Accès membres Agendas

Association lacanienne internationale


Une rencontre avec, Le Métier de psychanalyste  : Roland Chemama, Bernard Vandermersch et Christiane Lacôte–Destribats

« L’hypothèse de l’inconscient - Freud le souligne - c’est quelque chose qui ne peut tenir qu’à supposer le Nom-du-Père. Supposer le Nom-du-Père, certes c’est Dieu. C’est en ça que la psychanalyse, de réussir prouve que le Nom-du-Père, on peut aussi bien s’en passer. On peut aussi bien s’en passer, à condition de s’en servir . » dixit Lacan.  Que signifie à condition de s’en servir ?  Cette question a été subtilement présente lors d’une rencontre de trois psychanalystes avec un public varié, intéressé et interrogé par l’enseignement lacanien. Lire la suite...
 
Une rencontre avec « Le Métier de psychanalyste » : Roland Chemama, Bernard Vandermersch et Christiane Lacôte–Destribats à la librairie Dialogues de Brest qui a organisé cette rencontre en collaboration avec l’ALI Bretagne le 3 février 2017.
 
Le métier de psychanalyste est paru chez Éres dans la collection Humus. Et je pense, je peux le dire, que c'est une parution particulièrement précieuse et tout à fait unique dans son style, d'abord, mais également dans son essence et dans le type de présence qu’il reflète. Puis-je dire qu'il s'agit d’une trace, d’une marque, d'un réel de psychanalystes en écriture ? Il s’agit d’une écriture qui me paraît à la fois courageuse,- puisque c'est tout à fait courageux, vous vous mettez là, au travail …- et pleine d'ouvertures. Elle laisse une très grande place aux questions, et j'espère que vous en avez beaucoup puisque elle suscite des questions, et dynamise par ce biais.
Alors, toutes ces questions d'ailleurs qui se présentent aujourd'hui aussi bien dans notre champ de psychanalyste, aussi bien à l'analysant que à l'analyste, s’adressent également à ceux qu’on appelle le « grand public » ici représenté. Nous sommes ici face à un travail qui contient également dans une mise en question de celui qui se nomme psychanalyste.
Voilà donc un livre à trois voix, trois voix qui se croisent et constituent une sorte d’entrelacs, un tissage, fait de trois styles différents mais tout de même très proches.
Trois psychanalystes, trois auteurs qui sont là, ce soir avec nous, et qui ont l’habitude de travailler ensemble sur les questions de la pratique, de la clinique du psychanalyste.
Votre titre est « le métier de psychanalyste » Ni du, ni ce, mais de psychanalyste. Bien sûr, ceci est un premier point tout à fait important, une orientation que vous avez donnée d'emblée à votre travail. Avant de vous laisser   l'espace d’ouverture à une parole concernant le sujet du titre, permettez-moi une toute petite remarque qui me semble quand même,  importante :
Quand on prend votre livre dans la main, dans un premier temps, et c’est ce qui m'a tout de suite plu, ce qui nous séduit, c'est la structure de ce travail. Car votre livre, votre travail, est structuré sur la base d'un ensemble de questions, qui sont soutenues, par une demande, tel qu’un analysant peut la poser à un analyste et chaque question comporte en effet, une adresse et ceci avec une sorte d’alternance. C'est à dire, dans un aller-retour de l’Un à l'Autre, une dynamique entre vous trois psychanalystes. C’est en tous cas comme cela que j'ai lu la structure de votre livre.
Le métier de psychanalyste, le voilà déjà au travail. Alors les Bretons connaissent bien sûr le métier à dentelle, le métier à entendre comme un support plus ou moins rigide, un cadre qui permet d'aboutir à un ouvrage, ouvrage qu' il soit de tissage, de couture ou bien voilà de dentelle. 
Le métier d'abord, un lieu, à partir duquel nous pouvons entreprendre un travail.  
Alors ma première question : Comment l'idée d'un tel livre vous est-elle venue, et à qui pensiez-vous adresser cette écriture ? Comment pouvez vous, chacun, un à un, chacun dans sa singularité, et pourtant ensemble, à trois, parler du désir qui soutient ce travail et qui lui donne toute sa valeur, un désir qui soutient ce travail et qui lui donne toute sa valeur, d'ailleurs. Il s’agit bien entendu du désir de l'analyste tout court, et du style qui en découle. L'analyste, bien sûr, on le sait, vous l'avez souligné dans votre travail, travaille, lui aussi, avec son inconscient. Autrement dit, ce qui me semble intéressant dans votre trio, c'est justement cette insistance, sur ce que, et je vous cite, «  croit l'analyste ». Maintenant, j'aimerais bien vous laisser la parole.
Roland Chemama : Nous pouvons peut-être effectivement, essayer de dire quelque chose de ce que l'on a voulu y faire. Je ne sais pas si on l’a fait, mais on a voulu, souhaité faire un livre différent. Il y a beaucoup de livres de psychanalystes qui portent sur des névroses, des psychoses, des phénomènes parfois même sociaux. On s'est dit qu'il y avait peu de livres sur l'analyste et son travail, son travail au quotidien et que c'est ça qui nous intéressait. Depuis plusieurs années nous avons travaillé ensemble sur la pratique analytique et nous nous sommes dit qu'on pouvait peut-être essayer d’en dire quelque chose.
J’ai tout de suite envie de vous répondre, parce que ce qui est curieux, c'est qu'au fond nous avons abordé un sujet apparemment simple : voilà ce qu'on fait, au jour le jour, voilà notre façon d'intervenir. Et là, on s'entend dire que il y a du courage ! C'est étonnant, c'est comme si l’analyste pouvait sans difficulté, se mettre à parler des autres, de leurs difficultés mais que s'il aborde éventuellement ses propres difficultés- parce que le métier d'analyste, c'est aussi la façon dont on se heurte à certaines difficultés, dont on essaye de les résoudre-, alors là, il aurait du courage. Si, peut-être, si jusqu'à présent il n' y avait pas eu tellement de livres de ce genre c'est parce que ça inquiétait peut-être nos collègues de sembler trop montrer quelque chose, peut-être qu’il y a quelque chose d’une dimension du travail analytique qui resterait nécessairement dans l'ombre, alors peut être qu'effectivement, merci pour cette remarque, mais essayer de mettre un peu de lumière sur des choses de chaque jour ça peut apparaître comme du courage.
Christiane Lacôte-Destribats : Oui, nous allons reprendre vos propres mots sur le courage. Je crois que la seule chose qui soit courageuse, c'est que nous n'avons pas fait un livre sur l'idéal du psychanalyste. C'est-à-dire que ce n'est pas du tout un livre dans lequel nous disons : « on doit ceci, on doit cela etc. » mais nous reposons les questions de l’attention flottante, de l'abstinence, de l’interprétation - effectivement pas uniquement à partir de nos erreurs, car tout de même, nous ne sommes pas  masochistes - mais à partir de ce qui fait poids dans la parole et ce qui fait, que le sens se risque dans la parole. Or le sens n'est pas assuré.
