Je me propose de vous parler du 3 et du 4, j’entends par là le nœud à 3 et le nœud à 4, leur nécessité respective et leur inscription dans le champ social qui est le notre.
Notons quelque chose dont tout le monde s’est aperçu, c’est que Lacan consacre la presque totalité du séminaire au nœud à 3 et qu’il n’introduit le quatrième qu’en évoquant la réalité psychique de Freud, puis à la fin du séminaire, en développant la description des trois nominations, imaginaire, symbolique, réelle, dans cet ordre précisément.
Lacan insiste aussi à plusieurs reprises dans ce séminaire pour dire que le 3 est un commencement, non pas chronologique, mais logique, en tant qu’il fonde le réel. Il rétroagit sur le 1 lui-même. Pour étayer cette idée d’un point de vue mathématique il faudrait faire référence à ce qui est appelé par Stéphane Dugowson espace proprement connectif, tel que le nombre minimal d’éléments connectés entre eux dans cet espace est le nombre 3 pour un ensemble de 3 éléments formant noeud borroméen. C’est une autre façon de présenter la trouvaille de Lacan.
Si les trois consistances sont nouées, de quelle propriété tiennent-elles ce nouage ? Cela a été dit et redit au cours de ces journées : du trou. Le trou est un effet du Symbolique dans RSI, c’est-à-dire du signifiant, en tant qu’il fait trou, avec cette difficulté qu’il y a à penser le fait que les deux autres consistances soient également trouées. Lacan explique qu’il suffit qu’il y ait un trou du Symbolique pour qu’il communique sa consistance au Réel et à l’Imaginaire.
De là une question : comment distinguer les consistances dans un nœud à 3,
Il est possible, comme le fait Lacan, de dire qu’il suffit de les nommer R,S et I de trois lettres distinctes ou bien de les définir par le sens que constitue le Réel, le Symbolique, l’imaginaire. Lacan ajoute à cela une autre différenciation : par les couleurs.
Le sens est cette erre entre le Symbolique et l’Imaginaire : il paraît donc interne au nœud à 3.
Cependant d’un autre point de vue la lettre, le sens, les couleurs semblent indiquer l’adjonction dans le nœud à 3 d’un élément quatrième qui se surajoute au nœud à 3. Ne s’agit-il pas de nominations à part entière ?
Faut-il considérer que l’interrogation finale de Lacan sur les nominations et le rond quatrième découle de cette difficulté à rendre compte d’une différence de sens entre les différentes consistances sans en passer par la nomination ?
Cette objection peut toutefois être partiellement contournée d’un point de vue topologique : il suffit d’introduire au niveau de chacune de ces consistances une singularité dans la déformation pour introduire une différence entre les consistances qui ne relève ni de la lettre, ni des couleurs, ni du sens, mais d’une différence intrinsèque liée à la consistance elle-même.
C’est d’une certaine manière ce que nous a proposé Jean Brini, qui a inventé grâce à des déformations sur le nœud l’écriture de la nouvelle économie psychique à partir du nœud à 3 : il était clair que ces déformations faisaient apparaître des propriétés singulières du nœud concernant en particulier la répartition des jouissances. Elles ne nécessitaient nullement pour exister l’intervention d’un quatrième et il y avait ce primat accordé à la Jouissance Autre sur la Jouissance Phallique réduite à une erre minimale. Il s’agit bien d’une déformation singulière du nœud à 3 et les effets sur les jouissances pourraient être toutes autres si par exemple ce nœud avait comme structure singulière de ménager aux jouissances une erre équivalente. Il est donc faux de dire que le nœud à 3, c’est la nouvelle économie psychique, comme on l’entend parfois: une variante du nœud à 3 est une présentation de la nouvelle économie psychique.
Quelle remarque en tout cas en découle ? C’est que le nœud est un Réel qui se laisse appréhender comme une écriture, une écriture qui ne relève pas de la lettre, mais de la nodalité même. Elle est maniable comme une écriture dans la limite des impossibilités qu’indique cette écriture. Cela dit, c’est une écriture qui a ses contraintes. Car évidemment la tentation est grande d’introduire des épissures ou des continuités du fait de ces épissures à l’intérieur de ces consistances sans tenir compte de ce Réel du commencement logique qu’est le 3. C’est, me semble-t-il, une orientation que le séminaire RSI n’indique pas. L’insistance de Lacan porte sur le 3.
Il y a une façon de répondre à la question de l’impossible avec le nœud à 3, en disant que cet impossible constitue d’une part l’un des ronds du nouage et d’autre part qu’il est le réel même du nouage à 3 : ce qui de fait limite les possibilités en terme de chirurgie et ne permet d’admettre pour modifier cette écriture que des déformations de consistance, comme autant de variantes de cette écriture.
