Si le symptôme n’est interprétable qu’à partir du jeu de lettres, c’est-à-dire la dynamique de l’équivocité qui est propre à chaque langue, je voudrais attirer votre attention sur quelques réflexions autour de l’oral et de l’écrit, et plus particulièrement sur la traduction de l’enseignement de Lacan. Cette question concerne donc la transmission de son enseignement à l’étranger, qui se fait en grande partie à travers de la lecture de textes traduits qui ont perdu l’épaisseur du texte original du fait même de la traduction (1). C’est cette épaisseur qui doit nous intéresser.
Des collègues latino-américains se réunissent autour d’une phrase où ils se définissent eux-mêmes comme “lecteurs” de Lacan: ce qui éviterait, disent-ils, l’aliénation à sa personne, phrase qui convoque les rencontres lacano-américaines qui ont fait front commun à l’expansion coloniale du Millerisme. La lettre, le transfert à la lettre étant ce qui viendrait légitimer leur formation. Il est ainsi déroutant de trouver dans le texte qui présente la parution d’un livre de Jacques-Alain Miller en Argentine, une phrase qui va tout à fait dans le même sens: “Miller développe la valeur positive du transfert négatif: la lecture, à un moment, doit suspendre la supposition de savoir” Il est évident qu’il s’agit d’une issue à une difficulté de résoudre le transfert.
Je pars d’une expérience concrète: celle de la traduction de Lituraterre au sein d’un groupe composé de latino-américains pour la plupart, hispano et lusophones, et de la façon dont ce travail est venu corroborer la clinique dans ce qui touche à l’interprétation du symptôme dans la mesure où l’efficacité d’une interprétation consiste à ne pas le nourrir de sens.
Je conclus de ce travail que le texte traduit est un texte qui a perdu la force qui lui donne le nouage du réel et du symbolique que je situerais entre signifiant et lettre, et qui est propre à chaque langue. Cette force est dûe à la conjonction de deux facteurs: d’une part, le savoir-faire du sujet-auteur, savoir inconscient à l’oeuvre à la place de la vérité. Ceci est souvent illustré quand ceux qui se soutiennent du discours analytique, font des lapsus ou jeux de mots “involontaires” qui viennent corroborer et parfois devancer, la thèse qu’ils soutiennent. Il s’agit bien sûr d’un savoir qui se dégage de la cure, et qui a la vertu de faire l’économie de la position moïque de méconnaissance. D’autre part, cette force est dépendante des propriétés spécifiques, propres à chaque langue.
Les puns chez Shakespeare sont le plus souvent dans la bouche du fool, le fou du roi, celui chargé de faire entendre le mi-dire de la vérité au Roi. Chez Joyce c’est l’élation qu’elle provoque. En allemand, le mot pour désigner la contrepèterie signifierait secouer les mots. Le Quijote semble plutôt s’appuyer sur un jeu très riche de métaphores, c’est le cas aussi de la littérature latino-américaine contemporaine.
L’orthographe essentiellement phonétique de la langue espagnole n’influence-t-elle pas la portée de l’équivocité ? Ne change-t-elle pas sa nature ?
Le travail de traduction est une expérience, un témoignage du nouage de l’oral dans l’écrit, l’écrit dans l’oral. Il me semble qu’il s’agit d’une voie (une voix ?) pour comprendre ce que nous disons quand nous parlons de lettre et de signifiant.
Par lettre, j’entends, non pas un texte, fut-il sacré ou savant, mais l’effet de précipitation d’un signifié parmi tous ceux qui peuvent être lus dans ce qui est entendu. Dans notre pratique nous partons de ce qui est entendu, le dire de l’analysant, et une pluralité de sens possibles se donnent à entendre dans ce qui est parlé. L’écriture dans sa nécessaire inscription orthographique choisit et fixe l’un d’eux. Cet écart est restreint en espagnol qui n’exige pas, par exemple, la compréhension d’une dictée pour qu’elle soit sans fautes, contrairement au français.
Ce rapport de l’oral à l’écrit est ce qui donne à la Traumdeutung sa valeur de texte fondateur. L’image visuelle du rêve fonctionne comme les idéogrammes sumériens au moment de la phonétisation. Le calembour à l’oeuvre dans le rêve, pointe le passage d’une image visuelle à l’image sonore dans le récit. Ce récit permet à l’inconscient de faire entendre par homonymie les signifiants du sujet. Le récit du rêve, comme les autres formations de l’inconscient, illustrent la façon dont lalangue est à l’oeuvre chaque fois qu’un sujet la parle.
Un patient parle d’un rêve très émouvant pour lui: Je pleure aux girons de ma mère. Il tourne autour de cette idée, pas sans faire entendre une certaine jouissance. Le temps qu’il donne à ce développement m’amène à m’interroger sur la suite qu’il donnera à cette expression dans le transfert. Je fus étonnée de l’entendre dire alors: Je vous avouerrais que je me suis imaginé pleurer ici. Étonnée parce que j’ai entendu en premier: Je vous savourais. On serait tenté de dire, que grâce au transfert : il avoue à l’Autre, il savoure l’objet a. Ces jeux de lettres sont vectorisés, orientés, ont un sens au-delà du signifié.