Bernard Vandermersch : Oui, je n'ai pas grande chose à ajouter, ça me fait plaisir qu'on dise qu'il y a du courage. C'est peut-être aussi parce qu’on n'est pas des analystes tout jeunes, tout jeunes, et que nous sommes moins encombrés par la crainte qu’on dise « il ne comprend rien, il ne sait pas ». Nous avons un métier supposé intellectuel où l’idéal du savoir est parfois très fort. Quand des jeunes analystes s’essayent à parler de leur pratique, ils sont très souvent pris par une espèce d'inquiétude qui les amène assez souvent à utiliser une langue un peu trop formalisée, inaccessible à quiconque n’est pas du sérail.
Roland Chemama : C'est comme si c'était une défense.
Bernard Vandermersch : Oui, il y a une défense, je crois que l'analyste a aussi à se défendre contre l'idéal même de la psychanalyse. Après tout la psychanalyse est une aventure. C'est une aventure à la fois dans le champ du savoir scientifique, d'une certaine façon - en tout cas pour Freud, c'était très clair -, c'est une aventure thérapeutique et puis, c'est aussi, et surtout peut-être aujourd'hui, quelque chose qui rejoint en effet le courage. C'est une aventure éthique. C’est-à-dire comment entendre la parole, la parole de quelqu'un, d'une façon qui ne soit pas « publicitaire ». Il y a des tas de façons d'entendre la parole des gens et je crois que la psychanalyse maintient le tranchant de la chose, voilà. C'est en cela peut être qu'il y a un courage dans la pratique en tous cas.
Patricia Le Coat Kreissig : Je vous propose immédiatement de poser les questions qui se posent dans la salle. 
A : Est ce que dans votre livre et dans votre pratique bien sûr, vous abordez la formation du psychanalyste ?
Christiane Lacôte-Destribats : Je crois que nous pouvons répondre tous les trois, encore une fois, en suivant un  peu le style de notre séminaire à trois. Parce que ce livre vient - comme mes amis l'ont dit - d'un séminaire de formation à l'Association Lacanienne Internationale dont le titre est : «  Questions cliniques ». Nous essayons de faire un séminaire  à trois en nous questionnant mutuellement. Et je dois dire que nous ne nous faisons pas trop de cadeaux. Et aussi, avec les autres analystes qui nous écoutent … tu n'es pas trop d'accord ?  
Bernard Vandermersch : Si.
Christiane Lacôte-Destribats : Oui, le public aussi nous questionne. C’est un séminaire que nous faisons depuis 6, 7 ans et c'est pour cela que le livre, bien que nous ayons des styles différents, renvoie tout de même à un corpus conceptuel commun. C'est important. Et c'est important aussi au niveau de la formation des analystes, dans la mesure où ce que nous espérons, c'est que chaque analyste trouve son style.
Roland Chemama : Oui, en écoutant votre question, je me suis dit, il faudra d'ailleurs que je le vérifie. Il me semble, qu on n’a pas consacré un chapitre particulier à la formation des psychanalystes. Peut-être que d'abord ça intervient à différents moments. On entend par exemple cette question de la formation lorsque, nous faisons état du fait que nous n'avons pas au départ le même type de rigueur. Enfin voilà, il y a quelqu'un qui a une formation de psychiatre avant celle de l’analyste. Un autre a une formation de philosophe avant celle de l’analyste. Je crois que ça joue. Ca renvoie à l’idée de Freud sur l'analyse laïque ; mais je crois que peut être on y a répondu en acte à la question de la formation. C'est à dire, au fond, ce que Lacan a beaucoup essayé d'amener -puisque nous nous inscrivons dans la suite de Lacan-, c'est l'idée que les analystes se forment par le dialogue qu'ils ont entre eux, il avait même inventé des petits groupes de travail qu’il appelait les cartels, et qui ont fonctionné à l'École Freudienne de Paris pendant un certain temps. Peut-être, ce que je disais tout de suite, c’est le fait que cette circulation, ce tressage, ces rebondis d'un chapitre sur un autre, -chacun d'entre nous reprenant autrement des choses qui ont été dites- donnent plutôt une sorte d'image de ce que peut être une formation analytique, plus encore que quand nous en faisons de la théorie. Je le dirai ainsi pour l'instant.
B. : J'ai deux questions. La première avec une question subsidiaire. Qui sont vos patients ? Je veux dire par là, est-ce que ce sont des patients captifs, par exemple des gens dans les hôpitaux, qui n’ont pas d'autres choix que d'aller voir le psychanalyste dans son cabinet ? Et la deuxième question : Est-ce que la psychanalyse est une herméneutique ?
Bernard Vandermersch Ça serait formidable s’il y avait encore des psychanalystes dans les hôpitaux. Ceci ne résoudrait pas d'ailleurs la question de savoir si le public en serait captif. Enfin : s'ils avaient des patients captifs, c'est une drôle de formule. Aujourd'hui, je pense que beaucoup de psychanalystes sont contents quand ils reçoivent un patient. Ça dépend où on se trouve. Mais à Paris, ou en France, en général, ce n'est plus …, comment dire ? Il y a 30 ou 40 ans, c’était l'apogée de la psychanalyse. Aujourd'hui, nous sommes critiqués de toutes parts, nous sommes des gens du passé. Bon, voilà, donc pour la deuxième question. Je dirai simplement que, en tous cas dans ma pratique par exemple, j'ai gardé le souci de faire une présentation de malades, comme on dit, à l'hôpital. Ceci veut dire d'avoir un dialogue avec un des patients hospitalisés en présence d'autres personnes, qui sont donc, soit des gens du service ou des gens qui viennent de l'extérieur. Mais ce sont tous des praticiens, qui viennent dans un but de formation, justement. C'est un des modes de formation, surtout pour permettre à des psychanalystes,  issus d'autres formations que celle de la psychiatrie, d’avoir une certaine idée de ce que c'est qu’une psychose. Ils viennent à la rencontre avec la folie, pour parler plus simplement. Ce dialogue est d'ailleurs un dialogue qui peut être tout à fait respectueux du patient et les gens sont souvent, voire toujours, étonnés et se demandent : « Mais comment ils vont vous parler devant tout le monde, comme ça ? »  Beaucoup de malades mentaux, surtout les psychotiques, sont très contents de pouvoir exprimer publiquement ce qu'ils ressentent, de pouvoir parler de la situation dont ils souffrent et de la violation de leur pensée dont ils sont victimes, ou des hallucinations, etc. C'est exceptionnel qu'il y ait un refus. Bon, mais ceci n’est pas tout à fait la question. Voilà, pour ce qui est de la première question. Ensuite, pour l'herméneutique : non, la psychanalyse n'est pas une herméneutique.
