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Association lacanienne internationale


Peut-on dire que la culpabilité serait à l’origine de la subjectivité ?

Séminaire Questions cliniques 2016/2017

Conférence de Christiane Lacôte-Destribats

Nous allons commencer la « tresse » que nous faisons tous les trois car nous partons effectivement de points différents. Encore que, puisque Roland a parlé du narcissisme…je vais l’aborder d’une toute autre manière en vous parlant par exemple du narcissisme qu’il y a dans le sentiment de culpabilité que nous entendons si souvent, et le distinguer de la culpabilité. C’est tout ce que j’essaierai de défricher. Je  n’aurai sans doute  pas fini le propos que j’ai préparé, parce que c’est tellement vaste…

Pourquoi j’en parle ? C’est qu’il y a une grande différence entre le sentiment de culpabilité et le fait de la culpabilité dans la subjectivité humaine. On a mis parfois le sentiment de culpabilité à l’origine de ce qu’on pourrait appeler plus tard le vécu, une façon de dire « je », une origine de la parole, etc. Aujourd’hui, vous le savez, on s’efforce de défaire le sentiment de culpabilité, puisqu’il s’agit d’être décomplexé, et puis cool, ou encore, avec un grand contresens, zen.

Le sentiment de culpabilité a partie liée avec la honte. Sur le divan, il y a des moments où la parole prend effectivement la forme de l’aveu. D’ailleurs Lacan ne se prive pas de parler de l’aveu. L’aveu de ce qu’on a fait, de ce qu’on ne devrait pas penser ou dire, comme si on avouait… pas seulement quelque chose de mauvais, mais quelque chose qui touche le crime. Et je me référerai au texte de Lacan sur la criminologie, qui vient juste après la guerre. Et ce n’est pas sans penser à ce qui se passe aujourd’hui, le crime et ce que Lacan appelle ‘l’irréalité du crime’. C’est très intéressant, et très difficile d’ailleurs à saisir. C’est-à-dire que sur le divan, si ça prend la forme de l’aveu, et pas seulement de la plainte, est-ce qu’on avoue quelque chose de l’ordre du crime… avec ce qu’il y a de radical – mes amis pensent que j’abuse du mot radical ! - dans le crime ?

Roland Chemama. Mais là, il tombe très bien.

Christiane Lacôte-Destribats. Merci… Ailleurs il tombe mal ! Mon étonnement d’analyste devant quelques patientes endeuillées par la mort de leur mère dans leur enfance, mon étonnement, c’est qu’elles disent qu’elles avaient honte de ‘ne plus avoir leur mère’, ou plus exactement ‘de mère’. C’est tout de même curieux - on peut être ravagé, triste, endeuillé… mais pourquoi cette honte ? C’est pour cela que j’avance sur la question de la culpabilité. Je remarque que cela ne s’est pas dit, - enfin, je ne fais pas de statistiques - à propos de la mort d’un père. Et pourquoi ? Il ne suffit pas de rapporter la culpabilité et la honte dans ces cas-là à un vœu de mort. Un vœu de mort sur la mère, cela ne suffit pas, c’est peut-être connexe et fréquent, mais cela ne suffit pas. Freud ne parle pas de la mort de la mère, mais de celle du père, et plus précisément du meurtre du père. Vous le savez tous.

Une autre forme d’étonnement, - je vais vous dire tous mes étonnements - c’est à propos de l’anorexie, quelque chose de très particulier : la place intense de la culpabilité dans l’anorexie. C’est très intéressant, mais compliqué, de saisir cela, parce qu’il ne s’agit pas dans l’anorexie d’un sentiment de culpabilité, me semble-t-il, mais plus exactement de La Culpabilité avec toutes les majuscules que vous voulez, qui est à l’œuvre, engloutissant la subjectivité, une Culpabilité, si j’ose dire, au-delà du sujet anorexique. Avec ce que la culpabilité permet de penser d’une faute qui ne vient pas de soi…Mais alors, comment se transmet-elle, cette faute ? Dès les mythes bibliques, la subjectivité a été liée à la culpabilité : Le péché originel puni de mort, et qui a inscrit la finitude humaine. Et puis dans la théologie protestante, Luther, ‘Je suis pécheur’, qui est aussi une manière d’exister. C’est certes adressé à un dieu. Avant, bien avant Luther, Saint-Augustin avait lié la subjectivité à la faute, au péché plus exactement, ce qui n’est pas tout à fait la même chose que la faute, et dans Les Confessions, dans son adresse à Dieu, il y a ce lien entre l’intime, subjectif, et l’extime - c’est-à-dire au plus profond de moi, il y a l’infini de Dieu. Ce n’est pas loin d’ailleurs de ce que tu disais, Roland, à propos de Catherine Millot. Le lien de l’intime qui se joint à l’extime. Sauf que l’extime, du côté de Saint-Augustin, c’est l’infini.

