« Le principe de l’utilitarisme, celui de la maximisation des avantages susceptibles d’être obtenus par une entité collective considérée dans sa globalité, ne s’applique pas dans l’espace de famille, ou ne s’applique que dans des familles qui dérogent à ce que sont authentiquement les vertus familiales de justice. Non seulement en effet, dans la famille, les parents ne souhaitent pas une augmentation des avantages (des avantages du collectif familial) qui n’améliorerait pas aussi la condition des enfants, mais les enfants ne s’accommodent pas non plus, du moins dans l’idéal de la fraternité, d’avantages qui ne bénéficieraient pas aux moins favorisés d’entre eux : aux plus petits ou à ceux qui se trouvent le plus en difficulté, soit parce qu’ils ont été les plus malchanceux à la loterie naturelle, soit parce que les accidents de la vie les ont affligés par exemple d’un handicap. Bref, parce qu’elle est spontanément anti-utilitariste, la famille refuse de sacrifier tel ou tel de ses membres à la maximisation du bonheur du plus grand nombre, ou du total des avantages : loin de fonctionner selon le principe utilitariste, tel qu’il s’accorde du sacrifice de certains dès lors que se trouve par là assurée la maximisation ou l’augmentation du total des avantages, la famille se donne bien au contraire comme un espace auto-sacrificiel où, cela dût-il être moins profitable pour certains, les avantages obtenus doivent profiter prioritairement à ceux qui apparaissent aux yeux de tous en avoir le plus besoin. La famille est donc spontanément, dans son idéal, « prioritariste », et se représenter la solidarité sociale ou inter-sociétale sous l’angle de la fraternité peut permettre d’approfondir le sens même de la solidarité et donc de préciser ce qu’il devrait en être d’une politique sociale juste ou d’une politique d’aide internationale, notamment dans les relations Nord-Sud, qui soit elle aussi animée par des idéaux bien compris de justice ». Alain Renaut, Professeur à l’Université Paris-Sorbonne
« Solidarité intergénérationnelle : se lamenter de sa disparition ! ». Voilà une nouvelle entrée à inscrire dans la dernière édition, augmentée, de notre Dictionnaire des idées reçues. En effet, le débat sur les rapports intergénérationnels fait partie de ces nombreuses discussions passionnelles qui, dans notre espace public, fonctionnent selon une mécanique bien huilée et parfaitement prévisible. Quand la question se pose, deux positions bien tranchées se présentent d’emblée selon une logique implacable. Selon la première, notre univers individualiste, ultra-libéral et marchandisé verrait disparaître toute espèce de solidarité intergénérationnelle : les générations, les âges se refermeraient sur eux-mêmes comme des entités closes, des castes indifférentes les unes aux autres, avec leurs propres culture, langage, valeurs, intérêts … Selon une seconde lecture, cette indifférence risque à tout moment de se muer en guerre inexpiable, lorsque émergera la prise de conscience qu’il y a au sein de l’échelle intergénérationnelle des gagnants et des perdants, des exploitants et des exploités, des inclus et des exclus… Alors la guerre des âges aura lieu : elle opposera les jeunes dont, dit-on parfois, notre société organise le « massacre économique » aux vieux qui, repus, satisfaits et majoritaires, tirent désormais les ficelles et les marrons du feu. A moins qu’elle n’oppose les très vieux, dépendants, abandonnés dans des mouroirs indignes, aux plus jeunes qui les auront oubliés. Ou alors ce seront les citoyens actifs qui, harassés de contraintes et de responsabilités, devront faire face aux exigences toujours grandissantes de leurs enfants de plus en plus tyranniques et de leurs parents de plus en plus despotiques ». Pierre-Henri Tavoillot, Maître de conférences HDR à l’Université Paris-Sorbonne
« En cas de divorce, la femme perd l’usage du nom du mari sauf dans les cas suivants : si le mari l’autorise, si le juge l’autorise, dans l’intérêt des enfants. Un grand nombre de femmes divorcées gardent le nom du mari, nom de famille de leurs enfants, disent-elles. En poursuivant la réflexion, certaines avouent que revenir au « nom de jeune fille » est une régression. La rubrique : NOM de JEUNE FILLE paraît encore dans certains documents ou dans les conversations comme une appellation dévalorisée. On notera le ridicule de la distinction « mademoiselle » sur les questionnaires ou carnets de chèques des femmes d’un certain âge ». Danièle Weiss, Psychosociologue au Cirfip
« Face à la réglementation de la procréation et aux punitions extrêmement coercitives qui s’ensuivent si elle est transgressée, l’enfant unique est amené à s’interroger sur le sexuel parental. Va-t-il avoir ce fantasme que faire l’amour est réglementé ? La dissociation du sexuel et de la procréation est la conséquence de cette réglementation. Ceci se passe d’ailleurs en Occident depuis l’arrivée de la pilule. Ce découplage du sexuel et de la procréation aboutit en quelque sorte à une « désacralisation » du sexe qui est réduit à un objet de consommation voire d’addiction, ce qui est extrêmement bien perçu dans les romans de la nouvelle génération d’auteurs chinois qui sont les premiers enfants uniques devenus adultes, comme Les bonbons chinois de Mian Mian , et Shanghai baby de Weihui\” » Josiane Froissart, psychanalyste, ALI
« On est passé de ce fait d’une nécessité d’intérioriser ce que signifie être parent comme conséquence du fait d’avoir des enfants à une nécessité d’adhérer à un rôle, une fonction impliquant des compétences. Ceci n’a pas du tout le même effet sur ceux qui deviennent parents et ce n’est pas pour rien que nous devons constater que certains parents aujourd’hui sont comme démunis devant leur tâche de parents ! Il s’agit peut-être simplement des conséquences de ne pas avoir dû vraiment intérioriser leur nouvel état d’être devenus parents, mais d’avoir pu se contenter d’endosser le rôle. D’autant plus que cette égalitarisation et cette horizontalisation peuvent aller jusqu’à la récusation de la légitimité de toute différence générationnelle ». Jean-Pierre Lebrun, psychanalyste, ALI