Roland Chemama : Je vous écoute Professeur.
Christiane Lacôte-Destribats : (en riant) C'est un peu le style de nos échanges, quand nous faisons notre séminaire. Nous nous moquons  de nous-mêmes, absolument. Il y a dans le livre un chapitre que j'ai écrit et qui s'appelle « le vérifiable et le déchiffrable ». J’y explique que la cure analytique est un déchiffrage. Mais un déchiffrage d'un texte qui n'est pas déjà là. Voilà, c'est en cela que ça se distingue d’une herméneutique. Il n'est pas déjà là, parce que on ne peut pas faire l'économie de ce, qu’on appelle le transfert et de la nouveauté que chaque parole du patient -que ce soient ses rêves ou ses souvenirs- induit du fait de cette adresse. Il y a aussi une formule de Lacan que j'aime beaucoup à la fin de son œuvre : « L'analyse est une lecture, il s'agit de lire Autrement » et on écrit Autrement avec un A majuscule. C'est pour montrer la dissymétrie, entre le patient et l'analyste. La dissymétrie est très mise à mal aujourd'hui, où beaucoup aimeraient bien avoir une relation d'égal à égal ou une relation en miroir. Or dans une cure il s’agit d’un dispositif où l’analyste se met dans une position Autre. Et c’est cette dissymétrie qui, d'ailleurs, opère pour que le sens qui advient -ou les sens qui adviennent dans la cure- ne soient par exemple l'objet d'un consensus, d'un accord ou d’une connivence entre le patient et l'analyste, mais quelque chose que le sujet travaille dans sa division même. Voilà ce que je pourrai vous dire.
Roland Chemama : Alors, je rebondis, sur l'idée que le déchiffrage n'est pas le déchiffrage d'un texte qui serait déjà là. Ça me paraît tout à fait important. Pourquoi ? Parce que si l'analyste imagine qu'il y a un texte, qu'il faut simplement le découvrir mais qu'il est absolument inscrit, c'est là qu'il enferme l'analysant dans l'idée qu'il se fait de ce texte. C’est-à-dire il tiendra absolument à retrouver des traces de l'écriture qu'il pense déjà en quelque sorte complètement déjà-là, avant même le dialogue analytique. Alors que, d'une certaine manière, ce qui s'inscrit et ce où se retrouvent effectivement certaines inscriptions antérieures de la vie du sujet, c'est dans le dialogue lui même que ça se constitue. Alors, moi je suis très sensible au fait que il vaut mieux que les gens ne soient pas enfermés, ni dans l'hôpital, ni dans l'analyse, mais ça veut dire quoi justement ? Ça veut dire que toute conception unilatérale de tel ou tel aspect  de notre pratique, conception figée, risque d'enfermer l'analysant. Nous appelons analysants les personnes qui viennent en analyse, mais si par exemple nous avons telle conception étroite de l’interprétation, nous allons nous interdire et donc aussi lui interdire d'entendre les choses Autrement. En reprenant là aussi cet Autre avec un grand A. Je crois qu'effectivement, ce souci de l’Autre, de ce qui peut être éventuellement radicalement Autre, c'est l’essentiel si on ne veut pas que la psychanalyse soit un système avec des normes comme dans la plupart des systèmes.
Bernard Vandermersch : La dissymétrie. Voilà, c’est la question du transfert… et de la dissymétrie. Chez Freud et surtout les post-freudiens, on a tendance à faire une symétrie : le contre-transfert face au transfert. Mais avec Lacan on est réorienté un petit peu différemment. Peut-être que je vous laisse en dire un mot.    Parce que ça me paraît important, ça circule beaucoup encore, l’idée du contre-transfert.
Christiane Lacôte-Destribats : Oui, c'est un mauvais mot. Quelque chose qui commence par contre, (rires dans la salle) c'est un mot qui commence mal. Mais c'est tout à fait intéressant par rapport à, par exemple, ce qu'on appelle le contrôle. Le contrôle, d'habitude se faisait en essayant d'écouter l'analyste qui dit : « J’ai été angoissé par ceci… Ça m'a rappelé mes souvenirs d'enfance, …etc ». Alors que Lacan a inauguré un type de contrôle où il posait la question : « Qu'est-ce qu'il vous dit, ce patient ? Quel est son texte ? ». C'est tout à fait bon, peu importe les passions que ça déchaîne chez l'analyste, qui n'a plus qu'à retrouver quelques moments de divan s'il a besoin de savoir un  peu de ce qu'il en est de ses émotions. D'autre part, Lacan disait, -et vous avez lu sans doute le séminaire sur l'angoisse - l’angoisse, il s'agit d’extirper, d'en extraire ce qu'il y a de vrai dans la position de l'objet cause du désir, par exemple. Et c'est là, que c'est intéressant. Ce ne sont pas les états d'âme qui comptent. Est ce que j'ai répondu à votre question ?
Bernard Vandermersch : Il avait une formule, Lacan. Il a dit: « est contre-transfert tout ce que l'analyste refoule de ce qui se dit dans la cure ». Ça veut dire : « il a dit ça ; vous avez oublié ». C'est ça le contre-transfert, qu'est ce que vous voulez faire avec ? Voilà, à la question du contre-transfert de l’analyste, Lacan a tendance à répondre comme cela : « Qu'est-ce que le patient a dit ?», voilà.
Roland Chemama : Oui, c'est vrai. Si on peut penser que Freud donne une place à ce contre-transfert, ce qui serait le transfert de l’analyste, -moins d'ailleurs que certains de l'École anglaise qui l'ont suivi- il faut bien souligner que chez Lacan l'essentiel n'est pas dans les sentiments de l’analyste ou dans l’affect qu'il éprouve même s’il reconnaît leur place. Ceci existe, mais c'est dans ce qu'il appelle alors, le désir de l'analyste qu’il place le transfert de l’analyste. C'est au fond cela qui est intéressant à penser. Le problème n'est pas de savoir ce que l’analyste comme personne particulière éprouve, mais ce que par sa fonction, il est amené à désirer. Alors, pourquoi est-ce que Lacan a donné une telle place au désir de l'analyste ? Il me semble que l'on peut en parler à partir de ce que je disais un petit peu plus haut. C’est-à-dire, à partir du fait, qu’il n' y a pas de texte totalement écrit et qu'on aurait plus qu'à lire, sans y mettre un désir. Le désir de ce déchiffrage. Pourquoi ? Parce que, l’inconscient, au sens fort du mot, se constitue dans la cure. Il se constitue dans le dialogue avec l'analyste. Lacan a pu dire que l'inconscient c'était du non réalisé. C’est-à-dire que il y a l’émotion pulsionnelle infantile qui cherche par exemple sa réalisation. Mais si on s'interroge sur les traces qu'il faut bien quand même percevoir de toute cette histoire, ce n'est qu’à travers cette élaboration que l'analyste met forcément du sien. Y compris sur, par exemple des choses aussi simples, que de quelle façon nous choisissons d’écouter les rêves. Il me semble qu'il y a une éthique de Freud à insister sur le fait que le rêve est une réalisation de désir, alors qu’il percevait tout à fait qu'il y avait bien d'autre chose. Et il l’a dit ensuite quand il a introduit la pulsion de mort mais si pendant si longtemps il a privilégié cette dimension, c'est qu’il lui semblait que, éthiquement c'était plus juste par rapport à ce qu'il avait souhaité plus ou moins clairement mettre en place comme pratique analytique. Vous voyez, là, un des points abordés dans ce livre, sur notre métier c'est que, c'est un métier justement particulier et il ne peut pas être simplement fondé sur l'application d’une science puisque ça suppose également un engagement éthique.