Bernard Vandermersch. Mais il emploie ce mot, extimus ?

Christiane Lacôte Destribats. Non,je ne peux pas te le dire en latin. Dieu est intimissimus, le plus intime, c'est Dieu, le plus intime à soi. L’extime, c’est Lacan. C’est lui qui a inventé ce mot-là, mais à partir de Saint-Augustin.

A propos de la culpabilité, regardons ce que fabrique Descartes dans son audace extrême, quand il fonde un cogito qui a osé penser à un Dieu trompeur ? Songez à la difficulté, à l’absence de garantie qui a tenu  un moment en philosophie, et qu’il a, certes, recouverte très vite dans la troisième méditation, mais dans la première, et la seconde, un Dieu trompeur… Ce qui est une transgression majeure qui certes est vite recouverte, mais qui a tout de même été pensée. C’est-à-dire que cette position de la subjectivité, philosophique certes, se fait sur une absence de caution, une absence de garantie.

C’est ce à quoi précisément nous avons affaire. Je vous ai parlé de ce cas de ce petit garçon, et de la difficulté d’intervention à dire, quand il dit « Maman est dingue », c’est-à-dire quand il interroge la précarité du rapport subjectif de sa mère à sa propre parole, c’est tout à fait la question. Ce qui inclut « Maman ment », c’est presque un jeu de mots, n’est-ce pas ? Qu’est-ce donc? Et ce que fait Descartes, ou fait ce petit garçon, peut-être un  peu avec mon aide, c’est de ne pas se vautrer dans un sentiment de culpabilité à l’égard de cette audace. C’est-à-dire assumer la dénudation du champ de la précarité de la parole, sans cette délectation morose, pour reprendre le poète, qui consiste à se sentir coupable de faire « ça ».

Alors où est le crime là-dedans ?

J’accompagne un texte, cela me plaît beaucoup d’accompagner des textes et de m’en servir. J’accompagne un texte, plusieurs textes d’ailleurs, un texte d’un Afghan qui s’appelle Atiq Rahimi,  Maudit soit Dostoïevski. Maudit soit Dostoïevski, et en particulier, maudits soient Les frères Karamazov, où, vous le savez, il y a tout un jeu entre la culpabilité et le sentiment de culpabilité, à proprement parler ravageant. J’ai relu donc quelques passages dans Les frères Karamazov, j’ai relu aussi ce  que Freud, dans Dostoïevski et le parricide, disait sur Dostoïevski - ce qui est tout à fait intéressant, même si on n’est pas tout à fait d’accord sur la résolution de la question par la honte de la masturbation. Et j’ai relu un peu ce que dit Lacan sur le crime, puisque dans Les frères Karamazov, il s’agit de l’assassinat du père.

Le texte de Freud sur Dostoïevski et le parricide date de 1928, c’est-à-dire  qu’il vient après l’introduction de la pulsion de mort dans l’Au-delà du principe de plaisir. C’est important. Alors dans le petit recueil que je m’obstine à lire en dépit des nouvelles traductions…

Roland Chemama. Il faut dire que c'est Résultats, idées, problèmes.

Christiane Lacôte-Destribats. Résultats, idées, problèmes. Et c’est le tome deux, c’est-à-dire les textes de 1921 à 1938,

Page 167, où Freud parle des attaques d’épilepsie, ce qu’il interprète surtout comme  des attaques hystériques chez Dostoïevski. Il dit ceci : 

- La maladie le toucha d’abord sous la forme d’une mélancolie soudaine et sans fondement alors qu’il n’était encore qu’un petit garçon; comme il le dit plus tard à son ami Solovieff, il avait alors le sentiment qu’il allait mourir sur-le-champ; et de fait, il s’ensuivait alors un état en tout point semblable à la mort réelle… Son frère André a raconté que Fédor, déjà dans ses jeunes années, avant de s’endormir, prenait soin de disposer des petits bouts de papier près de lui : il craignait de tomber la nuit dans un sommeil semblable à la mort, et demandait qu’on ne l’enterrât qu’après un délai de cinq jours.

- Nous connaissons le sens et l’intention de telles attaques de mort. Elles signifient une identification avec un mort, une personne effectivement morte ou encore vivante, mais dont on souhaite la mort. (Les deux aspects, identification au mort et le souhait de mort). Le second cas est le plus significatif, l’attaque (d’épilepsie) a alors la valeur d’une punition.(…) Et ainsi, l’attaque - appelée hystérique - est une autopunition pour le souhait de mort contre le père haï.

- Le meurtre du père est, selon une conception bien connue le crime majeur et originaire de l’humanité aussi bien que de l’individu.

