des enfants, de la ronde des expertises et des interrogatoires […] En leur nom, vous interpellez ces psychologues, travailleurs sociaux, policiers, juges, experts en tous genres qui, à un titre ou à un autre, interviennent dans le cours de ces procédures relatives à des enfants réellement ou prétendument abusés." (p. 8-9).
De fait, ce qui ressort de la tragique histoire rapportée, c’est que depuis les professionnels de la protection de l’enfance jusqu’aux magistrats en passant par bien d’autres encore, les exigences d’équité, de saine déontologie et de démocratie que l’on peut attendre de ces acteurs sont rarement satisfaites. Il y va évidemment d’un climat d’époque créée par les affaires de pédophilie (les vraies -Dutroux- comme les prétendues – Outreau). Mais il y va aussi d’une tendance non moins actuelle à ne pas trop respecter la présomption d’innocence. Et ceci marque tout au long les deux trames parallèles dont se constitue la présente histoire : d’un côté, l’enquête qui conduit au processus judiciaire proprement dit et à la condamnation ; de l’autre, le combat que mène le père auprès du tribunal de la jeunesse et de divers organismes pour continuer à voir sa fille et conserver la part de l’autorité parentale qui lui revient quant aux décisions à prendre concernant la gamine. Tout au long, Sereno va prendre acte d’irrégularités dans la manière dont il est traité tantôt par l’appareil judiciaire et tantôt par les services sociaux. Dans l’ensemble, il a le sentiment de ne pas être entendu et d’être condamné par avance. Un exemple : très tôt, il est reçu par une équipe de SOS Enfants, cette structure belge dont la mission est d’entendre dans un esprit de confiance les divers acteurs d’un drame de la maltraitance et de tenter de trouver des solutions. Or, d’emblée, ceux et ceux qui l’accueillent font montre de méfiance et de préjugés. Plus gravement, il découvre que la psychologue du groupe est devenue la thérapeute de Sophie ! Confusion des rôles inacceptable mais qu’il dénoncera en vain. De tels manquements lourds sont d’ailleurs relevés tout au long de la chaîne par un psychologue, un psychiatre et un pédiatre de renom auxquels l’auteur a demandé de donner leur avis sur l’affaire et qui réagissent dans le volume.
Mais si le présent livre est récit détaillé dé dix ans de démêlés et de souffrances assorti d’une protestation sans cesse renouvelée d’innocence, il est aussi bien autre chose. D’abord il propose un portrait de Victoire, portrait retenu mais qui ne peut s’empêcher de voir dans l’ex-épouse une Médée ne pouvant vivre sa maternité qu’en possession abusive jusqu’à vouloir priver Sophie d’un père à n’importe quel prix. Par ailleurs, l’auteur – car c’en est un au plein sens du terme – se livre à tout un travail d’objectivation et d’interprétation de ce qu’il a vécu. C’est avec beaucoup de finesse qu’il observe par exemple que ses emportements "méridionaux" (il est italien) mais aussi de citoyen scandalisé par le mépris des règles démocratiques lors de certaines entrevues sont versés par ses interlocuteurs au compte de sa prétendue déviance. "On retrouve chez [maître Lequien], écrit-il par exemple de l’avocat de la partie adverse, la démarche circulaire qui fut celle de SOS-Enfants, où le simple fait de mettre leur analyse en cause devenait un signe de perversité." (p. 231).
Bien d’autres choses encore sont remarquables dans ce livre qui vaut par la manière dont le narrateur "universalise" le cas particulier qui fut et demeure le sien. On y trouve toute une interrogation sur la rhétorique suspecte des professionnels de la justice et de la pratique sociale. On y trouve des observations sur la façon dont l’histoire rapportée est traversée par les rapports de classes (Victoire fille de médecin, Marcello fils d’ouvrier). Mais on y trouve surtout un questionnement sur la raison pour laquelle la petite Sophie a soutenu que son géniteur lui faisait "des lichettes sur sa prune". Cette question-là, "c’est entre Sophie et vous qu’il faudra la débattre un jour", estime François Ost.
Il est donc bien des raisons de lire raisons Comment priver un enfant de son père, témoignage troublant sur les dysfonctionnements de notre époque, ouvrage véritablement "écrit" et qui transcende par sa hauteur de vues le pathétique d’une situation personnelle.
Notes :
(1) Comment priver un enfant de son père. Un dysfonctionnement ordinaire de la justice. Paris et Liège, Éditions Jeunesse et Droit, 2009, 22€.