C : Vous avez évoqué dans votre livre la possibilité d'être analysé vous-même.
Roland Chemama : Analysés nous-mêmes ? Dans l'histoire de la psychanalyse on a pensé que c'était nécessaire. C'est Ferenczi qui a accepté ça comme deuxième règle fondamentale de la psychanalyse, pour l'analyste de s'expliquer un peu lui-même avec le processus inconscient qui le détermine. Et c’est justement parce que s'il met tellement de lui-même dans le travail avec l'analysant, qu’il est important que ça ne soit pas des fantasmes non perçus, des rancœurs pas dépassées, ou que sais-je…Il y a tellement de choses qui nous encombrent. Alors, il me semble que l'analyse de l'analyste est une chose essentielle ; Là aussi, c'est quelque chose quand même qui singularise notre métier. C'est vrai. Un médecin n'a pas forcément besoin d'avoir éprouvé la maladie qu'il va soigner chez son patient et de s'en être guéri, pour pouvoir le soigner. Souvent d'ailleurs les analystes vont assez loin dans leur analyse parce que une analyse d'analyste fait rencontrer vraiment beaucoup de choses. On s'étonne. Les analyses d'analystes sont souvent assez longues, peut-être parce que d’une certaine manière plus ou moins intensément, nous sommes passés par certaines pulsions, émotions pulsionnelles, par certains désirs dont on devait parler ensuite.
Bernard Vandermersch : Je dirai qu’il y a beaucoup d'analystes qui le sont devenus à la suite de leur analyse que, par ailleurs, ils avaient tous débuté pour des raisons névrotiques. On l’a fait parce que l’on souffrait de telle ou telle chose. Mais c'est au cours de l'analyse que l'analysant se demande s'il ne va pas devenir analyste parce qu’il a découvert là quelque chose qui lui semble important et qu’il aura peut-être du mal à abandonner de sa vie. Il se rend compte que c'était ça qu’il voulait faire. Mais ceci demande que ce soit un petit peu contesté, que ça ne soit pas pris pour argent comptant. Enfin qu'est-ce qui vous prend de vouloir devenir analyste ? Enfin ça ne se dit pas comme ça ! Et tout de même cet aveu : « Je voudrais devenir analyste », c'est quelque chose qui doit être sérieusement mis au travail. Il y a des tas de raisons de vouloir s'occuper de son prochain et les plus charitables ne sont pas les moins dangereuses.
D : Est-ce que le modèle de l'inconscient a évolué depuis par exemple depuis 1905 en psychanalyse et chez les psychanalystes ?
 
Bernard Vandermersch : Oui, déjà quand on dit que l'inconscient c'est du non réalisé. Au départ, c'est l'histoire de l'hystérie traumatique. Il y a un refoulé. Si on remet à jour le refoulé, le symptôme va disparaître et la personne est guérie. L'inconscient c'est au départ, le refoulé. Par la suite, Freud dit : « Non, ce n'est pas simplement du refoulé ». Il invente le concept du refoulement originaire. Il y a là quelque chose de fondamentalement inaccessible, qui date de l'origine du sujet et ce lieu-là Autre, pour reprendre ce terme d’Autre, ce lieu Autre qui n'est pas celui de notre monde est un lieu inaccessible mais il attire avec lui, d'autres refoulements. C'est l'idée de Freud. Pour Lacan, sa lecture de Freud - et il nous apparaît après coup étrange que Freud ne l'ait pas dit lui-même - c'est que l'inconscient est structuré comme un langage. Tout le travail de Freud est un travail sur des jeux de mots, le Witz, les rêves… Son analyse des rêves le montre bien. Il travaille comme s’il pensait que l'inconscient était structuré comme un langage. Et ce qui est étrange, ce que ça n'a jamais été dit avant, c'est Lacan qui a dit cela comme ça. Par la suite, cela a été l'objet de conflits entre les écoles analytiques… Nous travaillons en tous cas avec cette idée que l'inconscient est structuré comme un langage. Ce n'est peut être pas si simple. En tout cas, les formations de l'inconscient, elles, sont structurées comme un langage. C'est clair. Mais, par ailleurs, si on veut maintenir avec Lacan que l'inconscient c'est du non réalisé, il ne faut pas trop lui donner d'être.  Il faut y aller et c'est en y allant que quelque chose se réalise et s'écrit et vient border, par exemple, ce qui serait des jouissances névrotiques. Ce sont ces jouissances qui sont liées aux symptômes. Remarquons, je n'aurais peut être pas dû lâcher ce mot de jouissance parce qu’il est toujours un petit peu incompris. Parlons de quelques débordements qui sont ceux du symptôme. Mais oui, la manière dont nous comprenons l’inconscient a bougé.
Christiane Lacôte-Destribats : Je vais y aller brièvement. La nouveauté de Lacan pour moi, c'est effectivement « l'inconscient est structuré comme un langage », mais aussi cette idée d'un sujet de l'inconscient. Ce qui a l'air très paradoxal puisque on a l'habitude de penser le sujet sur le mode de la conscience, sur le mode de l'unité du moi par exemple. Alors que le sujet de l'inconscient est tout à fait divisé. Il est divisé entre chaque signifiant dans   la chaîne signifiante elle-même avec laquelle il est littéralement tissé. Ça c'est très nouveau. Et ça détermine le style de notre écoute.
Patricia le Coat Kreissig : Je crois qu'il faut, parce que le public vient de très différents horizons ce soir, dire qu'est ce que c'est un signifiant.
Christiane Lacôte-Destribats : Ce que c'est un signifiant ?  Un signifiant… Le signifiant … quand Lacan dit un sujet est ce qui ...