Vous connaissez la théorie freudienne du meurtre du père. Qu’est-ce qui est intéressant dans cette théorie assise sur un mythe ou des mythes du meurtre du père ? Ce n’est sans doute pas leur véracité. Mais c’est que tout d’un coup on passe à un autre niveau. On passe à tout à fait à quelque chose d’autre que le sentiment de culpabilité, mais à  une culpabilité, j’allais dire, presque métaphysique. Voilà, « …le crime majeur et originaire de l’humanité ». Je crois que… enfin c’est ma lecture… je crois qu’il ne faut pas prendre à la lettre ce que dit là Freud, mais entendre surtout  qu’il nous fait changer de niveau et installer quelque chose autour de la culpabilité, qui soit autre chose que le sentiment de culpabilité. Et il dit ceci, et c’est là où je me débats :

- L’état des recherches ne permet pas d’établir l’origine psychique de la culpabilité et du besoin d’expiation.

Voilà la question en face de quoi nous sommes et que nous avons beaucoup à entendre dans les cures.

Page 168, du même texte, à propos justement de Dostoïevski et du parricide. S’appuyant lui-même, Freud, sur sa théorie de la bisexualité, que nous ne sommes pas toujours obligés d’entériner, cela lui permet de mettre ensemble la haine et l’énamoration pour le père, et en même temps. Ce qui refoule la haine pour le père, dit-il en premier point, c’est l’angoisse directe de punition et de castration. Et deuxième point, il s’agit de l’angoisse devant la position féminine qui serait celle de l’énamoration.

Ce que je voudrais vous dire, c’est que même si nous n’adhérons pas au contenu des hypothèses de Freud, ce qui est passionnant, c’est ce que cela lui permet de faire, les connexions qui nous intéressent. Partant de l’hypothèse de la bisexualité, il affirme quelque chose sur le rapport du sujet à la haine et sur le rapport du sujet à l’énamoration.

Page 170 du même texte, il dit alors :

- Toute punition est bien dans son fond la castration, et comme telle,

- satisfaction de la vieille attitude passive envers le père.

Alors nous y sommes. Cette punition engendre une satisfaction. De quelle jouissance s’agit-il ?

Page 171. Alors là, c’est tout à fait intéressant, Freud dit ceci.

- À l’aura de l’attaque, un moment de béatitude suprême est éprouvé. Moment qui peut très bien avoir fixé le triomphe et la libération ressentis à la nouvelle de la mort du père, immédiatement suivie d’une punition d’autant plus cruelle. 

C’est un texte clinique très important. « A l’aura… », ce qui est le terme technique de l’attaque, « un moment de béatitude suprême est éprouvé ». Tu vois, Roland, j’accompagne tout de même le texte que tu citais de Catherine Millot, mais de façon tout autre. Voilà, c’est-à-dire que quand on parle de la culpabilité on parle souvent de quelque chose de triste. Mais quelle erreur ! Un moment de béatitude suprême est éprouvé, qui a permis de fixer le triomphe et la libération ressentis à la mort du père ! Cela les fixe, quelque chose par exemple qu’on n’oublie jamais, cette béatitude suprême, « immédiatement suivie d’une punition d’autant plus cruelle », c’est-à-dire par l’état de mort de l’attaque hystéro-épileptique. Freud rapporte cela, toujours en passant alors à un autre niveau, au triomphe mélangé au deuil de la horde primitive, et des frères qui ont tué le père. Ce mélange de triomphe et de deuil est remarquable, en particulier dans ses implications cliniques où on les oppose trop souvent, ou bien les fait se suivre. Alors, vous le voyez, ce sont des questions qui ne concernent pas seulement la jouissance, ce que Lacan appelle la jouissance, mais c’est aussi quelque chose qui interrogent l’ordre de la structure, même si chez Freud, ce point de vue structural est associé au mythe. Pour ma part,  les mythes pour Freud, ce sont aussi des fictions qui permettent de passer à un niveau structural. Ce qui veut dire qu’on ne peut pas critiquer toutes ces représentations autour des tragédies grecques d’Œdipe, d’Antigone, comme cela ! J’allais dire directement ! Il faut en sentir et en dégager l’enjeu structural, c’est-à-dire, en fait, l’inscription dans un texte.  Cela m’intéresse beaucoup, ces questions de texte et d’inscription. Ainsi donc, la culpabilité est au-delà de la psychologie, et c’est autre chose qu’un affect. C’est autre chose qu’un sentiment. C’est ce lien avec sans doute le réel de la mort, et sans doute, particulièrement, avec ce qu’elle a d’irréversible, dans les questions qui concernent le temps… Je pensais aux questions que vous me posiez.