Je risque donc cette hypothèse, qui est peut-être à rectifier, que ces jeux de lettres illustrent que le signifiant et la lettre sont noués, c’est-à-dire que les deux lectures (ou écritures) sont possibles. Et n’est perceptible que dans le domaine du dire. Quand on lit pour traduire – ces échos ne deviennent perceptibles qu’à la lecture – on leur prête une voix. Et une fois qu’on les discerne, on est amenés à les disjoindre puisqu’il sont intraduisibles (2).
Dans la traduction de Lacan, ce type de phénomène se trouve à chaque coin de phrase. A la signification linéaire de ce que Lacan articule s’ajoutent une multitude de jeux de lettres, comme une redondance, qui corroborent que ce qu’il dit tient. C’est assez surprenant.
Ce nouage entre l’oral et l’écrit est une idée présente chez Jean Bottéro, l’assyriologue, dans ses travaux de déchiffrage d’écriture ancienne.
“La graphie phonétique parachève le couplement de l’écriture au parler”. (3)
Une note en bas de page (page 104) en donne une illustration fort sympathique :
… “Kassem (homme de confiance des fouilleurs de Suse, en Iran) ne sait ni lire ni écrire. pourtant, il me présentera chaque jour ses comptes qu’à sa manière il aura inscrits, sur un carnet, d’une manière très curieuse. Ainsi, par exemple, pour indiquer la viande, il dessinera une oreille. La viande se dit goucht en persan et ne peut guère être dessinée. L’oreille se dit gouch et il est facile de la représenter. Ainsi, pour le lait : chir, on peut voir des griffes de lion, cet animal s’appelant également chir. Le lait caillé : mâst devient lune : mât, et ainsi de suite… Dans un milieu culturel de tradition écrite, il est vrai, mais dont il était lui-même un marginal, Kassem a donc “réinventé”, à sa façon, non seulement l’idéographie, mais le phonétisme, voir l’acrophonie.
Le travail de déchiffrage des écritures anciennes (suméro-akkadiennes) met en relief la façon dont l’écriture idéogrammatique – où le mot qui désigne la chose sera représenté par le dessin de la chose – évoluera vers la phonétisation, c’est-à-dire, l’alphabet, à partir de la confrontation avec une langue étrangère. Bottéro nous invite à imaginer le scribe sumérien, celui qui connaît au départ les signes d’écriture, qui va transcrire ce qu’il entend, sans nécessairement le comprendre, en transformant les idéogrammes jusqu’alors porteurs de “chose”, en porteurs de son. Vous voyez bien dans ce frayage une équivalence avec le mécanisme du rêve lui-même.
Il est à remarquer aussi que ce soit en Moyen Orient qu’un nombre important d’alphabets noués à différentes langues, ai vu le jour, et à peu près à la même époque, celle de l’apparition du monothéisme.
Nous savons que dans ses derniers séminaires Lacan parlera de la lettre comme objet a au coeur du noeud borroméen, objet a coincé et non plus résultat d’une coupure. Cette articulation de la lettre, qu’il illustre avec l’écriture singulière de James Joyce, apparaît alors comme étant ce que le sujet peut attendre d’une cure. Mais suffit-il alors de se définir comme lecteur, de réduire la lettre au texte pour être à la page de ce dont il s’agit ?
Autrement dit, en quoi la psychanalyse se distingue-t-elle de la religion, si celle-ci fait de la lettre le corps de Dieu, objet sacré, qui gît dans le réel (4) ?
Ne pourrait-on pas dire que le monothéisme est en lui-même l’invention extraordinaire appelée par, et conséquente à l’isolement même de la lettre, alphabétique, phonétisée en tant que moment non seulement historique mais surtout de remaniement, de torsion structurale dans la mesure où il ne devient possible qu’à partir du moment où il y a inscription d’une perte? Cette perte dans le cheminement vers l’isolement de la lettre est double: celle de l’objet représenté dans l’idéogramme qui choit, puis celle du sens de son énoncé. Dans l’exemple de Hassam, le dessin de l’oreille pour grouch: (viande), l’image oreille comme objet tombe, reste le son, qui par homonymie rappellera la viande. L’homonymie elle-même oblige le passage par le non-sens pour décoller le son du premier signifié.
Quand le scribe sumérien entend un mot en akkadien, qui n’a donc pas d’idéogramme propre (5), il est confronté à un son qu’il ne comprend pas mais qu’il identifie par homonymie à un autre dans sa langue, l’idéogramme sera alors employé pour sa valeur phonique et non pas de “chose”. Ce décollement, due à l’isolement du son, du phonétique en tant que processus même qui amène à l’apparition de l’alphabet, nécessite d’une langue étrangère.
Ce qui est intéressant c’est qu’il semblerait que les sumériens aient assez vite buté sur le phonétisme mais cela n’a pas pour autant précipité la simplification de l’écriture. Ce qui pose la question de la nécessité d’une langue “étrangère” pour forcer le processus, et d’autre part, on peut se demander si ce n’est pas l’illustration même de la résistance à la lettre.
Pour conclure, une dernière question. Cet isolement de la lettre n’est-il pas à mettre en parallèle avec la façon dont la clinique de l’obsessionnel nous l’apprend: isolement des chaînes associatives entre elles pour éviter l’effet de savoir que comporterait leur nouage ? Et viceversa, collusion des lettres pour annuler la coupure qui implique leur combinatoire ? Est-ce donc un hasard si on ne trouve pas de trace significative de névrose obsessionnelle avant la constitution de (la) religion judéo-chrétienne (6) ?