En guise d’introduction à ces journées :
Le thème choisi pour ces journées prend place à l’intérieur de nos observations et des interrogations sur les changements qui s’opèrent dans notre clinique quant à la manière dont un sujet prend en compte son existence et en repère les points de difficulté.
Si changement il y a, son décryptage ne peut s’appuyer pour nous que sur ce qui traditionnellement concerne la structure psychique, et dont la problématique oedipienne, en est , nous dirions le fondement.
Nous savons, depuis Freud, que c’est à la mère ou à son substitut, en tant qu’elle se trouve impliquée dans les premiers liens avec l’enfant, nous savons que c’est à elle qu’est dévolue la lourde tâche de la mise en place du registre pulsionnel et de la libido. De plus ce temps-là, marqué par le refoulement conditionne la mise en place de l’inconscient qui participe de notre division subjective.
Lourde tâche parce qu’elle a pu être à maintes reprises, malmenée, dans l’histoire de la psychanalyse jusqu’à nos jours, par la responsabilité qui lui était attribuée des symptômes de l’enfant, ou du mal être du sujet adulte aux prises avec les embarras de son désir.
D’autant plus malmenée que cette mère a partie liée avec notre inconscient, qui reste en grande partie énigmatique. L’énigme étant en général mal reçue dans notre social. Donc énigme d’un côté, et de l’autre quand les cliniciens la rencontre, c’est leur psychologie à ces mères qui peut prendre le devant de la scène, c’est la mère plutôt mauvaise éducatrice , ou selon les circonstances de cette rencontre (par exemple si son enfant est placé ou si celui-ci présente des symptômes qui attaquent le narcissisme de cette mère) et nous avons à ce moment-là des tableaux de mère telle que la mythologie ou la Bible nous les ont décrites. Médée (toujours associée à la figure de l’infanticide), Phèdre, les deux mères du Jugement de Salomon. Figures de la douleur, de la possession, de l’agressivité et de la domination etc.
Par contre, dans ces premiers entretiens si elle peut comprendre que notre intérêt et notre propos vis-à-vis d’elle n’est pas sa psychologie, alors une rencontre peut s’instaurer.
Deuxième point que je voudrais mentionner pour introduire ces journées et qui concerne les destins du désir de la mère.
C’est la manière un peu particulière à l’heure actuelle, dans notre social, d’aborder la question de l’inceste. Sa prohibition est la seule possibilité pour une société, selon les termes de Cl. Lévi-Strauss, "de passer de l’état de nature à l’état de culture", mais ceci ne doit pas nous faire oublier l’importance de ce temps premier de l’érotique avec la mère, indispensable à la survie corporelle et psychique de l’enfant. Jusque-là, ceci était parfaitement admis, implicite, dans la tradition culturelle de nos sociétés mais aussi jusque-là (ce n’est pas le cas maintenant) parfaitement cadré je dirai chapeauté avec des variantes bien sûr selon les sociétés, mais en résumé, il était signifié que, au bout d’un moment, çà devait s’arrêter.
G. Duby dans son livre Mâle Moyen Age fait remarquer qu’à cette époque, les garçons étaient séparés de leur mère, à 7 ans, avec brutalité dit-il. C’est à la brutalité de cette séparation et à la nostalgie, qu’il attribue les idéologies de l’époque concernant le couple.
La femme doit être gouvernée. La relation doit être hiérarchique. L’homme doit tenir en bride les femmes qui lui sont confiées. Manière de rendre compte que la relation homme-femme remet en chantier l’objet maternel, la jouissance perdue, et que seule une loi permet de donner une autre dimension à l’objet maternel.
De nos jours, donc, ces premiers temps peuvent devenir suspects, d’abord parce que la relation de la mère à son enfant devient de plus en plus un objet d’observation, tout est tiré du côté de la science, répertorié, l’enfant est lui-même testé, expertisé, et du coup ces premières relations peuvent perdre de leur part d’insouciance, de naturel, c’est-à-dire que le désir, au sens du désir inconscient, le désir de la mère ne prend plus la place qui lui revient. Ou bien elle s’interroge constamment sur le bien fondé de ce qu’elle fait ou bien elle est interrogée, et le repérage du symptôme qui ne manque pas d’être là dès les premiers moments de la vie avec l’enfant ne doit pas faire oublier ce qui est primordial : c’est la relance du désir de la mère.
