La Revue Lacanienne, pour son premier numéro, nous livre un article sur les apories de la « dignité humaine ». Déjà le 15 Juin 2002, à la demande de Jacques Hébert, nous avions abordé cette question à l’École Psychanalytique de Normandie. Elle était ainsi libellée : la dignité humaine est un principe qui inspire la rédaction de nombreuses chartes tant au niveau européen que mondial. Elle a fait son entrée dans notre droit en y faisant fonction de signifiant-maître Mais quel maître ?
A l’époque, l’affaire du « lancer de nains », jugée par le Conseil d’État en 1995 et qui stupéfia le monde juridique, retint notre attention.
Un nain, M. Manuel Wackenheim, se retrouva au chômage à la suite de l’arrêt de la Haute juridiction administrative qui refusa d’annuler l’arrêté du Maire de Morsang-sur-Orge qui venait d’interdire ledit « lancer de nain ». Ce spectacle ainsi appelé, consiste à se faire lancer en l’air par les clients d’une discothèque pour retomber au loin sur un matelas. Voilà donc le nain sur la paille et demander justice. Le Conseil d’État se fonda sur la dignité de la personne humaine, bien qu’aucun trouble public n’ait été envisagé. « Par son objet même » dit-il « l’exhibition » du nain portait atteinte à la dignité humaine.
Comment cela se pouvait-il ? Le « Das Ding », commenté admirablement par J. Lacan, nous servit de bâton de pèlerin dans le maquis des notes de jurisprudence. C’est toujours quand deux articles en viennent à se disputer sur le terrain que de leur choc, l’étincelle se produit. Car, en effet, M. Wackenheim pouvait arguer d’un autre droit de l’homme : la non-discrimination. Sous la plume des auteurs les plus autorisés, on pouvait lire que l’arrêt en question était discriminatoire envers « les personnes atteintes de nanisme ». Onan soit qui mal y pense ! On voit de quelle nature, pour les magistrats, fut l’« exhibition » du petit nain obscène, vite recouvert du manteau très digne de la personne humaine. Pourtant, à suivre J. Lacan, c’est bien la main qui fait l’hu-main ?
A propos de « manteau » je tiens à rendre hommage à Charles Melman pour sa conférence sur Platon où il note la tendance contemporaine à retrouver les oppositions platoniciennes. En ce qui nous concerne, évidemment, le petit et le grand. Le Conseil d’État parle de handicapé, on parla des « personnes de petite taille ». Mais où est la normale ? En fait, le nain et le nanisme résistent, pour notre plus grand bonheur. N’est-ce pas un plaisir des Dieux ?
Comment chaîne et trame ont pu se distendre à ce point ? L’État Français concluant, au Comité des Nations Unies que « si ces personnes sont visées (les nains) à l’exclusion des autres, la raisons en est qu’elles sont seules susceptibles d’être lancées ». Cela nous ramène aux heures sombres de notre pays. Mais petit nain deviendra grand. L’on verra alors le S1 se mêlant directement au réel des affaires avec ses grands talons.
L’article de Mme Cécile Husson paru en 2003, cité par l’auteur de la Revue Lacanienne, contient à tous les coins de rue le petit nain et son nanisme. Mais, surtout, envoyons des roses à Madame Husson pour son article qui nous mène à la lisière du discours psychanalytique tel qu’il a été conçu par Jacques Lacan. Car Cécile Husson s’interroge au niveau de la langue. Elle a constaté deux orthographes du titre « Lancer de nain(s) ». Ce n’est pas un dérapage, comme il est dit dans la revue. Cécile Husson est sensible au signifiant. Nain est écrit soit au singulier soit au pluriel. Elle sent que ces écritures vont plus loin qu’une simple question de nombre grammatical. Elle écrit : « …nous aurions pu davantage lire ‘lancers de nain’ puisque cette attraction consistait en plusieurs lancers successifs effectués par des spectateurs ». Elle transforme le génitif « lancers de nain » mettant le S sur le support et pas sur le régent. Ce n’est pas tant le nain que le un qui compte. Le nain comme projectile lancé porte le un du signifiant dans sa valise comme lui-même qui était lancé dans une sorte de valise à poignées.
Cécile Husson est plus proche du « Einheit » kantien que du « Einzikeit », puisqu’il n’est lancé qu’un nain à la fois. Mot qui a valise, nain contient le un.
Problème de logique : le pluriel se marque dans le premier membre du génitif (support) il indique une succession et le singulier s’impose dans le second membre (régent).
Si le pluriel ne se marque que dans le second membre, il fait référence à une totalité, voire à un ensemble au sens de la théorie des ensembles.
A suivre l’excellente notation de Mme Cécile Husson nous parvenons à un hiatus logique qui promet une façon autre de penser le droit comme discours. (cf. D’un Autre à l’autre pour plus de développements).
Dès lors et puisque le nain apparaît comme l’objet pathologique kantien dans l’arrêt du Conseil d’État, le nain, malgré sa bonne volonté ne peut fournir au discours du droit, un sujet digne de ce nom. Pour cela, il faudrait un non-nain, un pas-un. La dignité de la personne ne peut, en toute logique représenter le signifiant-maître du droit. Sauf à entrainer des injustices. La loi morale passe de l’intérieur à l’extérieur avec en plus le cadeau maison : le bâton!
Relisez Kant avec Sade. Et soyez persuadé que tout droit de l’Homme philosophique, passant au droit, laisse choir son objet.