Sur ces points, je vais venir à ce que Lacan écrit sur toutes ces questions, en particulier sur  le terme d’aveu. Il y a dans les Ecrits, Fonctions de la psychanalyse en criminologie,  un texte assez complexe où il parle du caractère contraignant de la force qui a entraîné l’acte du sujet. « Du moins peut-il chercher, l’analyste, qui a subi cette contrainte ». Je vous cite le texte de Lacan.

Page 140, dans les Ecrits :

- Mais à une telle question, seul peut répondre le psychanalyste dans la mesure où lui seul a une expérience dialectique du sujet.

C’est l’époque où Lacan se sert beaucoup des éléments dialectiques de la philosophie de Hegel. C’est-à-dire une manière de mettre l’altérité et la négativité au cœur de la question du sujet. 

- Remarquons qu’un des premiers éléments dont cette expérience lui ait appris à saisir l’autonomie psychique, à savoir ce que la théorie a progressivement approfondi comme représentant l’instance du moi, est aussi ce qui, dans le dialogue analytique, est avoué par le sujet comme de lui-même, ou plus exactement ce qui, tant de ses actes que de ses intentions, a son aveu. Or, d’un tel aveu, Freud a reconnu la forme qui est la plus caractéristique de la fonction qu’il représente, c’est la Verneinung, la dénégation. 

C’est un texte on ne peut pas plus ramassé de théorie analytique, je vais essayer de le déplier… même si vous en connaissez les principaux éléments. Mais tout de même, dans le style de Lacan, « …ce qui, dans le dialogue analytique, est avoué par le sujet comme de lui-même ». Vous voyez, ce de, en langue française, est très curieux, comme ‘venant de lui-même’, ou comme ‘faisant partie de lui-même’, qu’est-ce que cette partition ? « …ou plus exactement, ce qui tant de ses actes, que de ses intentions, a son aveu’. Quelle grammaire étonnante, et quelle rigueur, c’est-à-dire le sujet n’avoue pas, mais il y a quelque chose qui se dit et qui a son aveu. Quel est le sujet qui fait que…

Bernard Vandermersch. C’est-à-dire que tout ce que nous disons n’a pas l’aveu de… nous.

Christiane Lacôte-Destribats. Oui.

Bernard Vandermersch. Il y a beaucoup de choses qu’on dit, et qu’en fait on n’avoue pas, qui ne recueillent pas notre aveu.

Christiane Lacôte-Destribats. Oui, mais ce que je veux montrer, c’est la position a-subjective de la phrase. C’est cela qui est formidable dans ce texte, un vieux texte, de 1947, proche de la dernière guerre mondiale, proche aussi des attentats meurtriers que nous subissons aujourd’hui.  Or, d’un tel aveu, en plus, Freud a reconnu la forme qui est la plus caractéristique de la fonction qu’il représente, c’est la Verneinung. Et c’est dans la dénégation que se situe la dialectique du sujet, c’est-à-dire bien après coup. C’est-à-dire qu’il y a quelque chose qui a son aveu, et cela a toujours la forme de la Verneinung, qui dialectise la position subjective. C’est solide.

Ce que décrit Lacan à cette époque-là, c’est tout de même la dialectique du sujet. Et le crime, qu’est-ce que c’est ? Le crime, c’est la suspension de la dialectique du moi, dit-il à cette époque. Alors la question que je me pose, c’est une hypothèse, est-ce que la culpabilité n’est pas la jouissance de cette suspension ? La jouissance de la suspension de la dialectique du moi ?

Roland Chemama. Excuse-moi, mais à ce moment-là, tu parles de jouissance, est-ce que ça ne serait pas le sentiment de culpabilité ?

Christiane Lacôte-Destribats. Exactement. Mais la jouissance de la suspension de la dialectique du sujet… la jouissance n’est pas tout de suite subjectivée, elle est inconsciente. Je veux dire qu’il y a là quelque chose d’intéressant. De l’autre côté, ce se qui distingue d du sentiment de culpabilité, c’est « l’essence » de la culpabilité qui serait la suspension, s’accrocher à cette suspension. Et vous savez que cliniquement, la culpabilité, on n’en tire rien dans une cure. Interpréter les choses en termes de culpabilité, cela ne donne rien. Vous l’avez tous éprouvé.

Alors avançons un peu dans ces choses que je trouve assez complexes.

Derrière ces textes, il y a tout ce qu’il a écrit sur le cas Aimée, les sœurs Papin, et le milieu surréaliste qui parlait de Violette Nozières, et de tous ces gens-là. Violette Nozières dont vous savez qu’elle a tué le père qui la violait continuellement, et les surréalistes défendant cette femme par leurs textes…

Alors Lacan ensuite s’intéresse, et c’est assez singulier, à la question du surmoi dans le crime, et dans la culpabilité.

