Les travaux psychanalytiques sur l’alcoolisme, comme sur les addictions en général, concernent en grande majorité le champ des névroses, quitte à élargir ce champ à ce que certains appellent les borderlines. L’alcoolisme chez les psychotiques est souvent abordé, à tort, comme un aspect secondaire ou une simple complication de la problématique du patient.
Par ailleurs, notons qu’il est de plus en plus délicat aujourd’hui de différencier de façon aussi systématique l’alcoolisme de la toxicomanie, ou même d’autres addictions, car les alcooliques d’aujourd\’hui, dans leur façon de se défoncer, de se « déchirer » comme ils disent, de rechercher une jouissance immédiate, ressemblent bien plus aux toxicomanes dans leur fonctionnement qu’il y a une trentaine d’années, où il s’agissait d’avantage de l’exacerbation de valeurs viriles ou d’un alcoolisme de classes. Aujourd’hui, de nombreux alcooliques, souvent jeunes, aussi bien filles que garçons, sont au même titre que les toxicomanes dans la défonce, fuyant leurs devoirs comme leurs désirs, et mélangeant de plus très souvent l’alcool avec d’autres produits licites ou illicites. Ils sont dans le rejet de la limite, du semblant et de la castration. Les poly-addictions, de plus en plus nombreuses, rendent délicat l’essai d’une illusoire répartition.
Ces précisions étant faites, il convient de spécifier certaines particularités de l’alcoolisme « de défonce », proche donc d’autres addictions, lorsqu’il s’agit de patients psychotiques.
La « défonce alcoolique » névrotique et psychotique
Que fait le supposé « névrosé moderne » qui consomme sans limite de l’alcool ou d’autres produits ? Il va chercher une jouissance Autre que la jouissance phallique, une jouissance de type objectal, c’est-à-dire non plus basée sur un semblant comme la jouissance phallique, mais sur un accès direct à l’objet, sans autre point d’arrêt que la saturation, l’épuisement de l’organisme. Il se libère ainsi des contraintes liées à la castration et à sa position sexuée, pour jouir sans limite du produit – qui finira assez vite par se jouer de lui.
Ce rejet de la dimension de la castration, propre à la jouissance addictive objectale, est-il très différent de ce que réalise, de ce que vit le psychotique ? Le discours des alcooliques, du fait notamment des effets pharmacodynamiques liés à la prise massive de produits, ressemble d’ailleurs souvent de manière étonnante à ce que l’on entend en écoutant des psychotiques. On peut sans doute dire qu’il y a une forme de pousse-à-la-psychose dans l’addiction.
Dans son livre La nouvelle économie psychique, Charles Melman explique que ce qui semble protéger de la psychose ces « nouveaux sujets […] qui se droguent ou qui boivent, […] c’est la vérification quasiment expérimentale, physiologique, que la jouissance a des limites. […] Au bout d’un moment, ils perçoivent l’insatisfaction fondamentale que leur procure cet état. Et donc, du même coup, s’impose à eux-mêmes une limite qui n’est plus une limite symbolique, mais qui est une limite réelle. J’imagine donc qu’elle les protège de la psychose »[1]. Ainsi, les grands alcooliques non psychotiques ressemblent en certains points aux psychotiques, font des expériences similaires, en prennent la couleur et l’aspect, mais ne sont pas pour autant de structure psychotique. D’où cette barrière à la psychose qui se dessine, comme le souligne Charles Melman.
La grande différence, c’est que le psychotique doit à sa structure même d’être exclu de la castration symbolique, et d’être ainsi aspiré, pris, enfermé dans la jouissance Autre. « Enfermé dehors », selon la belle expression de Solal Rabinovitch[2]. Derrière des manifestations apparemment semblables, on pourrait donc dire que le psychotique réalise ce que le névrosé ne fait que tenter à travers certaines addictions, à savoir le rejet total du Nom-du-Père et de la castration (puisqu’il y a bien eu chez lui forclusion du Nom-du-Père, et non sa récusation).
Le psychotique alcoolique se débrouille avec sa structure
L’alcoolisme va donc jouer un rôle assez différent dans la psychose de celui en question dans la névrose. On connaît, notamment, l’hypomanie du buveur, qui finalement jouit de quoi ? Du défilement de sa propre pensée, de sa propre littéralité, avec ce sentiment, selon l’expression de Charles Melman, « de maîtriser une pensée intégralement accomplie et qu’il peut explorer dans tous ses méandres »[3]. Il peut donc y avoir là une tentative d’esquiver la dimension de l’Autre persécuteur pour le psychotique. Insensible à la déchéance physique, qu’elle soit temporaire ou durable, comme tous les vrais alcooliques, le psychotique alcoolique va trouver une jouissance auto-érotique d’autant plus intéressante qu’elle est ciblée, centrée sur l’objet alcool, avec le sentiment illusoire de pouvoir maîtriser sa consommation du produit, et ceci jusqu’à jouir de son propre déchet. Il peut donc y avoir parfois un effet de suppléance, l’alcool pouvant fonctionner comme un point fixe, voire comme un point de coincement au sens borroméen. Cela peut permettre des effets stabilisateurs, contenants, pour ce type de patients. Si le psychotique, comme le disait Lacan, a l’objet petit a dans sa poche, l’alcoolique a sa bouteille sous son lit.
Apparaît aussi dans cette affaire une dimension de nomination imaginaire, mais aussi réelle, qui pourrait venir palier à un certain vide symbolique chez le sujet psychotique. « Je suis alcoolique », ou « je suis toxicomane », comme aiment à le répéter ce genre de patients… Mais aussi, donc, une nomination possible par le réel même de la jouissance, nomination par l’objet de jouissance et non plus seulement par le signifiant. Le nom d’une jouissance en lieu et place du Nom-du-Père forclos.
Enfin, il ne faudrait pas non plus négliger le lien à des petits autres que l’alcoolisme va permettre, une sorte de lien social a minima. On boit ensemble, on partage des coups, et ainsi certains psychotiques coupés de tout, de leur famille, du travail, voire de tout lien social, trouvent chez d’autres buveurs (psychotiques ou non) un soutien possible et une dimension d’altérité devenue un peu plus supportable, étant donné que l’autre qui boit n’apparaît pas très différent de moi qui boit.
Il ne s’agit évidemment pas ici de faire l’apologie de l’alcoolisme chez le psychotique, mais bien de souligner le rôle que cela peut prendre au sein d’une structure psychotique, rôle éventuellement contenant, encadrant, fixant le délire autour d’un objet ou remédiant à des effondrements dépressifs par le côté hypomaniaque que l’alcool ne manque pas de susciter. Cela n’empêche pas, bien au contraire, les possibles dégâts physiques et psychiques collatéraux et parfois graves, ni les risques de passages à l’acte dangereux facilités par l’alcool. Mais comment ne pas avoir en tête qu’une cure de sevrage rapide peut avoir dans certains cas des effets bien plus dévastateurs que le maintien de l’alcool, puisqu’on risque alors de priver le patient psychotique de sa tentative de construction d’un point fixe, fût-il précaire.
On pourrait conclure provisoirement en disant que le psychotique alcoolique cherche moins que le névrosé à fuir les coordonnées de sa structure, mais qu’il vient plutôt tenter, expérimenter, une manière de faire avec… « Le psychotique est normal dans sa psychose »[4], disait Lacan.