Bernard Vandermersch : est ce qu'un signifiant représente…
Christiane Lacôte-Destribats : Voilà, bon. Le signifiant n'est pas là, d'emblée. Un mot, une phrase, ne sont pas d'emblée de l’ordre du signifiant. C'est à partir du moment où quelque chose peut permettre une inscription subjective de tel mot à tel autre, que ce mot et tel autre mot sont pris comme des signifiants. Et signifiant ça ne veut pas dire évidemment signifié. C'est ce qui porte la possibilité d'un sens.
Roland Chemama : Bernard a distingué inconscient et formations de l'inconscient. En disant, c'est peut être au fond les formations de l’inconscient qui sont structurées comme un langage. Le problème c'est qu’au fond l’inconscient, Freud le présentait comme une hypothèse nécessaire. Parce que, si on disait l'inconscient, c'est ça, ça serait déjà plus simple. On est obligé d’y supposer un certain nombre de phénomènes, le rêve, lapsus etc. Si on veut que ce ne soit pas absurde, et Freud le disait lui-même : si on maintient le point de vue scientifique, c’est-à-dire que ce n'est pas possible qu'il n' y ait pas d'explication… Si on dit « Oh, un lapsus c'est rien du tout, on n’a pas besoin de l’expliquer », on sort de la pensée psychanalytique. Donc si on veut que la pensée continue à prendre les choses sérieusement sur un certain nombre de plans, on est obligé de faire l'hypothèse de l'inconscient. Maintenant effectivement, puisque on s'est aperçu que ce qui nous menait à cette hypothèse, c'était le rêve, le lapsus etc., c'est là que l'on voit comment ça fonctionne. C’est-à-dire que c'est là, qu'on voit comment, par exemple, un mot peut renvoyer à un autre, non pas au niveau du sens mais au niveau simplement du son : au niveau du signifiant plus que le signifié. Je ne fais que préciser certaines choses. Si on devait ajouter quelque chose à ; « Qu'est-ce qui a changé dans le modèle ? », c'est vrai qu'à un moment donné, avec Lacan on s'est mis à mettre davantage l'accent sur la lettre, plus encore que sur le signifiant. Le signifiant justement, en tant qu’il a des effets de sens, puisque quand on dit tel ou tel mot, ça peut me faire penser à un sens auquel je n'ai pas pensé mais le mot l’évoque. Alors l'idée de lettre, c'est l'idée qu'il y a aussi quelque chose un petit peu comme dans les énoncés scientifiques. C’est-à-dire une sorte de détermination par un enchaînement de symboles, pour le coup complètement séparés de la signification, mais qui se répètent, qui insistent, produisent des effets etc. Je dis ça pour ne pas être trop incomplet. Mais dans la pratique, c'est vrai que nous sommes en même temps restés freudien. C'est-à-dire, c'est vrai, qu’en même temps l'essentiel de ce que nous faisons, c'est cette écoute de ce qui peut s'entendre Autrement … alors après ça, parfois au bout de tout un travail on voit des chaînes de lettres qui apparaissent. Il y a, par exemple, des rêves chez des analysants qui ont fait de longues analyses qui reprennent un certain nombre de lettres presque sans signification, effectivement comme constituant un certain nombre de textes, mais tout ça, même si il y a une différence dans la façon de penser tout cela, la pratique a quand même un fond commun sur lequel dans l'ensemble les analystes peuvent quand même s'entendre. Un certain nombre de choses introduites par Freud dans « Le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient », « Psychopathologie de la vie quotidienne », et « L’interprétation des rêves » forment pour nous un des éléments forts de notre perception des choses.
D : Pourtant on a l'impression parfois que les psychanalystes qui sont d'écoles différentes ne parlent absolument pas le même langage, et nous les potentiels analysants on le perçoit, c'est étonnant, cette difficulté.
Bernard Vandermersch : Je suis tout à fait sensible à ce que vous dites là. Quand on reçoit un patient, quand le même patient est vu par deux psychanalystes d’école différente, l'entretien, pour l'un ou pour l'autre, aboutit à peu près à repérer la même difficulté, le même noyau symptomatique. Mais à partir de ceci, la théorisation qui en est faite en est souvent assez différente et c'est vrai que c'est difficile pour nous de travailler avec des gens qui ont un autre langage. Par exemple travailler avec des kleiniens autour des bons et mauvais objets etc., ça ne nous est pas facile. Et d'ailleurs je dois dire que, c’est vrai dans l'ensemble, nous restons entre chapelles mais c'est assez lié à cette difficulté du langage commun. C'est difficile de parler toutes les langues, dans ce domaine.
Roland Chemama : Je rebondis sur la notion de la chapelle. Oui, c'est un point qu'on aborde très tôt dans le livre qui doit se rattacher au côté relativement non conclusif de nos analyses et de notre conception. Si véritablement l'analyste qui est un peu honnête devrait toujours présenter sa théorisation, son élucidation de tel ou tel symptôme comme relativement hypothétique, alors ce n'est pas de n'importe quoi ; Il s’agit de quelque chose de plus ou moins fondé et l’analyste est obligé de faire un peu la preuve de ce qu'il dit, mais quand même ce n'est pas une observation biologique. Sinon, le fait que l’analyste soit dans cette position là, montre qu’il y a une fragilité de la théorie analytique, et c'est sans doute cela qui a fait que avant même l’apparition des différentes chapelles que nous connaissons aujourd'hui et qui nous préoccupent, Freud lui-même s'orientait sinon vers une chapelle mais du moins vers une structuration du groupe des analystes où les analystes étaient tenus de s'accorder sur tel ou tel précepte. Ce qui n'était pas forcément d' ailleurs définitivement ce qui était le plus ancien, mais voilà, il pensait qu'il fallait défendre la psychanalyse, comme cela. Il pensait que nul n'avait le droit de s'appeler psychanalyste s'il n'était pas d'accord avec tel ou tel. Donc c'est possible que déjà dès le départ, il y ait eu dans l'analyse, elle-même, deux dimensions qui se contrariaient. La dimension de Freud, chercheur, intrépide, n'hésitant jamais lui-même, à contredire par exemple telle ou telle de ses explications d’abord. Il y a  par exemple cet article de Freud – qui est tout à fait passionnant- sur un cas qui dément la théorie de la paranoïa. Freud n'hésitait jamais à revenir pour critiquer les choses qu'il avait dites mais en même temps par souci de protéger l'analyse, parce qu'il y a une certaine fragilité, il a été amené à lui donner une certaine forme que peut être maintenant ce n'est plus nécessaire qu'elle l’ait ; De toute façon, ceci n'est plus possible parce que, effectivement il y a des lectures plurielles et parfois ça peut être difficile effectivement de s'y repérer pour les analysants. Moi je trouve que les analysants, les gens qui viennent consulter un analyste aujourd'hui, s'aperçoivent quand il y a quelque chose qui ne tient pas la route. Parfois ça nous arrive de recevoir des gens qui ont été consulter ailleurs et à qui très vite l’analyste antérieur avait donné l'impression de quelque chose d’incompréhensible. Donc, c'est vrai ; Il y a une difficulté mais pour autant on ne peut pas s'en protéger par un formalisme par exemple qui définirait : «… ça c'est analytique, ça, ça ne l'est pas ». Comme par exemple dans un certain nombre d'écoles analytiques, il fallait avoir fait tant d'heures de divan, tant de contrôles etc. Une des idées fortes du livre c'est que ce genre de règles, ça ne résout rien, c'est pas l'essentiel.
