Par association, association entre le mot « transmission » et les modalités qui avaient été présentées dans l’articulation de cette Table ronde, sa « fluidité », ces passages de l’un à l’autre, vérifiés le jour même d’ailleurs, avec qui plus est une question à chacune et à chacun de Charles Melman, organisateur habile des passages, une autre association m’est immédiatement venue. Elle ne concerne pas « ma » localité « Centrale et Massive » mais bien plutôt mon « expérience » en tant que membre d’un des deux jurys de la Passe. À une époque… J’y étais en tant qu’observateur, c’est-à-dire avec une position particulière et une vigilance, une attention soutenues… Je n’en dirai qu’un mot. Cette curieuse impression, ce curieux effet pour moi, pour d’autres sans doute il me semble, que ce que nous retenions, ce qui passait et restait étaient des signifiants en quelque sorte dépersonnalisés, ou dé-personnifiés, c’est-à-dire dont on ne savait plus qui les avait vraiment prononcés : passant, passeur, président du jury, discutants… ?
Ceci avec une certaine satisfaction car cela venait rompre cette espèce de personnalisation quasi paranoïaque si présente au quotidien, dans les institutions notamment, j’y travaillais à cette époque, lorsque des débats critiques dans les discussions « tournaient » au jugement de personnes et non plus au débat d’idées. Façon facile d’asseoir une autorité factice même si effective, et manière de couper court au débat. Ici dans cette expérience comme membre du jury de la Passe ce sont des mots et fragments de mots à l’état pur qui restaient suspendus.
Bon, ce n’était pas forcément ce qu’attendait Lacan de l’expérience de la Passe, mais voici ce qui m’est venu au premier chef avec cette table ronde et la question de la transmission.
La Passe… et son échec
« Tel que maintenant j’en arrive à le penser, la psychanalyse est intransmissible. C’est bien ennuyeux. C’est bien ennuyeux que chaque psychanalyste soit forcé ‑ puisqu’il faut bien qu’il y soit forcé ‑ de réinventer la psychanalyse ».
Dans les Conclusions Du IXe Congrès de l’École Freudienne, à Paris, du 6 au 9 juillet 1978, à la Maison de la Chimie[1], Lacan prend acte de l’échec de la Passe. Pourquoi ? Ici, il parle de la guérison des névroses, s’étonne que cela puisse arriver par la seule vertu de la parole. Il cite Freud en toute connaissance de cause : « Freud a bien souligné qu’il ne fallait pas que l’analyste soit possédé du désir de guérir ». Mais il y en a qui guérissent… Quel est « le truc », demande-t-il ? Lacan parle bien sûr du transfert, du « sujet supposé savoir, …un sujet supposé c’est un redoublement », dit-il !, « Je dois dire que dans la passe rien n’annonce cela… ».
Mais il demande également pourquoi un analysant, après son analyse, devient psychanalyste. Il évoque sa « Proposition, celle qui instaure ce qu’on appelle la passe, en quoi j’ai fait confiance à quelque chose qui s’appellerait la transmission s’il y avait une transmission de la psychanalyse ».
Il n’y a pas. En juillet 1978.
« On » en reste souvent aujourd’hui à cette formulation, dont « on » ne sait pas toujours d’où elle vient. Mais dans ces Conclusions, Lacan n’en reste pas là. Il faut lire ce très intéressant texte, son déroulement et notamment la fin, assez explicite. Lacan passe du symptôme, ce qui choit ‑ ptoma ‑ au sinthome, « qui n’est pas une chute ». Il évoque le rapport sexuel, rapport « intersinthommatique », et un sinthome il et un sinthomme elle. C’est dans ce rapport que Lacan indique que le signifiant est aussi de l’ordre du sinthome, et que c’est par ce biais, par le sinthome que le signifiant opère. Vient alors une phrase qui ne peut que nous intéresser ici : « Comment donc communiquer le virus de ce sinthome sous la forme de signifiant ? ».
Lacan donne sa réponse, que je vous laisserai lire, ou tout de même que je livrerai ensuite !
Mais auparavant une autre association m’était venue.
