Intervention au Congrès de Beyrouth
14 juin 2004

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MELMAN Charles
Rue des Archives

Premier Congrès des psychanalystes de langue arabe “La psyché (An-nafs) dans la culture arabe et son rapport à la psychanalyse” – Beyrouth du 20 au 23 mai 2004 – organisé par l’Université Saint-Joseph de Beyrouth (Faculté des Lettres et des Sciences Humaines), M. Chamoun, le Centre arabe de recherches psychanalytiques et psychopathologiques, A. Houbballah et M. Safouan.

Grâce au talent de conteur de notre ami Fouad Benchekroun, je crois que nous avons bien entendu ce qu’est le problème de l’âme quand cette âme est confrontée à une pluralité de voix propres à l’inspirer et que, comme les pétales d’une fleur, ces voix se distribuent autour d’un centre qu’il importe au locuteur de pouvoir choisir. Et c’est, si vous le voulez bien, faute de partager la même richesse que Fouad, c’est de ce centre que je vais directement parler.

Je. Je vous parle. Oui. Mais qui est ce Je ? Qui est-il et d’où prend-il son autorité pour retenir aussitôt l’attention de l’interlocuteur ? Parce que, remarquez-le, que vous soyez psychanalyste ou non, toute parole va se placer en avant du locuteur et va rétroactivement mettre en place cette instance imaginaire supposée une et qui s’appelle un Je et qui tient son autorité de rien d’autre que de la parole émise elle-même.

Si nous voulons en avoir une preuve clinique, mais également tellement commune, je vous rappellerai que justement il y a des femmes qui s’abstiennent de parler, qui sont mutiques. Et sans doute sont-elles mutiques parce que justement la parole viendrait ainsi renvoyer leur je à une autorité qu’elles peuvent contester ou bien dont elles peuvent estimer qu’elle n’est pas spécifiquement féminine. Et c’est peut-être pour cela qu’il est, je dirais, normal qu’il y ait des femmes qui, faute d’être mutiques, ne peuvent s’exprimer que par le cri, c’est-à-dire se référer à ce qui serait une autorité Autre, différente, et en souffrance puisqu’elle n’est pas reconnue comme telle, ou bien s’exprimer par les larmes, faute là encore justement de pouvoir asseoir leur parole sur une autorité qui serait spécifiquement la leur. Et c’est dans la mesure où elles crient, et où elles pleurent, que nous les aimons puisqu’elles témoignent là justement de ce défaut qui nous ravit puisque nous avons la prétention de penser que, le défaut, nous pourrions venir le combler.

Il suffit donc d’une adresse à un interlocuteur pour que l’émetteur se trouve affublé, habité d’un je et que celui-ci se présente à la fois comme autorisé sinon autoritaire et qu’on attende de lui qu’il soit un, qu’il soit unique. Et c’est souvent ce que le locuteur attend lui-même de sa propre parole, qu’elle reste fidèle à elle-même, qu’elle soit une. Mais il arrive, et ce n’est pas rare, que cette parole émise vienne surprendre le locuteur, celui qui vient de l’articuler, que cette parole le surprenne, le déstabilise, voire dise le contraire de ce qu’il a l’habitude de dire, vienne contrarier ce qu’il pense de lui-même, la représentation qu’il a de lui, ce que l’on appelle son moi. Le moi qui se trouve ainsi désavoué, défait par ce je qui d’un seul coup le surprend. Au point que celui qui a émis cette articulation peut venir la démentir, dire “non, je n’ai pas voulu dire cela”, ou bien s’en excuser, ou bien dire “ce n’est pas moi qui ai voulu dire une chose pareille”. Non, il a raison, ce n’est pas son moi, mais c’est un je, et tous ceux qui sont autour de lui entendent très bien dans ce je ainsi surpris, et dans cette phrase qui vient décontenancer et défaire le moi, ce qu’il en est de la vérité même de ce sujet.

Je vous fais cette remarque pour que nous puissions dès lors concevoir que l’émission de la parole peut se faire de deux instances radicalement différentes. Elle peut se faire, et c’est le cas évidemment le plus habituel, dumoi, l’image que j’ai de moi. L’excellence que je représente et que je cherche à cultiver, à faire valoir et à faire reconnaître.

Il est bien évident que ce moi se propose d’abord dans ce qui s’impose comme son unité, sa totalité et assurément il est épris de cette perfection que représente la totalité. Il se présente comme complet. Rien ne lui manque. C’est moi qui parle.