Christiane Lacôte-Destribats  Je voudrais dire des choses un  peu différentes, c'est d’ailleurs notre fonctionnement. Il est certain que Freud a voulu assez vite codifier un peu et protéger l'institution naissante et  la nouveauté de son invention. C'est certain, mais nous devons lutter contre toute façon de figer en chapelle la psychanalyse. Cependant, il y a une lecture qui a été tout à fait déterminante pour moi. Un jour je me suis mise à lire toutes les correspondances de Freud. Elles sont traduites maintenant et elles sont accessibles. C'est absolument passionnant parce que les différences doctrinales montrent assez clairement des enjeux différents. Et c'est ça qui se dégage, et c'est ça, il me semble, l'intérêt, de constater ça. Il y a plusieurs chapelles. Cela se fige. Mais quels en sont les enjeux ? Quelles  sont les différences de ces enjeux ? C'est très passionnant à étudier, et même si nous voyons dans les correspondances de Freud sa sévérité, on voit aussi son écoute. Son écoute. Il prend tout à fait en considération ce que ses élèves écrivent et, au départ de l’histoire de la psychanalyse, ils ont tous produit très vite des articles, des livres et proposé des hypothèses. Alors je crois qu'il ne faut pas  se focaliser sur les différences, mais essayer de dégager ce qui est en cause. 
La deuxième chose que je voulais dire, ce que nous recevons en deuxième ou troisième analyse des patients qui sont passés par d’autres analystes. Je me rappelle que quand j'étais beaucoup plus jeune, une analyste de l’École Freudienne m'avait dit « Mais de toute façon, quand on reprend une cure qui a déjà été commencée, il ne faut pas s'étonner de ce que, toujours, à un moment donné, on repasse au point de difficulté qui a fait achopper le premier moment d’analyse ». Alors on ne l'aborde pas de la même manière, ce qui parfois laisse une chance pour que ça se résolve, mais il y a toujours le fait qu’on n’est pas plus malin que les autres. Il y a une dimension de modestie dans notre métier qui me semble importante.
E : Alors, ce n'est pas une question de spécialiste puisque c'est vous qui avez évoqué la pulsion de mort, et j’aurais aimé que vous la développiez un peu plus. Et d'autre part, j'avais une autre question, parce que vous disiez que lors d’une analyse on se rend compte de plusieurs trucs, est-ce qu'il est souhaitable de changer d'analyste à un moment donné ? Est ce qu'il est souhaitable de changer d'analyste lorsque le travail n'évolue pas ? Quelle est votre position par rapport à ceci ?
Bernard Vandermersch : La durée de notre vie est limitée, - rires dans la salle - il arrive à un moment, plus on avance et plus les enjeux restent intéressants mais si on pense que l'on patauge et que ça n'avance pas… Maintenant est-ce que ça n'avance pas parce que je sens que je n'ai vraiment pas envie de lâcher quelque chose bien que je sache très bien de quoi il en retourne… Ou plus souvent c'est sans le savoir clairement, parce qu’après tout je ne suis pas transparent à moi même. Mais si, par contre, je me dis que ça n’avance pas, je fais ce que je peux, et ça n'avance pas, effectivement, il n' y a pas de raison de ne pas chercher quelqu'un d'autre, parce que on n'est pas l'analyste de tout le monde. Bien qu'on ait analysé assez loin ses fantasmes et notamment ce qui organise notre réalité, ce qui nous fait plaisir, ce qui ne nous fait pas plaisir, il reste qu’on peut être sourd à certaines formes de difficultés. Personnellement je sais que, par exemple, j'ai mis beaucoup de temps à comprendre l'impact du rapport mère-fille, d’une vexation ou d’une humiliation d'une fille par sa mère. Je veux dire de ne pas l'entendre, de ne pas faire droit à cette espèce de revendication qui se manifestait dans le transfert évidemment… Maintenant, j'y suis plus sensible.
Roland Chemama : Effectivement, je ne me souvenais plus : j'ai employé ce terme de pulsion de mort. Mais pourquoi, dans quel contexte ? De toute façon lorsque nous avons un échange -ça fait quelque temps que le livre est publié- nous sommes amenés à aller un peu au-delà du livre. Je crois que « pulsion de mort » m'est venu parce que je parlais de la responsabilité de l'analyste aussi bien dans le livre que dans sa façon par exemple, d'intervenir sur un rêve. Le désir de Freud l’a amené à une certaine conception du rêve et de l'interprétation du rêve. Il en faisait fondamentalement la réalisation d'un désir même si par ailleurs il a très bien vu l'objection possible qu'il y avait des rêves désagréables, il disait « mais c'est le rêve manifeste » même s'il a vu par exemple, qu’il y a des sujets dont le désir est d’avoir un désir insatisfait, c'est quand même un peu différent aussi. Pendant assez longtemps il n'a pas changé cela. Et c'est vrai qu’au moment où il a introduit l’idée de la pulsion de mort, il a été amené à penser le rêve autrement. Mais je crois qu’il faudrait presque prendre les choses à l’envers. Puisque de la pulsion de mort c'est difficilement d’en parler d'une manière systématique en dehors justement des formations de l'inconscient, par exemple. D'autant plus que Freud le dit et je crois qu’il a raison, qu’il est très rare que la pulsion de mort apparaisse seule. Elle est souvent liée à la pulsion sexuelle et donc au fond, à ce qui dans notre pratique, disons à ce dont on perçoit que ça ne se réduit pas, disons aux avatars du désir sexuel et de ses transformations. On peut y percevoir quelque chose de ce qui par exemple amène le sujet à répéter même le plus pénible, qui l'amène dans cette répétition, à ce masochisme dont on parlait tout à l' heure, à cette destruction. On peut -et il le faudrait- pour répondre à cette question car on n’a pas écrit le livre sur la pulsion de mort mais pourquoi pas… On peut et il le faudrait dès à présent, retravailler là-dessus, peut-être à partir de choses comme les formations de l’inconscient. Peut-être aussi à partir de notre réalité sociopolitique. Depuis quelques temps, j’ai dans l'idée la question suivante : « Qu'est-ce qui s’est passé depuis deux ans dans notre monde ? » Je pense à la façon dont -je ne parle pas seulement des terroristes, je ne parle pas seulement de ceux qui ont été victimes directement, mais la façon, dont ce phénomène massif du terrorisme, a fait vibrer les choses tout à fait particulières dans les rêves a fait rencontrer la place qu'a la mort pour chacun, comme si effectivement il y avait une sorte de pente à répéter, un traumatisme même auquel on n’a pas été confronté directement. Mais ça, c'est pas dans le livre. C'est une façon de vous dire qu’effectivement je crois que vous avez bien fait de détacher ce signifiant, pulsion de mort, même si on a peu parlé, je m'en bien compte, je prends des risques, là c'est courageux. (rires dans la salle)
Christiane Lacôte-Destribats : Oui, je trouve que la question de Madame est  importante, parce que Freud a inventé la pulsion de mort, quand il s'est aperçu que les cures effectivement patinaient, échouaient.