Relance du désir de la mère (terme de Bergès et Balbo dans leur livre : Le Transitivisme). Certains exposés vont aborder ce point central sur les destins du désir de la mère, lorsque le désir inconscient de la mère pour des raisons de sa propre histoire ou parce qu’il n’y a pas de relance de la part de l’enfant, le désir inconscient n’est pas à l’oeuvre dans la relation.
C’est aussi un point nodal dans la conduite des cures : l’analyste peut marquer que le désir inconscient est à l’oeuvre dans la parole, et du coup il y a relance de ce désir, point nodal aussi dans la rapport homme–femme etc. …
Ces premiers temps privilégiés de la vie d’un enfant avec sa mère peuvent paraître suspects dans notre modernité parce que (à l’inverse de ce que nous indique G. Duby pour le Moyen-Âge) ce que nommait Freud "la barrière de l’inceste" peine à se traduire dans notre social.
Pourquoi y aurait-il comme cela dans notre social un sentiment d’inceste généralisé dont nous aurions à nous protéger, comme s’il y avait toujours quelque chose à l’affût, prêt à surgir et dont le sujet se trouverait démuni pour s’en protéger ? …
Peut-être une ébauche de réponse avec ce que je vais essayer de rendre compte à grands traits.
Dans notre clinique, comment se traduit pour un sujet cette proximité avec la mouvance maternelle, cette préoccupation quasi obsédante parfois, quant à l’énigme du désir de la mère. Préoccupation sur son énigme, mouvement irréversible pour s’en rapprocher presque aussi fort que le rejet, le recul vis-à-vis d’elle. Tout ceci s’accompagnant d’un sentiment de frustration ou de menace sur le monde qui les entoure…
Nous pouvons observer que plus la vie du sujet est marquée par cette proximité du désir de la mère plus le sujet organise son existence dans deux directions qui peuvent paraître antagonistes et opposées, et qui ont des conséquences non négligeables sur son désir.
D’abord, face au désir que ce soit le sien ou celui le désir de l’autre, la réaction du sujet je dirais son extrême réactivité peut être le refus, le retrait, ou l‘angoisse…
Je vous lis ces quelques lignes de G. Pommier tirées de son dernier livre Qu’est ce que le Réel ?
"N’est-il pas fréquent que le hurlement du nourrisson ne corresponde à aucune demande précise, même pas celle de la présence ? Il témoigne davantage de ce qui refuse, que de ce qui appelle…
Les cris signifient un refus de la détresse autant que la détresse elle-même et ils témoignent pour la dignité de la négation…
L’être le plus désarmé affirme sa paradoxale liberté et sa distance à l’égard de quiconque prétend l’assister".
Si ces formulations témoignent du sujet qui écrit, ces formulations témoignent aussi d’un point de vérité et de structure pour chacun d’entre nous.
Jean-Paul. Hiltenbrand à l’occasion d’une conférence à Clermont Ferrand (1996) parlait de la mise en place de Das Ding (la Chose). On pourrait définir Das Ding comme la matrice de ce qui insiste pour le sujet.
Jean-Paul Hiltenbrand faisait remarquer que d’une manière ou d’une autre nous avons tous rencontré la figure de la frustration de la violence dans les premiers temps de notre existence et que c’est çà que nous "avons toujours à disposition" sous la forme de la négation quand se présente à nous la question du désir dans la demande. C’est cette mise à disposition qui est notre arrimage symbolique.
On le retrouve bien sûr d’une manière radicale dans le travail social, quand les conditions subjectives ou matérielles d’un sujet se rapprochent de ce que Freud nommait "la détresse primordiale du nourrisson" reviennent pour lui les vieux réflexes qui ont présidé à la relation primordiale c’est à dire garder un coin de survie psychique dans le refus. Mais le sujet est là dans sa mise à l’écart.
Quand nous intervenons auprès des travailleurs sociaux, il faut les aider à reconnaître et accepter ce point de structure qu’ils ne peuvent pas ignorer dans le travail avec les personnes qui leur sont confiées. Mais ce refus à un prix, c’est ce que Freud appelait "l’impuissance psychique", une impuissance au niveau du désir.