Mais il apparaît aussi que la qualité de ce moi trouve son axe, son orientation dans sa référence à une instance qui est idéale et qui est habituellement, communément le regard ancestral. Ce moi se fait beau et bon pour le regard ancestral qu’il est ainsi supposé satisfaire, plaire, rappeler qu’il est son élu, qu’il est son aimé, qu’il est conforme à ce qui est attendu de lui et en particulier dans la perfection qu’il réalise et qu’il fait valoir auprès des autres.

Mais on se doute bien que du fait aussi bien des diversités des cultures que des phénomènes migratoires et qui sont propres à l’histoire, il est bien évident que lorsque le milieu dans lequel ce moi cherche à se faire reconnaître est hétérogène avec ce moi lui-même qui lui est en référence avec ce regard ancestral, on imagine aisément les conflits qui dès lors se trouvent générés du fait de l’inadéquation entre le milieu social, ce que peuvent être ses références propres ou différentes, et l’instance personnelle, l’instance ancestrale qu’il s’agit ainsi de satisfaire.

Et il suffira bien sûr que chacun des interlocuteurs soit, je dirais par malheur, dans des dispositions semblables, c’est-à-dire que chacun cherche à faire reconnaître par le regard improbable de l’autre un ancêtre qui n’est pas partagé, eh bien nous imaginons évidemment le genre de difficulté qui peut s’en produire dans l’aliénation la plus parfaite de ceux qui pourtant mettent leur meilleure volonté, leur meilleur courage et leur meilleure intelligence pour essayer de résoudre cette discordance.

Comment faire ?

Comme je l’évoquais tout à l’heure avec vous le je, lui, n’est pas le point d’émission, le point d’apostrophe de la parole contrairement au moi. Quand je parle avec mon moi c’est de lui que je démarre mais le je est produit rétroactivement par la parole et c’est elle qui vient le constituer et surprendre lemoi. Et ce je vient en quelque sorte échapper à ce caractère social du moi, pour faire entendre quoi ?, pour faire entendre, nous le savons, il a fallu qu’il y ait quelqu’un qui ose le dire pour que ce savoir devienne, je dirais reconnu car en réalité il était su avant Freud que ce je qui était ainsi surpris par sa propre parole exprimait là à cette occasion la singularité de son désir bien au-delà des apparences flatteuses du moi, disait sa faiblesse et disait également d’une certaine manière sa déserrance, puisqu’il se trouve en quelque sorte articulé, c’est le cas de le dire, entre un objet, l’objet cause du désir qui lui échappe, et qui lui échappera quoi qu’il fasse et quelles que soient les rencontres heureuses ou pas, tychiques ou pas, qu’il fera, eh bien, cet objet, le sujet du désir est condamné à le manquer, à le rater, de même qu’il est condamné à manquer l’accord parfait avec cet idéal qu’il cherche à satisfaire, sauf, sauf à venir mourir pour lui, c’est-à-dire à venir le rejoindre au lieu même d’où il exerce sur chacun d’entre nous son pouvoir.

Et ce que je me permets d’avancer pour vous, c’est que l’âme telle que la psychanalyse permet à sa façon d’en parler, l’âme c’est cette flamme vacillante de la vie entre cet objet qui ne saurait être retrouvé et cet idéal que l’on ne saurait satisfaire. Précarité et douleur de l’âme. Et je dirais que c’est bien pour cela que, communément, nous cherchons, pourquoi ne pas le dire, à nous en soulager. Et on imagine immédiatement les moyens qui sont permis, qui se proposent pour en guérir chacun de nous de cette pathologie qui s’appelle l’âme, cette existence ainsi écartelée et précaire.

D’une part, cette âme peut venir renoncer à ce qui est donc sa vacillation, sa fluctuance, ce que l’on appelle aussi sa liberté pour en quelque sorte, effectivement, devenir une et ne plus parler que selon ce qu’elle imagine être inscrit et prescrit par cet ancêtre auquel elle se réfère.

