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Association lacanienne internationale

La fourmi est l’homme idéal

Notes de lecture à propos de l’article d’Heiner Muller

In Penser est fondamentalement coupable, H. Müller, Fautes d’impression, pp 185 à 205, l’Arche 1991.

Marc Morali 

C’est avec le concept de jouissance, introduit par Jacques Lacan, que nous lisons les effets des profondes mutations qui touchent les sociétés occidentales et confrontent le psychanalyste à des figures nouvelles.

Est-il utile de rappeler que la psychanalyse s’inaugure de la découverte par Freud d’une autre grammaire dite inconsciente à laquelle Lacan donnera sa valeur de discours ?

Des textes sacrés aux textes de loi, l’ordre chez l’humain passe par les mots, des mots qui produisent, inventent l’évènement, créent le monde, l’ordonnent, à tous les sens du terme.

Le mot d’ordre tire son efficace d’un contexte. Il n’est pas à confondre avec ce que Lacan appelle les signifiants primordiaux qui ordonnent le Réel, ni encore avec le signifiant maître qui donne la parole à l’esclave et inaugure la ronde des discours. Le mot d’ordre s’appuie sur ce qui dans le semblant fait promesse, quitte à la dévoyer. C’est ainsi que les slogans, impératifs, injonctions, concepts, semblaient, jusqu’à un passé récent, tirer d’une position discursive leur pouvoir de distribuer la jouissance. Aujourd’hui, la technique promeut le vrai sur le vrai, en direct, en temps réel ; la langue suivra !

En 1969, Jacques Lacan tient son séminaire sur le thème « d’un autre à l’Autre ». Nous sommes alors dans l’après coup du printemps 1968, où Lacan promettait aux étudiants l’avènement d’un maître plus terrible que ceux qui avaient, jusque-là, prélevé leur part de jouissance pour prix d’un certain ordre Social. S’agit-il d’un moment comparable à celui que Freud produit avec les textes souvent décriés de la deuxième topique ? Le langage, qui préexiste à l’entrée qu’y fait le parlêtre, charrie les sédiments du passé. La psychanalyse n’est bien sûr pas une Weltanschaung, mais elle ne peut pas faire l’économie de traverser l’histoire de la cité et de reconnaître les conditions nécessaires à son apparition, la science et la démocratie.

Arrêtons-nous à la leçon du 19 mars 1969. Lacan y commente un article intitulé « jeunesse piégée » : « Le capitalisme a tout à fait changé les habitudes du pouvoir (…) elles sont devenues plus abusives (…) le capitalisme a introduit ceci, qu’on n’avait jamais vu, le pouvoir libéral. (…) L’intérêt de la révolution russe est d’avoir restitué les fonctions du pouvoir.(…) Le capitalisme règne parce qu’il est étroitement conjoint avec cette montée de la fonction de la science, mais ce pouvoir camouflé, secret, et anarchique, parce que divisé contre lui-même, il en est aussi embarrassé qu’un poisson d’une pomme, parce qu’il se passe du côté de la science quelque chose qui dépasse ses capacités de maîtrise (…) la réforme et la protestation sont de nature à en aggraver les effets : il est certain qu’il ne peut pas y être répondu par un mot d’ordre ! (…) je ne peux pas dire ce qui ferait tournant décisif, parce qu’on ne peut pas le dire (…) ». Lacan conclut ce long paragraphe par « la mise en question de tout ce qui s’est présenté jusque-là, à savoir toute fonction tendant à mettre de l’ordre, un ordre universel, un ordre unitaire, ce mode de rapport à nous même que l’on appelle savoir ».

Cette constellation, induite par ce qui ressemble à un vent de liberté soufflé par le progrès scientifique, révèle au fil des ans sa nature mortifère : un ogre virtuel, ne répondant à rien d’autre qu’à une logique arithmétique, s’installe au cœur du dispositif législatif et va perturber de façon inquiétante le champ économique et social, et les appuis qu’y trouve le parlêtre dans ses identifications. Là où le signifiant-maître garantissait la place vide et traçait le partage de l’impuissance et de l’impossible, la jouissance ne rencontre plus d’autre butée que celle qui empêche le profit ; et ses modalités errent dans les replis d’un espace sans repères. L’insuffisance des maîtres ou des pères est à lire au regard de cet avertissement que lance Lacan dès 1969 : rien ne sert de protester, la critique renforce le système ; il faut lui opposer un système de pensée, et pour rétablir le pouvoir des mots, le conflit ne se cantonnera pas à la sphère psychique !

En d’autres termes, quand la science et la philosophie ont tué Dieu, la musique n’ébranle plus les murailles de la tyrannie… la littérature non plus, ni la peinture. Ce qui est éliminé, c’est l’expérience, au sens de la confrontation avec le Réel.