Roland Chemama : Il y a un lien entre les deux questions de Madame.
Christiane Lacôte-Destribats : Tout à fait. Ça a été élaboré de façon tout à fait magistrale par Lacan. Nous allons certes à la mort mais pas par n'importe quel chemin : les chemins du langage, les chemins de la vie, enfin les chemins du fantasme, n'est ce pas : nous n'y allons pas par n' importe quel chemin. Lacan a articulé la pulsion de mort, à la répétition. C’est-à-dire à quelque chose qui revient. Simplement ce qui est très nouveau chez Lacan dans l'idée de répétition, c'est que, par le fait du transfert et de la cure, ce qui s'y répète n'est pas une simple réminiscence ou une simple immersion dans ce qu’on a vécu auparavant, mais quelque chose qui peut produire un peu de nouveau. C'est comme ça qu'une cure avance d’ailleurs. Je voulais dire aussi autre chose. Freud s'est aperçu, quand ses cures patinaient, que nous ne cherchions pas notre Bien ou notre plaisir comme la philosophie antique le professait d'ailleurs. Le principe de plaisir est très marqué par la philosophie antique où on est orienté vers ce qui serait bien pour nous, ce qui serait bon pour nous. Or, non, nous ne cherchons pas notre bien. Cela  éclaire aussi  ce qui se passe actuellement.
Bernard Vandermersch : Un tout petit rajout peut être sur la pulsion de mort. Elle est rattachée à la répétition et le mécanisme de la répétition, Lacan a montré qu'il était lié au fait que nous sommes des animaux parlants mais surtout que c'est la logique du langage qui amène la répétition. Il a essayé de montrer cela dans un article célèbre qui est « La lettre volée ». Ça nous détache un peu d'une conception biologique de la pulsion de mort et ça s’entend plus comme un effet du langage sur notre corps. Il y en a un qui a dit que le mot tue la chose. Mais ce n'est pas tout à fait, ça. Il y a une syntaxe qui amène à la répétition. C'est ça qui doit être un petit peu aussi débroussaillé en analyse. Quand Freud introduit son grand combat entre Eros et Thanatos, je trouve qu'il y a là une dimension mythique qui est un peu lourde,
Christiane Lacôte-Destribats : Ça le symétrise trop,
Bernard Vandermersch : Ça le symétrise trop, voilà. Il y aurait la pulsion de vie et la pulsion de mort et puis le combat et ce n'est pas comme ça que ça se présente en fait.
F : Moi, je vais me faire l’avocat du diable, j'aurais voulu que vous me disiez de façon relativement pratique quelles sont vos supervisions entre guillemets, comment vous le faites, comment est-ce que vous faites vos formations continues comme  vous avez des formations initiales très différentes, et ensuite quels sont vos résultats.
Roland Chemama : nous n'avons pas de statistiques.
F : Pourtant Mr Cyrulnik en a, et il est lui même psychanalyste. Et je l’aime beaucoup.
Roland Chemama : C‘est très bien. Non, là aussi c'est peut-être Christiane qui devait répondre parce qu'elle nous a fait une très jolie conférence sur le contrôle, qu’on appelle parfois supervision. Ce qui paraît important là-dedans, c'est le fait que, ce point là, comme d'autres, Lacan ne l’a pas sorti de la question du désir de l'analyste. Il n'en a pas fait une règle bureaucratisée, universelle, valant de la même façon pour tous. Les gens qui viennent par exemple sur ce point là - et c’est vraiment essentiel dans un trajet d'analyste, une formation - ils le font par exemple en fonction de telle ou telle difficulté qu'ils rencontrent et c'est leur démarche qui les amène à ça. Ceci dit, ce qui rend très difficile de répondre à votre question, c'est qu’effectivement les analystes passent leur vie en formation. Vous parlez de formation continue,
G : C’est le principe de tout métier, tout milieu professionnel qui …
Roland Chemama : Mais il y a peu de métiers où les gens jusqu'à des âges avancés continuent à se retrouver, à passer une semaine qu'ils prennent sur leurs vacances pour débattre de points qui concernent l'analyse, relire des textes pourtant lus déjà plusieurs fois. Je crois qu’il y a là aussi, le fait qu’être analyste c'est être engagé dans ce rapport aux questions des analystes, aux écrits.
H : Dans le métier de médecin - et je suis médecin, vous l'aurez peut être compris - nous sommes non seulement obligés, mais c'est une obligation éthique de se former toute notre vie. Moi, j’ai fait cela toute ma vie et je continue. Même après avoir arrêté. C'est tout à fait normal. C'est pour cela que je me permets de vous poser la question. Puisque les psychothérapeutes n'ont pas cette obligation, sauf ceux qui sont un peu sérieux, parce qu’ils ne le sont pas tous et vous le savez parfaitement. Les psychanalystes, c'est un peu pareil. Excusez-moi. Pour certains, il y en a qui ont effectivement tout simplement … C'est un peu un problème aussi pour les psychothérapeutes. Il y en a de très bien, il y en a aussi qui sont… Et le problème c'est, qu’effectivement, il faut se former. Il faut se confronter entre soi, comme vous le faites. C'est tout à fait bien, mais hélas, ce n'est pas donné à tout le monde. Comment est-ce qu’on peut savoir en étant patient ? Comment est ce que l'on fait pour savoir ? Par ouï-dire ? Parce que, c'est important. J'essaye de me mettre à la place de celui qui sent que ça ne va pas et qui voudrait… Comment est-ce que l'on fait parce qu’on parle du métier, là.
Christiane Lacôte-Destribats : Écoutez, j'ai été alertée par votre terme de « résultat ». On a beaucoup attaqué Lacan en disant qu'il mettait la thérapeutique au second plan, qu'il ne s'agissait pas du désir de guérir quelqu'un d'autre.
H : Je n'ai pas dit guérir, j'ai dit résultat.