Que dire maintenant du nœud à 4, puisque c’est lui qui vient conclure RSI et que conclure de cette conclusion ?
Virginia Hasenbalg a bien voulu figurer le nœud à 4 sur le site et je vous renvoie à cette présentation.
Comme elle le dit, ce qui caractérise le nœud à 4, c’est que le rond de la dimension en question ajouté à celui de la nomination qui porte le nom de cette dimension forme un faux trou qui va relier les deux autres dimensions et ce faux trou ne pourra pas être subverti, c’est-à-dire aboli, de telle sorte que la place des éléments du nœud à 4 s’en trouve déterminée par des jeux de substitution et qu’en résulte un ordre qu’on ne retrouve pas au niveau du nœud à 3. On pourra par exemple permuter le Réel et l’Imaginaire autour du faux trou formé par le Symbolique et la nomination symbolique et il sera impossible d’abolir la solidarité qui existe entre ces deux consistances.
Quelle conséquence serait-il possible d’en déduire ? Qu’un certain ordre en résulte qui n’apparaît pas dans le nouage à 3. L’ultime conséquence serait de dire que si le nœud à 3 ne permet pas de distinguer entre elles les consistances, le nœud à 4, en instaurant cet ordre le permettrait. C’est l’introduction du quatrième qui définit un nombre limité de permutation et des places respectives pour chacune des consistances leur permettant de se différencier.
Mais cette position qui fait du quatrième un élément indispensable du nouage n’est pas celle de Lacan. Il ne faut pas aller trop vite à la conclusion de RSI. Un avertissement préalable de Lacan que nous a rappelé Henri Cesbron-Lavau dans son intervention paraît très éclairant sur ce point dans RSI : « Il y a en effet plusieurs façons dont Freud, comme c’est patent dans son texte ne fait tenir la conjonction du Symbolique, de l’Imaginaire et du Réel que par les Noms-du-Pères. Est-ce indispensable ? Ce n’est pas parce que ce serait indispensable et que je dis là-contre que ça pourrait être controuvé que ça l’est, en fait, toujours ! »
La phrase paraît difficile. Elle veut dire quelque chose de très simple.
Le quatrième, en tant que Nom-du-Père, est-ce indispensable ? Y-a-t-il quelque chose qui soit nécessaire dans la façon de penser le nœud et qui oblige à passer du nœud à 3 au nœud à 4, pour que le nouage soit possible ?
Et tout de suite une objection : toute la démonstration de Lacan sur le nœud à 3 établit clairement sa nécessité. Il s’agit en fait pour Lacan de dire la contre de la proposition selon laquelle le nœud à 4 serait indispensable.
Ce n’est pas parce qu’il est fréquent de penser que le Nom-du-Père, comme quatrième, est indispensable et que Lacan apporte à cette affirmation sa contradiction que cela pourrait être controuvé, c’est-à-dire en français usuel inventé que cette dimension quatrième est toujours indispensable. Bref Lacan dit que le Nom-du-Père, comme dimension quatrième, n’est pas indispensable ou encore la nécessité du quatrième n’est pas valable dans tous les cas. Qu’il y ait du 3 ou du 4 pour un sujet a un caractère proprement contingent ; ça peut s’écrire de cette façon ou de cette autre. Ainsi serait-il littéralement inventé, au sens ici péjoratif du terme que souligne l’usage du mot « con-trouvé », que le nœud à 4 soit une nécessité à laquelle il ne soit éthiquement pas possible d’échapper. Le nœud à 4 n’est pas une nécessité, et encore moins pour les analystes, si l’on suit Lacan. Le nœud à 4 et le nœud à 3 sont des faits contingents.
Venons-en maintenant à cette question de la nécessité contingente de trois nominations distinctes. Elles découlent clairement de l’existence de trois dimensions réelle, symbolique et imaginaire.
Lacan établit qu’il y a une nomination imaginaire, une nomination symbolique et une nomination réelle à la fin du séminaire RSI.
La question est la suivante : est-il possible de se passer du Symbolique lorsqu’il y a nomination, la nomination n’implique-t-elle pas toujours la dimension du Symbolique ?
Avant de répondre à cette question il faut traiter de ce qu’on appelle la nomination du symbolique.