S’agit-il de l’émergence d’un nouveau psychisme ? ou devons-nous convenir que l’hypothèse d’une norme névrotique reste liée à la forme — aujourd’hui devant un point de rupture — que prend dans une société le conflit entre les figures du pouvoir et celles du savoir. Cette deuxième hypothèse ouvre, en tout cas, la perspective d’une autre modalité du discours.

La démocratie est l’une des conditions d’apparition de la psychanalyse. Cette remarque de Lacan nous incite à relire l’histoire de ses fondations, et c’est sur ce chemin que nous rencontrons la tragédie grecque, centrée sur la régulation de la jouissance, enjeu d’un conflit de pouvoir entre l’état et le clan qui définit quelques principes. C’est ainsi que le destin d’Antigone servira Lacan dans son interrogation sur l’éthique.

H. Müller soulignait dès les années 1950 l’actualité de cette lutte entre loi du clan et loi de la cité, et l’illustrait par l’indignation soulevée à la fin des années 1945 lors des évènements du cimetière de Bitburg où furent enterrés les soldats S.S. : « Les crimes doivent être expiés, mais il faut gracier les morts ». Car là s’arrête le droit de l’Etat, sur les morts. En revanche, l’Etat doit définir le partage entre deux espaces, celui du clan et celui de la cité ; ce partage rencontre lui-même une seconde partition, entre la loi du désir, a-social dira Lacan, — entre croyance, certitude et conviction — et la loi qui fonde la fonction citoyenne. Est-ce cette opposition fondatrice que vise Gilles Deleuze quand il parle de névrose dialectique, à laquelle il oppose un « corps sans organe », pour échapper à ce qui organise la différence, à savoir l’héritage métaphysique dont le Moi freudien est, dit-il, un des derniers avatars ? Le clan, ou encore la minorité ne garantissent pas la Loi du désir. Plus encore, le désir est inséparable du conflit psychique, ce que la pensée clanique tend à effacer.

L’identification se fonde sur le non identique à soi. « Vous avez voulu naître ! », disait Dolto sous les quolibets de ceux qui n’y voyaient que quelques restes peu analysés mâtinés de mysticisme soixante-huitard. Non ! Elle soulignait tout simplement que l’identification se soutient déjà d’un désir.

Comme s’il y avait un droit à l’identification !

Le flux n’apparaît plus, seul le fonctionnement, discret, mécanique, des hommes séparés de leur expérience : l’idée est devenue marchandise.

Se pose la question de savoir qui décide de ce qu’est la réalité, dont nous savons qu’elle se construit dans cet écart entre science et croyance. Ceux sont les enjeux du débat actuel sur les nouveaux liens sociaux, fondés sur la disjonction entre anatomie et sexuation, avec l’avènement d’un nouveau paramètre, le genre, et la mise au ban de la psychanalyse pour ringardise surmoïque… Bien sûr, la psychanalyse, comme savoir, est un symptôme, celui d’un temps de l’Histoire, ce que Lacan avait déjà fait remarquer à Rome, en 1975. Il ajoutait que seul l’avenir permettrait de décider de son rapport au Réel. Mais, toute proclamation qui prétend à l’avènement d’une nouvelle réalité contre une ancienne doit alors elle-même reconnaître son statut de symptôme…

A moins que l’on ne se soutienne d’une posture qui ne fait plus du refoulement l’opérateur de la structure ! Je formulerai donc l’hypothèse que c’est comme hors discours constitué, que Lacan rencontre les « effets de ce pouvoir libéral… qui ne répondent plus aux mots d’ordre… ». Rétablir le lien (essayer de rejoindre la ronde des discours) relève alors de ce qu’il nommera plus tard « la version —aversion ? — vers le Père ».

Cette simple remarque déplace alors toute réponse, car c’est aujourd’hui dans la déhiscence du discours du maître que s’infiltre la déréalisation de la réalité, qui devient de plus en plus virtuelle… Autrement dit, quand quelque chose devient possible, parce que techniquement possible ou encore parce que ne constituant plus une menace pour la survie, faut-il pour autant le faire ?

Voici ce qu’Heiner Muller écrit dès la fin des années 1950 :

« Le sujet disparaît dans la technologie. C’est seulement dans la vieillesse, en tant que sujet mourant que l’on peut faire l’expérience de soi-même en tant que sujet, parce que la technologie ne peut plus rien pour vous. La ruine du sujet dans la technologie est une expérience collective. Le capitalisme n’offre jamais la solitude mais la mise en commun. L’offre capitaliste repose sur l’angoisse de la solitude : Mac Donald est l’offre absolue de la collectivité… Devant votre miroir, le communisme ne vous donne rien. L’individu est réduit à son existence propre. Le capitalisme peut toujours vous donner quelque chose, dans la mesure où il éloigne les gens d’eux-mêmes. Sous le capitalisme, le plus grand nombre ne peut survivre qu’en tant qu’objet ».

Instrumenter la différence, est-ce encore un mot d’ordre ? Non ! mais une recette, affichée sur la place publique, où l’amalgame obscène des idées gomme presque sans douleur les nuances de la pensée.

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