Page 136 du texte de Lacan.

- Le surmoi, dirons-nous, doit être tenu pour une manifestation individuelle, liée aux conditions sociales de l’oedipisme. C’est ainsi que les tensions criminelles incluses dans la situation familiale ne deviennent pathogènes que dans les sociétés où cette situation même se désintègre. 

Là vous entendez aussi l’aspect de clinique contemporaine qui nous intéresse tous.

- En ce sens, le surmoi révèle la tension comme la maladie parfois éclaire une fonction en physiologie.

- Il s’agit dans ce texte  d’essayer de comprendre quelle est l’origine du crime et quelle est la contrainte qu’il y a à effectuer un crime.

Mais notre expérience des effets du surmoi, autant que l’observation directe de l’enfant à la lumière de cette expérience, nous révèle son apparition à un stade si précoce qu’il paraît contemporain, voire antérieur, à l’apparition du moi.

Voilà un point tout à fait important qui n’est pas assez noté, le ‘surmoi antérieur’, ce qu’on dit d’ailleurs vaguement mais avec un peu trop de trémolos dans la voix, le ‘surmoi archaïque’. Je veux dire que quand on met archaïque, on fait du lyrisme. Mais ici, Lacan est très précis.

- Mélanie Klein affirme les catégories du Bon et du Mauvais, au stade infans du comportement, posant le problème de l’implication rétroactive des significations, à une étape antérieure à l’apparition du langage. On sait comment sa méthode, en jouant au mépris de toute objection des tensions de l’oedipisme, dans une interprétation ultra précoce des intentions du petit enfant, a tranché ce nœud par l’action, non sans provoquer autour des théories des discussions passionnées.

Ceci fait allusion à la fameuse controverse entre Anna Freud et Mélanie Klein, et tout ce qui s’est passé à cette époque-là.

- Il reste que la persistance imaginaire des bons et des mauvais objets primordiaux dans des comportements de fuite qui peuvent mettre l’adulte en conflit avec ses responsabilités, va à faire concevoir le surmoi comme une instance psychologique qui chez l’homme a une signification générique.

Alors tout de suite, quelque chose qui fait passer un autre niveau.

- Cette notion n’a pour autant rien d’idéaliste; elle s’inscrit dans la réalité de la misère physiologique propre aux premiers mois de la vie de l’homme, sur laquelle a insisté l’un de nous, (c’est lui-même, puisque c’est un article écrit à deux !) et elle exprime la dépendance, générique en effet, de l’homme par rapport au milieu humain.

On n’est pas loin de la déréliction… Cette « misère physiologique propre aux premiers mois de la vie de l’homme », qui est marquée par le surmoi. C’est quand même une question que je ne sais pas résoudre, mais que je nous pose, et que j’essaierai de travailler, et qui s’exprime par son caractère premier, c’est-à-dire le  caractère de contrainte absolue, c’est-à-dire déréliction et contrainte de la dépendance du petit d’homme dans les premiers mois de la vie. Il ne s’agit même pas là du stade du miroir, c’est quelque chose de plus…

- Que cette dépendance puisse apparaître comme signifiante chez l’individu à un stade incroyablement précoce de son développement, ce n’est pas là un fait devant lequel doit reculer le psychanalyste.

Roland Chemama. Est-ce que tu peux relire cette phrase là ?

Christiane Lacôte Destribats.

- Que cette dépendance du petit d’homme puisse apparaître comme signifiante chez l’individu à un stade incroyablement précoce de son développement, ce n’est pas là un fait devant lequel doit reculer le psychanalyste. (p. 136 des Ecrits)

C’est-à-dire, qu’il doit y aller le psychanalyste, et jusque là !

Alors voilà où il arrive.

- Si notre expérience des psychopathes nous a portés au joint de la nature et de la culture, nous y avons découvert cette instance obscure, aveugle et tyrannique, qui semble l’antinomie, au pôle biologique de l’individu, de l’idéal du Devoir pur que la pensée kantienne met en pendant à l’ordre incorruptible du ciel étoilé.

Je ne vais pas tout expliquer, on retrouve cela dans Kant avec Sade. Mais vous voyez tout de suite que jamais, Lacan ne va basculer du côté de l’explication psychologique, mais tout de suite verser du côté de ce qui peut être, par exemple, « aux joints de la nature et de la culture ». Ces questions du surmoi tyrannique, cette force obscure et aveugle, dépasse en tout cas l’individu. Qu’est-ce qu’il y a derrière cela ? Quelque chose que je trouve très important, qui se voit tout au long de ce texte, c’est la critique d’une théorie sociologisante du crime. C’est important puisque nous baignons là-dedans aujourd’hui. Lacan donc, avec ses outils conceptuels,  pose les questions tout à fait autrement.