Christiane Lacôte-Destribats : D'accord, oui. Ce que je voulais dire, c'est que nous ne laissons pas en plan le désir que la cure se continue. Le désir de l'analyste, c'est que la cure se fasse. La guérison, nous parlions là, de la pulsion de mort qui démontre qu’il ne s’agit pas de chercher le bien car c’est ce que nous imaginons du bien, ce qui ferait du bien à notre patient. Or c’est à lui de trouver dans les arcanes de son fantasme ce qui ne va pas, ce qui cloche justement et de savoir comment. Nous ne visons pas l'harmonie subjective mais quelque chose qui est peut-être un petit peu bancal, mais qui sonne vrai. Voilà, ce que je vous dirais.
Roland Chemama : Oui, c'est compliqué parce qu’il faut distinguer deux choses dans ce dont on vient de parler. Quand on nous dit « voilà », et quand on essaye de nous faire comprendre qu’il y a tel ou tel symptôme dont on voudrait se débarrasser. Il y a certainement des symptômes dont on se débarrasse. Et là, je crois évidemment qu'il n'y a pas de statistiques, mais tout analyste pourrait témoigner que les gens qui sont venus, qui souffraient de tel symptôme particulier, l'ont vu disparaître. Et puis, il y a un rapport à l'Autre. Il y a un rapport au monde, un rapport aux désirs qui parfois est très singulier et parfois compliqué et pour lequel Lacan a pu aussi parler de symptôme ou de sinthome, mais dans un sens un peu différent. Il représente une référence que l'analysant, même s'il ne le sait pas, ne veut pas perdre. Je crois qu'il est important de dire ça. Parce que cela arrive et vous avez peut être entendu ça. On disait quand on est dans un couple et qu'on va faire une analyse, on va se séparer parce que le lien est tout à fait symptomatique. C'est pas sûr qu'il y ait séparation parce que peut-être que le lien, même un peu compliqué, a une valeur et un sens. Et c'est ce qui fait, qu'on peut parler de résultat si on accepte cet aspect là. Ce dont il s'agit dans l'analyse, c'est de voir comment faire avec, sans que ça soit trop pénible au quotidien. 
H : C'est pour cela que je n'ai pas parlé de guérison.
Roland Chemama : Voilà, là-dessus on est d'accord et je crois que sur le second point aussi. Le fait de l'avoir pris dans différents sens permet au suivi du lien dont nous venons de parler d’être un peu plus à l'aise, un peu moins crispé sur ce qui le détermine. 
I : Je pense que vous avez répondu en partie mais je voulais quand même témoigner, il y a de bons résultats et que j'estime que j'en suis un. Et bien, pour l'avoir vécu, j'ai trouvé que c'était extraordinaire. Quant à l’arrêt, la manière dont cet analyste m'a donné cette possibilité d'avoir arrêté, c’est extraordinaire. J'aurais voulu savoir comment on sent cela. Moi c'était parce que je trouvais que, il était comme moi, il cherchait. Donc à partir de ce moment-là, nous étions des gens qui cherchaient. Vous, comment dans votre pratique, puisque c'est votre métier, comment comprenez-vous qu’il est temps, qu’on peut mettre un terme, momentanément.
Roland Chemama : Écoutez, la question c’est effectivement la suivante : « Qu'est-ce qui, dans le dialogue entre l'analyste et l'analysant - puisque en fait, c'est un dialogue même si l'analyste parle peu - permet de dire que c'est le moment où l'analysant lui-même peut entendre que c'est lui qui continue le travail et que le travail va se continuer pour lui. C'est-à-dire, de la même façon, que l'adresse est moins essentielle. Parce qu’il y a toujours une adresse au savoir analytique. Elle porte avec elle l’envie de raconter, à se raconter à soi-même, ses rêves. Mais il y a un moment où le sujet sait qu’il va continuer par lui-même.
Christiane Lacôte-Destribats : Je voudrais aussi essayer de vous répondre. Ce n’est pas tout à fait la même réponse. Je trouve qu’il y a des fins d'analyse très différentes. C'est chaque fois très singulier. Il me semble que s’il s’agit de quelqu'un qui est libéré de ses symptômes et qui a pris l'habitude effectivement, comme le disait Roland, de continuer à analyser soi-même sa psychopathologie de la vie quotidienne par exemple, mais surtout qui a compris qu'il s'agissait de continuer sur ce qui a suscité l’inventivité dans la cure , alors la fin de la cure semble pertinente. On peut se mettre un peu d'accord sur la fin du travail. En revanche, pour ma part, dès que quelqu'un veut devenir analyste, nous devenons beaucoup plus sévères et exigeants puisque c'est le risque que prennent les patients, qui est en jeu de ce nouvel analyste. Et là, l'analyse se prolonge d'une façon un peu différente, me semble-t-il. Voilà.
J : Bonsoir, vous l'avez dit plus ou moins tout à l'heure dans un terme différent qu’en effet la mode n'est plus tellement à la psychanalyse, alors ma question est : Quel avenir pour le métier de psychanalyste ?
Patricia Le Coat Kreissig : C’est une belle question pour terminer.
Roland Chemama : Nous reviendrons dans cinq ans.
Bernard Vandermersch : Je crois que c’est ça. Déjà il y a un retour vers l’analyse de ceux qui sont passés par d'autres formes de thérapies, surtout par les thérapies cognitivo-comportementales. Parce qu'il arrive un moment où les gens ont besoin d'entendre autre chose que des programmes. Ils ont besoin d'entendre leur propre voix. Et même dans le milieu de la psychiatrie, où aujourd'hui, il n'y a plus un seul patron de faculté qui ait fait une analyse ou qui soit psychanalyste, me semble-t-il, on voit des internes en psychiatrie reprendre une analyse. C’est parce que le boulot leur apparaît sinon trop triste ou inintéressant. Écouter quelqu'un uniquement pour savoir ce qu'il faut lui mettre comme anti-psychotique ou anti-dépresseur…, à la longue c'est déshumanisant. Ou alors il faut être vraiment régi autrement. Mais ceux qui s'intéressent vraiment à la chose reviennent. On le dit aussi dans le livre : heureusement peut-être que nous ne sommes plus à cette période où la psychanalyse était le paradigme fondamental parce que beaucoup de conneries ont été faites quand même sous son nom.
Patricia Le Coat Kreissig : Voilà on va arrêter là. Merci.
Transcription faite par Marie-José Fabre
Relecture : Patricia Le Coat Kreissig, Christiane Lacôte-Destribats, Bernard Vandermersch et Roland Chemama

Vient de paraître

  Hubert Ricard   Les thèses de Lacan viennent de sa pratique, mais il avait articulé celles-ci dans un cadre théorique très élaboré. De Platon et Descartes jusqu'à ...

L'histoire de l'A.L.I.

Bénédicte Metz, Thierry Roth, Jean-René Duveau 

Centre documentaire

    Sissi, impératrice d'Autriche, l'Antigone de Sophocle, Simone Weil, la philosophe, sainte Catherine de Sienne : chaqune pose les mêmes questions. Comment être ...

Accès Membres