Actualité de Dora
04 décembre 2005

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REY-SENTENAC Françoise



En quoi Dora nous intéresse-t-elle encore ?

Cette jeune fille de 17 ans qui viendra rencontrer Freud l’espace de trois mois pour brusquement le quitter les premiers jours du XX siècle, en quoi peut-elle encore nous interroger et encore nous émouvoir ?

Dans le fil des questions posées par le titre de ces journées, l’intérêt de Dora s’est accru pour moi après la lecture du texte de Lacan "Intervention sur le transfert" que l’on trouve dans les Ecrits.

Lacan, qui centre son propos sur le cas clinique de Freud, indique l’importance et la place tenue par le désir de Freud, intérêt, désir de Freud "qui fait vibrer le texte d’un frémissement et le hausse bien au-dessus de toutes nos monographies psychopathologiques" (Ce sont les termes de Lacan).

Pas de désir de l’analyste sans la remise sur le chantier du désir de l’homme ou de la femme qui écoute et intervient.

Comment parler du désir d’une femme sans l’articulation au désir d’un homme ?

Y aurait-il une autonomie structurale du désir de chacun des protagonistes. En tout cas pour une femme, notre clinique nous l’indique, c’est bien avec la marque du désir d’un homme qu’une femme actualise pour elle, une mise en pages de son désir, une mise en histoire, une vectorisation de ce désir, en somme la constitution d’un savoir, c’est le procès de la castration qui est en marche. On peut comprendre ainsi la phrase de Lacan dans le séminaire encore : "C’est de là où elle est toute pour un homme, qu’une femme peut avoir un inconscient".

Mais c’est une opération qui d’ailleurs n’est pas toujours à disposition pour une femme, c’est là où elle n’est pas toute.

Et puis il y a un désir d’homme et un désir de femme mais avant tout il y a le désir et la possibilité (ou pas) de sa relance entre un homme et une femme.

Lacan toujours dans ce texte "Intervention sur le transfert" parle de renversements dialectiques entre Freud et Dora. Mouvements dialectiques dans une cure entre la parole de l’un et les interventions de l’analyste, mais mouvements dialectiques entre un homme et une femme, deux discours, deux désirs, qui rencontrent un point de réel, travail de la métaphore, qui relance le désir, à moins que cela reste indépassable parce que ce n’est plus dialectisable.

Au fond c’est une mise en fonction du non-rapport avec le retour incessant du point de réel.

Entre Freud et Dora, ça s’est dialectisé un temps (trois mois) ce qui a permis à Dora de s’appuyer sur les interventions de Freud, mais Dora a interrompu, a rompu le pacte, elle ne viendra pas à son rendez-vous de Janvier de l’an 1900.

Donc désir d’une femme dialectisable ou pas au désir d’un homme ?

Pour tenter d’en dire quelque chose j’ai choisi de partir d’un point de la clinique de Dora, parce qu’il est à la fois universel et toujours bien ancré dans notre modernité. Je l’appellerai ainsi : "le front du refus" de Dora.

Universel il l’est ce "front du refus" dans la question féminine. Lacan lui-même fait entrer ce texte de Freud dans l’universel en le comparant à un des chefs d’oeuvre de la littérature française : la Princesse de Clèves (à cause justement de l’implication de Freud à l’équivalent de M. De Nemours qui n’a de cesse de faire fléchir Mme de Clèves, comme Freud, Dora), Princesse de Clèves qui préférera le couvent à l’amour. Dora, elle, prend la porte.

Je cite Lacan "A l’endroit de Dora, la participation personnelle de Freud dans l’intérêt qu’elle lui inspire, est avouée en maints endroits de l’observation. À vrai dire elle la fait vibrer d’un frémissement… qui hausse ce texte au niveau d’une Princesse de Clèves en proie à un bâillon infernal" Voilà pour Dora.

Madame de Lafayette auteur du roman écrivait à un ami.

"Je suis ravie que vous n’ayez point de caprices. Je suis si persuadée que l’amour est une chose incommode que j’ai de la joie que mes amis et moi en soyons exempts".

Cette question du refus de l’amour, je ne la prendrai pas du côté de l’hystérie ni de la position virile ce qui a fâcheusement tendance à donner une note péjorative au désir féminin, mais plutôt en lui rendant sa part de vérité et en indiquant comment sa persistance est sérieusement mortifère.

Lacan dira d’ailleurs de Dora, "Freud n’a pas réussi à émouvoir l’Achéron".

Le refus de Dora est pris au coeur de la manifestation du désir masculin, celui de M. K. qui déclenche toutes les hostilités.

Je rappelle brièvement les éléments de l’histoire de Dora au moment où elle vient rencontrer Freud.

Avant que les hostilités se déclenchent, que se passait-il dans la famille de Dora ?

Voilà une jeune fille parfaitement intégrée à la névrose familiale.

Une mère au ménage et un père préoccupé d’une femme Mme K.

Dora et son père ensemble dans la vie de famille de M. et Mme K., l’un et l’autre associés pour des raisons différentes à la jouissance de Mme K.

Ce que Dora y trouve, aidée en cela par l’intérêt que porte son père à cette femme, c’est la possibilité d’un questionnement sur l’objet féminin, en tant qu’il serait capable de maintenir le désir d’un homme.