Donc la réalité de la misère physiologique à la racine de ce surmoi tyrannique, fonde donc une culpabilité, j’allais dire presque métaphysique… ! Eh bien voilà, au fait ! Je disais que je ne comprenais pas très bien ce qu’une anorexique disait quand on voyait agir en elle la culpabilité, eh bien la voilà ! Cette culpabilité fondée par la réalité de la misère physiologique comme,  la honte par rapport à la mort de la mère qui plonge jusqu’à la déréliction possible, par exemple, permet de percevoir cette dépendance liée à la misère physiologique, et la puissance tyrannique du surmoi au regard de cela. C’est  assez intéressant pour comprendre les aspects surmoïques de l’anorexie. Cela ne veut pas dire qu’on n’y arrive… Et puis la honte qu’éprouvent certaines patientes qui ont perdu leur mère à un âge dit tendre, pourquoi cette honte, eh bien c’est parce que elles sont en face de cette misère physiologique du premier moment de la vie, et qui sont pour elles  d’une humiliation totale.

Bernard Vandermersch. Excuse-moi, en quoi la mort de la mère vient-elle réveiller cette honte primordiale qui serait d’être dans une dépendance totale ?

Christiane Lacôte-Destribats. C’est-à-dire que tout d’un coup, les mots, les affects, les connexions symboliques des premiers moments de dépendance absolue arrivent à la conscience. C’est-à-dire que la déréliction montre la misère physiologique. Le terme de Lacan est là extrêmement fort : « misère physiologique ». La pauvreté. J’ai entendu des choses dites comme cela par des patientes qui ont perdu leur mère, la pauvreté : « pauvres petites ! » dit-on d’elles qui ne supportent pas la honte de la compassion… C’est l’un des aspects de la déréliction, pas seulement affective, mais symbolique.

Page 147, Lacan critique les théories neurologiques sur les criminels, etc., etc. Mais il dit ceci, en parlant de Balthazar Gracian, en un chapitre de son Criticon, où :

- …il forge une fable, où il montre ce que veut dire la tradition moraliste, en exprimant que la férocité de l’homme à l’endroit de son semblable dépasse tout ce que peuvent les animaux, et qu’à la menace qu’elle jette à la nature entière, les carnassiers eux-mêmes reculent horrifiés.

- Mais cette cruauté même implique l’humanité. C’est un semblable qu’elle vise, même dans un être d’une autre espèce. Nulle expérience plus loin que celle de l’analyse n’a sondé, dans le vécu, cette équivalence dont nous avertit le pathétique appel de l’amour : c’est toi-même que tu frappes, et la déduction glacée de l’esprit : c’est dans la lutte à mort  de pur prestige que l’homme se fait reconnaître par l’homme.

Alors, à propos de ‘cette cruauté qui implique l’humanité’, j’aborde quelque chose qui est obscur pour moi dans ce que dit Lacan, c’est ce qu’il poursuit dans ce texte page 129, et ce serait épatant que vous regardiez ces textes pour discuter de ce que je veux dire. 

- Si on ne peut même pas saisir la réalité concrète du crime sans le référer à un symbolisme dont les formes positives se coordonnent dans la société, mais qui s’inscrit dans les structures radicales que transmet inconsciemment le langage, ce symbolisme est aussi le premier dont l’expérience psychanalytique ait démontré par des effets pathogènes, jusqu’à quelles limites jusqu’alors inconnues il retentit dans l’individu, dans sa physiologie comme dans sa conduite.

Relisez ce texte. Ce qui est intéressant, c’est toujours cette critique de la sociologie et de la psychologie, de la sociologie du crime et de la psychologie du sentiment de culpabilité, etc., « C’est la réalité concrète du crime qui s’inscrit dans les structures radicales que transmet inconsciemment le langage. » C’est-à-dire que dans les connexions mêmes des signifiants, se transmet quelque chose de criminel. Et qu’on n’aille pas se satisfaire de dire ‘le signifiant est le meurtre de la chose’, ou des choses comme cela ! Cela va beaucoup plus loin, c’est ce que j’explore avec peine aujourd’hui.

Le dernier paragraphe de la page 129 des Ecrits  éclaire un  peu le projet de Lacan par rapport à cela, pour parler du crime, de la culpabilité, sans faire de psychologie ni de sociologie. C’est du côté du criminel une confrontation, non comme une confrontation abstraite dessinant une relation, mais comme une crise dramatique se résolvant en structure. C’est justement celle du crime dans ses deux formes les plus abhorrées, l’inceste et le parricide. Vous voyez, le projet de Lacan, c’est de passer de la crise dramatique à la structure. C’est cela son projet. Et c’est cela aussi le projet du divan, de la cure analytique. C’est de passer de la crise dramatique, vécue subjectivement comme ceci ou comme cela, à la structure. C’est-à-dire, la fameuse chute de l’objet petit a, ou je dirais plutôt la situation exacte de l’objet petit a, c’est de passer, d’arriver, à poser les questions de sa propre analyse en termes structuraux. Quelque chose comme cela. Ce n’est pas un drame. C’est-à-dire, le dramatique, c’est le sentiment de culpabilité, la structure, c’est le caractère inévitable de la culpabilité.