Pour l’évoquer Lacan écarte une première idée qui est le « fiat lux », que la lumière soit. « Que ce soit du Symbolique que surgisse le Réel, n’a rien à faire avec le fait que dans un second temps le même Dieu donne leur nom à chacun des animaux qui habitent le paradis. La nomination de chacune des espèces, que représente-t-elle ? Une nomination, assurément étroitement symbolique, une nomination limitée au Symbolique. »
Il a été souvent remarqué que Lacan commettait ici un lapsus en attribuant à Dieu l’acte de nomination. Dans la Bible, c’est l’homme qui nomme, à écrire n’homme, selon une orthographe que suggère Lacan ailleurs. Le détail a son importance : Lacan rapporte cette nomination quatrième au Nom-du-Père qui ici se supporte de la dimension divine. Par quelle voie est-il amené à dire cela ? C’est la lecture de ce que je vous ai évoqué lors des journées sur la topologie et l’invention dans la clinique, Naming and Necessity, de Kripke, qui m’inspire. Kripke considère que le nom qui fixe la référence dans le réel et qu’il appelle le désignateur rigide peut-être un nom propre ou un nom d’espèces : il donne l’exemple prosaïque de Nixon, qui est ce qu’il est quelle que soit les circonstances changeantes de sa vie, du fait d’être désigné ainsi par ce nom propre. Ce peut être également un nom commun comme celui des espèces naturelles dont la nécessité est établie par le truchement de l’opération symbolique de nomination par le symbolique. Il n’en donne pas d’explication. Mais nous, nous en avons une que Lacan nous propose dés le début de ses travaux.
Elle se trouve dans ce qui opère, c’est le cas de le dire, avec le Nom-du-Père. Le père, contrairement à la mère, ne tient pas son pouvoir de lui-même. Il ne le tient que d’être la métaphore d’une instance invisible qui occupe le champ du Réel. Je reprends ici l’interprétation que propose Charles Melman dans « L homme sans gravité » du patriarcat. Avec le patriarcat l’accès au monde des choses perd sa naturalité, et en particulier avec la tradition juive et chrétienne, l’instance phallique n’est plus partie prenante de la réalité. Le père est devenu le représentant de cette instance, ainsi c’est la dimension du réel qui est introduite dans le champ du psychisme. Les objets et les êtres nommés deviennent des semblants, des substituts. Il y a donc une perte et la condition de mon désir va être corrélée à cette perte. Il suffit de lire le petit schéma que donne Lacan pour montrer que le faux trou formé par le Symbolique et la nomination symbolique identifiée au Nom-du-Père isole un certain Réel. La nomination symbolique opère grâce à la mise en place de l’instance phallique dans le réel. C’est d’ailleurs dans cette esprit que dans la première leçon du « Sinthome » la nomination symbolique est identifiée au Nom-du-Père devenu symptôme, le symptôme par excellence.
Passons à la nomination du Réel. Comment ce que Lacan appelle la nomination du Réel est-elle nouée au Réel, formant avec lui un faux trou ? C’est à ce niveau du Père Eternel. Ce qui rend plus complexe les enjeux de la nomination divine, puisqu’elle se subdivise en nomination symbolique et en nomination réelle.
Où trouve-t-on le mieux illustré dans le séminaire RSI le faux trou formé par la nomination réelle et le Réel ?
Il y a le Père Eternel et comme une préalable obligé toute la réalité psychique freudienne, qui n’est autre pour Lacan que la réalité religieuse. Lacan en parle à propos de ce Nom-du-Père supposée indispensable avec Freud et cette nomination réelle quatrième correspond à ce que Lacan appelle l’emmoïsement par référence à la fonction de « Moîse et le monothéisme » , comme œuvre conclusive de Freud sur le Nom-du-Père .
Elsa Caruelle a bien mis en évidence dans l’atelier d’écriture la fonction de cette nomination réelle chez Freud et montré que l’emmoïsement pouvait également équivoquer avec le Moi chez Freud et ses développements pour sa conception de la réalité psychique.
En tout cas dans la leçon du 17 décembre Lacan dit de Freud qu’ « il nous jette de la poudre aux yeux pour nous em-moïser, non seulement en perpétuant la religion, mais en la consacrant comme névrose idéale. »
Il y a une certaine méchanceté dans cette critique à peine voilée de la construction freudienne. Mais elle est tempérée par une remarque plus bienveillante et au fait de la structure contingente en jeu : « Il ne peut faire autrement, parce que c’est impossible, c’est-à-dire qu’il est dupe, lui, de la bonne façon, celle qui n’erre pas. C’est pas comme moi. Moi je ne peux témoigner que j’erre. » C’est une remarque à entendre par rapport aux « non-dupes-errent » sur les difficultés qu’il y a à opter pour le nœud à 3, en sachant qu’une inscription dans le nœud à 4 permet parfois, pas toujours, de ne pas errer.