Dans le séminaire Les formations de l’inconscient, à la leçon du 23 avril 1958, Lacan s’interroge sur ce qu’est le signifiant. Je n’insisterai pas sur ce que tout lecteur connaît, soit ce passage de la trace, émergence, au signifiant, effacement de la trace, évanescence. De ce fait le signifiant est ce qui passe, d’un autre à l’autre signifiant, constituant ainsi une chaîne signifiante, et dont Lacan dit ici qu’il ne s’agit même pas d’une articulation, mais de passage. Et ce passage est, déjà ainsi signalé, un « au-delà » de chacun des éléments. Il y a la chaîne signifiante, mais aussi un effacement, une annulation, dit-il plus loin, du signifiant. Et il y a « ce qui reste », et « ce qui reste, c’est la place où l’on a effacé, et c’est bien cette place qui soutient la transmission, qui est quelque chose d’essentiel grâce à quoi ce qui succède dans le passage prend consistance de [loi] ». Ce dernier terme est sujet à caution. Il peut s’agir aussi, dans les discussions que nous avons eues Jean-Paul Beaumont et moi, avec les vérifications de Jean-Paul Beaumont dans différentes versions, de [voix], ou de [loi]. Quoi qu’il en soit, Lacan insiste sur cette place, place de la transmission. Il est bien évident qu’il s’agit ici d’un point de vue localisé ; il concerne le signifiant et la chaîne signifiante. Cependant je pense qu’il n’est pas injuste de l’étendre à la psychanalyse, lacanienne et freudienne, et je dirai que dans la transmission, c’est cette place que nous avons à soutenir, non pas à incarner mais à soutenir. Soutenir ce passage d’un signifiant à l’autre, et le lieu de ce qui en reste, pour reprendre les mots de Lacan. Cet entre deux signifiants où tombent le sujet et d’une autre façon près du corps l’objet.
Cette propriété, « propriété essentielle », selon Lacan, il va parler maintenant, après l’« effacement »et l’« évanescence », d’« annulation » du signifiant (Aufhebung). « On ne peut plus le retrouver », il ne reste que cette place du passage, et ici maintenant, c’est de l’élément dont il s’agit précisément, du signifiant en tant qu’élément, ceci est important pour la suite. Lacan parle de l’enchaînement des signifiants, et du signifiant en tant qu’élément. « Il a le pouvoir de s’annuler lui-même ». Nous savons bien sûr tout cela… Mais nous passons souvent trop vite… Toute espèce de signifiant est de sa nature quelque chose qui peut être barré. La barre matérialise ce mode du signifiant de pouvoir s’annuler lui-même. Nous sommes en avril 1958 et ce mot de barre doit être selon moi pris au sens le plus large. Ici Lacan inscrit ce fait que le signifiant fait constellation, batterie signifiante, il est pris dans une considération en s’appliquant ainsi sur le monde. Cette propriété interne à lui-même de pouvoir être barré, s’arrachant à la chaîne le fait alors passer de la considération à la désidération. Dé-sidération ? Soutenir la place du passage de l’un à l’autre, ne pas laisser le signifiant figé, sidéré, dans un signe là où le signifié serait par exemple redondant… Circulation, association… « libre »… Passage de l’un à l’autre, métaphorisation…
Mais aussi Désir… Désidération… Avec l’aide de Jean-Paul Beaumont, nous avons regardé le Dictionnaire étymologique de la langue latine Ernout-Meillet. Sidus; sideris… se dit des étoiles formant une figure… sidéral… stella est plutôt l’étoile isolée. Sidus, « Astre influant la destinée humaine ». Lire dans le ciel, considérer les différentes figures de la voûte céleste… Sidere : Considerare– Desiderare.
Considerare : « examiner avec soin » (les constellations. La chaîne signifiante des signifiants s’appliquant sur le monde ?). Desiderare : « cesser de voir ; constater ou regretter l’absence de ; d’où chercher, désirer ; regret, désir ».
Ainsi, de la considération à la désidération, marqué par la barre, le signifiant « laisse à désirer », dit Lacan, en ce jeu d’opposition, qui n’est, précise-t-il pas un jeu de mot, en effet, l’étymologie en témoigne, que connaissait bien Lacan ! Il donne une direction, qui est celle du désir.
Cette place-ci de la transmission est riche d’enseignement… Soutenir cette place c’est soutenir celle du passage d’un signifiant à l’autre, c’est soutenir aussi celle du désir.
Alors, que dit-il lors des Conclusions des Journées de 1978 sur la transmission de la psychanalyse ? « Comment donc communiquer le virus de ce sinthome sous la forme de signifiant ? ». Il s’agirait de transmettre par contamination ; le transfert sûrement encore mais pas seulement. Transmettre la peste ? Toujours ? Et bien, il conclut en disant qu’il s’y est efforcé en faisant ses séminaires depuis des années. Alors : si le psychanalyste est forcé d’inventer la psychanalyse ‑ à chaque séance ? À chaque signifiant ? Sans doute est-il également pour transmettre la psychanalyse forcé de lire les textes, d’assister aux séminaires, mais aussi De produire lui-même par son propre travail, non seulement pour lui-même et pour ses analysants mais au regard… De quelques autres dans son autorité de psychanalyste. Sans doute une condition forcée De s’autoriser…
[1] Lettres de l’École, Bulletin intérieur de l’École freudienne de paris ; Vol 1, 25 (II) Juin 1979