Page 130, Lacan dit ceci sur ces questions : 

- Ainsi la conception du surmoi vint-elle au jour, (je ne sais pas s’il parle de Freud ou de lui-même, c’est possible qu’il parle de lui-même) fondée d’abord sur des effets de censure inconsciente (cela, c’est Freud) expliquant des structures psychopathologiques déjà repérées, éclairant bientôt les anomalies de la vie quotidienne, corrélatives enfin  de la découverte d’une morbidité immense en même temps que de ses ressorts psychogénétiques : la névrose de caractères, les mécanismes d’échec, les impuissances sexuelles, « der gehemmte Mensch » (ce que je traduis par : l’homme réfréné).

- Une figure moderne de l’homme se révélait ainsi, qui contrastait étrangement avec les prophéties des penseurs de la fin du siècle, figure aussi dérisoire pour les illusions nourries par les libertaires que pour les inquiétudes inspirées aux moralistes par l’affranchissement des croyances religieuses et l’affaiblissement des liens traditionnels. À la concupiscence luisant aux yeux du vieux Karamazov, quand il interrogeait son fils : ‘’Dieu est mort, alors tout est permis’’, cet homme, celui-là même qui rêve au suicide nihiliste du héros de Dostoïevski, ou qui se force à souffler dans la baudruche nietzschéenne, répond par tous ses maux comme par tous ses gestes : ‘’Dieu est mort, plus rien n’est permis’’.

Vous connaissez ce texte qui est intéressant et iconoclaste.

Alors, page 134, c’est-à-dire très peu de temps après ce texte, je reviendrai bien sûr sur Karamazov au cours de l’année, une question que je vous avoue ne comprendre que près partiellement : Quand Lacan parle de ce que c’est qu’un crime, il dit que la psychanalyse « irréalise le crime du psychopathe ». C’est quelque chose d’assez…

Bernard Vandermersch. Mais il explique un peu…

Christiane Lacôte-Destribats. Il explique un peu. Mais tu me l’expliqueras aussi ! Cette référence sociologique du caractère névrotique concorde du reste avec la genèse qu’en donne Kate Friedlander, s’il est juste de la résumer comme la répétition, à travers la biographie du sujet, des frustrations pulsionnelles qui se seraient comme arrêtées en court-circuit sur la situation œdipienne, sans jamais plus s’engager dans une élaboration de structure.

Vous voyez, c’est cela son insistance : Qu’est-ce qui va faire que les frustrations, etc., vont s’engager vers une élaboration de structures ?

- La psychanalyse, dans son appréhension des crimes déterminés  par le surmoi a donc pour effet de les irréaliser.

Page 135 :

- En irréalisant le crime, elle ne déshumanise pas le criminel.

Ce qui est intéressant, c’est de poser l’irréalisation du crime. Cela ne veut pas dire que les crimes n’existent pas, mais qu’il s’agit plutôt de faire entendre que le crime du psychopathe joue de cette irréalité qui fait passer au symbolique. Et cela va contre une interprétation sociologique du crime, ou de la délinquance. Il s’agit de savoir que cela permet de comprendre la tentative avortée de la réalisation symbolique dans le crime, c’est-à-dire quelque chose qui ne s’élabore jamais en structure.

Voilà, c’est tout ce que j’ai à vous dire.

Bernard Vandermersch. Il y a un passage qui est plus précis(1), où il dit que le psychopathe, faute de…, a des actions qui ne sont pas réelles.

Christiane Lacôte-Destribats. Absolument, c’est dans la suite du texte.

Bernard Vandermersch. Elles sont symboliquement motivées, alors que l’autre, celui qui ne serait pas psychopathe, grâce à son armature symbolique, peut arriver à faire des actions réelles. Le crime du psychopathe est un crime qui, dans ce sens, est déréel. C’est qu’en fin de compte, son acte a une signification purement symbolique mais complètement méconnue du sujet.

Christiane Lacôte-Destribats. C’est parce qu’il n’a pas cette élaboration de la structure. C'est page 131 :

-  …la « contrainte par une force à laquelle le sujet n’a pas pu résister »,… ce qui distingue ces actes comme morbides, c’est leur caractère symbolique. Leur structure psychopathologique n’est point dans la situation criminelle qu’elles expriment, mais dans le mode irréel de cette expression.