Rappelons la persistance de Freud à maintenir et à préserver le texte du Moïse dans un contexte historique qui le justifie, le nazisme et l’extermination programmée des juifs. Travail du symbolique pour nommer le Réel du Père Mort et soutenir sa place de sujet désirant. Avec cette difficulté pointée par Lacan qu’il y aurait dés lors à concevoir un Réel qui ne serait pas habité par le Père Mort, comme le nœud à 3 nous y invite.
Evidemment il est plus facile de saisir à partir de là pourquoi Lacan établit un lien entre l’angoisse et la nomination réelle : dans la Bible la confrontation avec Dieu comporte bien cette dimension d’angoisse qui traverse les épisodes de la Bible du buisson ardent aux ligatures, autrement appelé dans le christianisme le sacrifice d’Abraham.
Enfin je serai plus bref sur la nomination imaginaire à propos de laquelle Lacan, lui, n’est pas bref, simplement pour dire que la nomination imaginaire, comme la nomination symbolique et réelle, est une nomination à partir du Symbolique, même si elle opère sur l’Imaginaire et doit ainsi son nom à la dimension qu’elle nomme. Toute nomination procède bien sûr du Symbolique, bien qu’elle investisse soit le champ du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire.
En la caractérisant comme nommant quelque chose du support pensé des corps d’une façon purement contingente, qui ne fonde aucune nécessité de démonstration, Lacan souligne que la nomination imaginaire ressortit de la droite infinie : elle fait barre à toute démonstration et il n’est pas possible de fixer de façon rigide une référence grâce un nom qui prendrait appui sur l’imaginaire, sauf à admettre le caractère purement contingent et infini du nom attribué dans ce cas.
L’exemple clinique que nous pouvons donner dans la suite des exposés de Jeanne Wiltort et d’Angela Jesuino-Feretto lors des journées sur l’invention en topologie pour la clinique, c’est celui d’une part de la racialisation aux Antilles qui débouche sur la nomination des individus à partir de toutes les nuances des couleurs de la peau et d’autre par de la fonction prégnante du prénom ou du surnom au détriment de l’inscription dans une filiation avec le nom de famille. S’il est vrai que l’usage de signifiant ou de prénom relève du Symbolique, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit de la nomination d’un imaginaire qui n’a aucune espèce de nécessité démonstrative, comme par exemple le patronyme. Cette nomination est purement contingente. C’est une forme de la modernité.
Pour finir le nœud à 3, comme le nœud à 4, rendent compte de la variété de la clinique contemporaine. Il y a d’abord la normalité patriarcale dans sa survivance indécise aujourd’hui qui procède du Nom-du-Père, de la nomination symbolique que Lacan finit par considérer au regard du nœud à 3 comme un symptôme dans la première leçon du Sinthome. Les analystes ont-ils des raisons autres qu’irrationnelles de s’en faire les porte-drapeaux ?
Lacan ne semble pas non plus vouloir prendre appui sur la réalité psychique, au sens freudien de réalité religieuse, bref sur la nomination réelle qui est, notons-le, une forme endémique du Nom-du-Père, en particulier dans le monde islamique et s’impose comme une réponse automatique à l’émergence mondialisée de la nouvelle économie psychique. Quoi de plus normal que l’invocation plus ou moins rigoriste ou fanatique de Dieu ou d’une identité nationale divinisée pour répondre à ce qui est perçu comme les errements de la modernité en marche ? La polémique sur les caricatures du Prophète nous choque, mais c’est nous qui avons au fil du temps quitté l’espace du nœud à 4, quand les autres s’y accrochent. Ils sont normaux…
Il y a enfin les variantes du nœud à 3 où nous plonge la nouvelle économie psychique. Mais la nouvelle économie psychique n’en est qu’une variante. Un discours qui ne serait pas du semblant en est une autre qui permettrait de laisser une erre à la jouissance phallique, à la jouissance Autre et au sens, sans qu’il y ait prépondérance de l’une par rapport à l’autre. C’est une éthique que l’on peut toujours choisir sans qu’aucun Nom-du-Père en position quatrième ne soit plus là pour la prescrire. Elle est à expérimenter entre collègues et avec les patients sans doute avec profit. De fait c’est la sortie du religieux et de l’identité.
Disons que les variantes du nœud à 3 et du nœud à 4 occupent toutes des régions du Réel social contemporain plus ou moins repérables et fluctuantes et que les sujets désirants ont désormais le choix de perpé-tuer le Père Eternel ou de faire autrement. Sommes-nous dans cette direction voués, comme Lacan, à errer ? Pas si sûr.