Renoncer donc à l’exercice de la subjectivité pour ne plus être qu’un individu dans une communauté et donc parler tous ensemble (et cela conforte beaucoup de constater que les autres vous soutiennent dans cette κοινη, couiner, dans ce parler ensemble, ça aide, parler ensemble), ce qui n’est plus que le propos supposé venir de cet Autre mais qui dès lors vient radicalement vous soulager, vous libérer du poids de l’existence avec, je dirais, un avantage qui n’est pas négligeable : c’est que ce dispositif m’introduit à une forme de jouissance nouvelle car jusqu’ici j’étais en quelque sorte condamné à ne pouvoir me satisfaire que du semblant d’objet, puisque cet objet cause du désir m’échappe, eh bien si je me mets à cette place de l’Autre, dans le grand Autre comme le spécifie Lacan, je peux estimer avoir accès à cette jouissance même que je lui prête, c’est-à-dire à tous ces objets auxquels moi, en tant que sujet, j’ai renoncé, dont je me suis séparé, que j’ai sacrifiés et que je lui ai donnés, en imaginant que ces objets en dernier ressort sont ceux de sa jouissance. Et je me permets d’attirer votre attention sur ce point qui, je dois dire, moi-même me révolte et me surprend. C’est de voir comment dans un tel dispositif, l’accomplissement de ce qui est l’idéalisme débouche du fait d’être supposé mettre en place celui qui s’y expose à l’objet même, eh bien, l’expose aussi à une certaine forme de brutalité qui cliniquement a un nom, elle s’appelle perversion.

Et je trouve qu’il y a dans ce nouveau paradoxe, dans ce nouveau déchirement, une violence qui nous est intolérable, autrement dit que ce mode de guérison, que cette thérapeutique appelle un renouvellement de la réflexion. De même, je vais bientôt m’arrêter sur ces quelques considérations, de même j’évoquais pour vous tout à l’heure le fait que ça parle et que donc cela suppose un je, mais à moi qui vous parle, d’où me vient cette parole ? On va tout de même pas imaginer que j’ai le génie, le talent de la fabriquer ainsi à mesure.

Elle me vient, bien sûr, d’un lieu Autre, ce que Freud lui aussi le premier a appelé l’inconscient, c’est de là qu’elle me vient mais elle vient à moi dans l’adresse d’un tu. C’est pas le Ich sagen qu’évoquait si bien François Wahl à propos d’Heidegger. Ce serait plutôt le Du sagen et c’est ce tu qui me vient de l’Autre que j’endosse sous la forme du Je. Ce lieu d’où me vient ainsi ma parole est celui d’une écriture, chacun de nous a spontanément rapport à une écriture qui le dirige qui le mène, qui le conduit, qui le guide. Et d’où il tient son je. Et il n’y a bien sûr, je dirais, pas d’inconvénient majeur à ce que pour certains cette écriture puisse si facilement être divine. Il y a eu ce maître auquel nous nous référons et auquel je ne manquerai sûrement pas de rendre hommage car il est toujours tellement en avance sur ce que nous pouvons et sur ce que nous osons dire, ce maître qui disait : “Dieu est inconscient”. Alors, chacun de nous peut le lire comme il le veut. Mais il est bien évident que l’existence même de l’inconscient, c’est-à-dire de cette écriture en chacun de nous qui nous guide, qui nous mène, qui nous conduit, qui nous adresse, qui nous interpelle et sous la forme de ce tu – ce “tu tuant” disait Lacan -, eh bien, il est bien évident qu’à partir de cet instant, chacun de nous est exposé à ce qu’on appelle la fidélité au texte.

Il est évident que la psychanalyse, c’est sa propriété et à mes yeux son prix, voit dans cette fidélité autre chose que ce qu’il en serait d’une répétition littérale. Elle y voit au contraire l’isolement, l’analyse des facteurs qui sont déterminants pour chacun de sa subjectivité et afin qu’il ne la remette pas à telle ou telle autorité, qu’il s’en débarrasse, mais qu’il accepte de vivre sa vie. Évidemment le sujet a l’impression de la voler parce que tant qu’elle n’est pasune, elle fait coupure dans l’Autre. Il a l’impression, celui qui parle, qu’elle fait blessure dans l’Autre, qu’elle l’ampute, qu’elle y fait un trou, ce qui est insupportable, qu’elle vient manquer à la complétude divine.

Nous sommes néanmoins je dirais là-dessus assez avancés. Pas assez, bien sûr, à mon goût, mais en tout cas nous avons quand même fait un petit bout de chemin qui nous permet d’avoir, vis-à-vis du texte, peu importe ce qu’il est, mais je crois qu’il nous est possible aujourd’hui de reconnaître que nous pouvons tous, nous avons les moyens, de lire les textes de la même façon quels qu’ils soient, de la même façon c’est-à-dire en acceptant tout bonnement cette ek-sistence que le texte lui-même nous donne.