Voici qu’en écrivant ce texte (1) me reviennent quelques épisodes d’une "prise en charge" qui commençait très mal. C’est un jeune homme qui se présente gravement dépendant de l’héroïne. Il veut s’arrêter, il sait ce qui lui faut, partir loin de Paris, de ses "mauvaises fréquentations". Il me rassure "rien ne me retient, je n’ai pas de famille, pas d’ami, personne". Il m’avait prévenu, presque menaçant dès le premier entretien : "je ne veux pas qu’on parle de ma famille". Je lui présente les possibilités existantes d’accueil en post-cure. Son souhait de quitter ces lieux où rien n’arrête son désir de se détruire me semble pertinent. Il commence assez vite à diminuer ses prises d’héroïne, se prêtant volontiers à la cure médicale. Lorsque je lui décris en détail comment se passe un séjour en post-cure, il découvre qu’il devra partager son hébergement thérapeutique avec des personnes ayant eu le même problème que lui, des toxicomanes. Il refuse catégoriquement cette cohabitation. Une autre solution : la maison de santé ? Il affirme, péremptoire : "je ne suis pas malade !" Et pourtant il revient me voir, s’assurant qu’il me fait réfléchir. Il me raconte son passé récent, sa vie, seul dans sa caravane, puis dans la rue depuis l’incendie qui l’a détruite. Ce jeune homme est parvenu, au prix d’ efforts surhumains à se construire un univers quasi désertique. Pendant les entretiens, j’échafaude des projets. Je me dis qu’il pourrait peut-être se trouver bien dans une famille d’accueil, dans un réseau de gens formidables avec lesquels je travaille dans les Alpes… Mais c’est impossible, il m’a prévenu, interdit de parler famille, même de substitution. Un jour il m’annonce : "Je ne pourrai pas venir vous voir lundi, car je pars avec ma tente en Charente" Je jubile et réagis au quart de tour, – ainsi que le rappelle Freud : "le lion ne saute qu’une fois" – "Vous avez une tante en Charente !". Il me regarde goguenard. "Mais non ! Je pars avec ma tente, une canadienne". S’empressant d’ajouter, méfiant "et pourquoi voudriez-vous que j’ai une tante ! ?". Je suis démasquée, je lui explique mon désarroi, je lui parle des familles d’accueil mais aussi de son refus anticipé qui rend impossible cette tentative. Dès son retour de Charente, il revient m’interroger sur ma drôle d’idée. Il partira à Grenoble, ses retrouvailles familiales seront très difficiles mais fructueuses.
J’ai envie de conclure par l’invite de Lacan, toujours dans Télévision "je rétablis que ce qui s’énonce bien, l’on le conçoit clairement – clairement veut dire que ça fait son chemin."
(1) Extrait, in : Que serait un travail social qui ne serait ni théologique, ni politique ? La psychanalyse apporte-t-elle une réponse humaniste ?, Paris, Éd. A.L.I., 2006, pp. 169-174 (click ici pour trouver ce livre dans notre catalogue)