Ceci dit, et c’est le deuxième point, dans sa fixation au désir de la mère, le sujet y a trouvé quelque chose. Dans le plaisir, dans la douleur ou le masochisme, le sujet y a rencontré la flamboyance de l’objet, quelque chose qui a animé la mère, qu’il a subi, auquel il a été soumis, que ce soit du côté du plaisir ou de la douleur.
Il y a un point d’incandescence avec l’objet phallique maternel qui peut pousser jusqu’aux limites extrêmes. J’ai relu quelques textes de M. Duras ces derniers temps parce que me semble-t-il, elle a pu faire flamber toute une génération par le génie de son écriture en tant que cette écriture donne corps à l’objet maternel, et donne l’illusion que la barrière de l’inceste peut être levée. (Un point à remarquer que soutient, valorise M. Duras, c’est que ses personnages féminins sont délivrés de toute subjectivité. "La réflexion est un état que je trouve douteux qui m’ennuie. Et si vous prenez mes personnages ils sont tous, ils précèdent ce temps là, enfin les personnages que j’aime, que j’aime profondément". M. Duras (Les lieux de M. Duras).
Deux modes de rapport au monde qui témoignent de la place de la jouissance perdue, comme pierre angulaire de la constitution du sujet mais aussi de ses symptômes.
Freud et Lacan chacun à leur manière ont construit une théorie qui part du postulat que l’avènement du sujet désirant passe par une barre sur le désir de la mère. Par exemple, c’est ainsi que c’est indiqué dans la formule de la métaphore : qu’est ce à dire ?
Sinon marquer que pour tout sujet qu’il soit homme ou femme, la condition de son désir, de son émancipation de sa liberté, passe par un renoncement. Ce renoncement était jusque là admis, reconnu dans le social par la fonction du père. Cette fonction force nous est de remarquer qu’elle n’est plus reconnue en tant que telle dans le social.
Le mérite de Lacan est d’avoir centré son propos sur les lois du langage et de la parole : dans les Formations de l’inconscient il dit expressément que la "sortie" du désir de la mère, c’est une affaire de dialectique. Il centre son propos sur 3 termes bien sûr (mère – enfant – phallus), mais en tant que le phallus pour lui c’est le langage et la parole.
Qu’est ce à dire d’une autre manière ?
La dialectique c’est une opération qui consiste à tirer les conséquences du réel de l’existence (les évènements, les rencontres de la vie) tout réel étant de nature à obliger le sujet "à renaître de ses cendres auxquelles il aspire". Manière de dire que le réel d’un sujet c’est ce qui va le toucher jusqu’à l’angoisse parce qu’il va attaquer ce qui l’a constitué au départ et se trouve dans un premier temps inarticulable.
Il est à remarquer que dans notre modernité, cette dialectique est devenue une opération individuelle qui n’est plus relayée par le social dans la fonction du père, et donc toujours à recommencer, jamais acquise, d’où la fragilité de notre social, que j’évoquais au début de mon propos, inquiet, dans la suspicion quant à la mise en place de cette "barrière de l’inceste".
Dernier point que je voudrais aborder et qui j’espère pourra être validé dans les exposés cliniques.
De quoi est fait le désir de la mère ?
En première approximation, il est différent selon que l’enfant aura été donné à la mère ou aura été demandé au père. Un enfant donné à la mère c’est un enfant qui n’est pas perçu comme s’inscrivant dans le circuit des échanges, il n’est pas extérieur au monde clos et fermé de la relation privilégiée mère-fille. C’est un enfant en défaut de symbolique parce qu’il ne s’inscrit pas dans le registre de la demande et du désir il est pris comme objet et son inscription dans le social est problématique… On peut se demander si le désir de la mère peut s’exercer dans cette conjoncture où le manque est refusé. Il ne suffit pas que le désir de la mère soit là, il faut qu’il puisse s’exercer.
Un enfant demandé au "père" (au sens de la fonction du père) indique qu’une femme a pris en compte que le phallus il faut aller le chercher, parce que le phallus est le signe de ce qui est désiré, du coup, l’enfant, comme elle d’ailleurs, peuvent être ces signes phalliques de la manifestation du désir.
Dans cette conjoncture on comprend que la mère va avoir à coeur de relancer ce désir avec l’enfant mais elle va le faire aussi pour elle d’où cette division si précieuse à l’enfant qui lui permet, à lui, d’apprendre à relancer son désir avec elle, mais aussi avec tout son entourage social.