Bien sûr Mme K. c’est une passion pour Dora, c’est un ensorcellement dit Lacan mais c’est aussi avec cette femme qu’elle a pu parler des choses de la vie, des enfants etc, ce qui a permis à Dora d’investir le monde qui l’entoure le monde des objets. Dora avait un bout de vie et était amorcé pour elle quelque chose sur son désir de femme.

Ça c’est du côté de l’objet.

Pourquoi est venue la "catastrophe" qui a entraîné la maladie de Dora, mais surtout sa dénonciation du mensonge familial, "j’ai été utilisée pour couvrir la liaison amoureuse entre mon père et Mme K.", dit-elle à Freud, il y a une sorte d’effraction de la part de Dora, qui révèle la névrose familiale, auquelle elle refuse maintenant de participer.

La catastrophe est venue par le biais de M. K. qui dans la fameuse scène du Lac, manifeste à Dora son désir, un désir d’homme, où pour le dire autrement, vient à apparaître l’objet phallique.

On le sait, notre clinique nous l’indique, cette irruption par le désir d’un homme de l’objet phallique peut être perçue par une femme sur un mode traumatique, la victime est là et la vengeance n’est pas loin. C’est pourtant là que le désir d’une femme est engagé. La spécificité du désir féminin est qu’il a à se loger dans la jouissance phallique, mais pas à n’importe quel prix.

On peut remarquer que le refus de Dora, son idée de vengeance est renforcée par la phrase de M. K. qui révèle à Dora "mais ma femme n’est rien pour moi".

La gifle vient après cette phrase.

M. K. annule un lien, une histoire, quelque chose du côté de l’amour en annulant sa femme. Il annule Dora. C’est pourtant à partir de là qu’une femme peut trouver une assise pour sa place d’objet auprès d’un homme. Il y a bien quelque chose à dialectiser entre le phallus et l’objet.

Comment ça répond pour elle, lorsque l’objet phallique vient à se présentifier dans le réel ? Notre modernité nous apprend que rien à priori ne vient colmater pour une femme cette apparition de l’objet phallique, c’est en premier lieu du pur réel, un trauma, plus rien du côté symbolique pour pacifier ce trou.

Juste une petite vignette clinique : une jeune femme qui vit la relation sexuelle avec son ami sur le mode de l’inquiétude, quelque chose même qui pourrait s’apparenter à un sentiment d’étrangeté (la bête prête à surgir). L’Autre n’est pas très engageant dans ce contexte, mais surtout il arrive parfois que son ami rentre à la maison avec un film violent, il paraît que ces films ont un message contre la violence ("moi, je n’ai pas encore remarqué", dit-elle) et à ce moment-là, dit-elle, c’est l’occasion d’une crise, d’une désorganisation subjective, une violence pour elle.

Ils ont fini par discuter et, quant à lui, sa vie est ainsi faite qu’il lui faut de la violence à regarder chez elle ou dans les films, pour se représenter ce que c’est, dit-il.

C’est au lieu de l’Autre que quelque chose s’élabore.

Deux jeunes perdus dans leur histoire, attachés seulement par ce bout de réel, attachés et en souffrance, ils ont quelque chose en commun mais qu’ils abordent de manière totalement différentes. Ceci dit elle commence nombre de ses séances par le discours de la victime, ils sont tous pareils, et puis çà tombe, peut être un jour ferra-t-elle comme Dora, le phallus elle ne voudra plus le lâcher, peut-être parce que de ma place, en lui voulant du bien, j’opérerai sur elle une sorte de forçage phallique.

Forçage phallique de Freud lorsqu’il indique toujours à Dora que son désir c’est M. K. et que c’est quelque chose qu’elle refoule. Il n’y a pas d’alternative possible pour Dora, pas d’endroit où se réfugier pour une quelconque position de sujet.

Lacan dira : d’une certaine manière Freud a raison (il vaut mieux ça pour une femme que de revenir à s’occuper du père) mais avant il aurait fallu qu’elle puisse élaborer quelque chose du côté de son objet. Seul, dans la cure, le passage par l’amour de transfert permet de faire que l’objet (sa part de réel) soit phallicisé. C’est toute l’élaboration de Freud sur le transfert suite à cette cure.

Le forçage phallique a cet inconvénient majeur, c’est que ça répond en face sur le même mode.

C’est ça le côté mortifère du front du refus.

Certaines femmes se drapent du drapeau phallique pour indiquer leur souffrance, le peu de cas qu’on a fait d’elles, elles sont victimes, mais elles peuvent aussi se présenter (voir Dora) avec quelque chose qui relève de la méchanceté. Dora n’est pas très tendre ni avec Freud, ni avec la famille K, ni avec son père. On voit toute la dimension mortifère du phallus quand il n’est pas articulé aux coordonnées signifiantes du sujet.

Le déplacement opéré par Lacan nous permet de dire que Freud était préoccupé de faire valoir le phallus, ce qui a pour inconvénient majeur c’est de le renforcer et de créer deux protagonistes qui s’affrontent pour le même objet.

C’est de ce point de vue que je trouvais une actualité à Dora.

On peut considérer qu’à l’échelle sociale l’égalitarisme est une forme de forçage phallique, qui rabat le désir à des formes archaïques, comme la demande de reconnaissance ; parce que c’est un forçage qui n’est pas sous-tendu par les lois du langage et de la parole.

Il y aura toujours pour une femme la nécessité de structure de faire valoir un lien Autre qui est son domicile, si le social ne le ménage pas, elle ira toujours le faire valoir mais dans le combat.