Alors je vous dis ça aussi parce que je suis très marquée par ce livre de Atiq Rahimi, marqué par le grand écrivain iranien, Sadegh Hedayat, où l’on peut lire effectivement  ce jeu sur cette irréalité. Est-ce que le crime a eu lieu, qu’est-ce que c’est que ce crime ? Et autre chose que les désastres subjectifs de la culpabilité.

 

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1. Ecrits p. 132: « Retrouvons donc les formules limpides que la mort de Marcel Mauss ramène au jour de notre attention ; les structures de la société sont symboliques ; l’individu en tant qu’il est normal s’en sert pour des conduites réelles ; en tant qu’il est psychopathe, il les exprime par des conduites symboliques. »

 

DISCUSSION

Roland Chemama. Je m’autorise, pour te poser des questions naïves et faisant état de mon incompréhension, du fait que toi-même à plusieurs reprises, tu as dit que tu n’as pas les réponses. Mais je pourrais quand même questionner beaucoup de choses que tu as dites. Il y en a trois, disons…

D’abord, quand tu as dit, ‘le crime, ça serait la suppression de la dialectique du moi’.

Christiane Lacôte-Destribats. La suspension !

Roland Chemama. Pardon, suspension. Alors justement, j’essayais d’y mettre un contenu. La suspension de la directive du moi… Mais ça me paraît d’autant plus problématique de mettre un contenu à ça que par ailleurs la directive du moi, au moins dans un des passages suivants, semble jouer à plein. Dans l’idée que dès l’on est obligé, pour penser le crime humain, d’y introduire la dimension du moi et de l’autre. « C’est toi-même que tu frappes, en frappant l’autre ».

Christiane Lacôte Destribats. Cela ne veut pas dire que l’autre soit élaboré. Quand tu dis « c’est toi-même que tu frappes », c’est autre chose. C’est l’évacuation de l’altérité. À mon avis, c’est comme ça que je le comprends.

Roland Chemama. Ça n’a de sens de dire « c’est toi-même que tu frappes » que si l’autre en question représente toi-même.

Bernard Vandermersch. Oui, mais c’est l’altérité qui est problématique.

Roland Chemama. Oui mais là c’est bien la dialectique du miroir.

Bernard Vandermersch. Mais c’est une dialectique sans dialectique. S’il y avait une dialectique du miroir, l’autre serait quand même vécu comme autre. C’est-à-dire, non pas je suis l’autre mais je me prends pour…

Christiane Lacôte-Destribats. Cela fait des questions pour la suite.

Roland Chemama. D’accord. Effectivement j’ai toujours pensé que si on maintient ce thème de dialectique, ce que Lacan décrit comme ce rapport criminel au petit autre, puisqu’il est là effectivement inscrit dès le début du stade du miroir, est dialectique, et non pas une suspension dialectique. Mais, bon. Je vais y réfléchir.

Deuxième question. « Dans les connexions mêmes des signifiants se transmet quelque chose de criminel ». Si tu pouvais expliquer…

Christiane Lacôte Destribats. Non, je ne peux pas l’expliciter. Je le lis dans Lacan, je crois que l’on touche à une question fondamentale mais je n’arrive pas en ce moment à en développer toutes les implications.

Roland Chemama. Je n’arrive pas à mettre un contenu.

Christiane Lacôte-Destribats. Je dis simplement qu’on court-circuite la question en disant que ‘le signifiant est le meurtre de la chose’, mais cela n’éclaire pas. Je creuserai pour la prochaine fois.

Roland Chemama. Ça reste une énigme.

Christiane Lacôte-Destribats. Mais cela pose la question, et autrement que dans une description sociologique de la culture environnante, et autrement que dans une psychologie. C’est à cela que je m’accroche, dans le langage même.

Roland Chemama. Alors, la troisième question porte sur l’irréalité ou l’irréalisation, et je dois dire qu’elle a été renouvelée par Bernard qui t’a fait citer ce texte vers la fin, et qui a dit que celui pour qui le symbolique tient, il fait des actions réelles, alors que le psychopathe, lui, ne serait pas du côté de cette réalité. Mais Christiane nous dit que le psychopathe joue de l’irréalité qu’il fait passer au symbolique. Alors est-ce qu’il y a une contradiction entre les deux ?

Bernard Vandermersch. À mon avis, oui. Parce que c’est l’observateur lacanien futé qui y voit un passage au symbolique. Mais pour celui qui a commis un crime… mais lequel ? Il y a toutes sortes de crimes, ils ne sont pas tous du même type… On a l’impression que quand Lacan dit « psychopathe », c’est presque « psychotique » qu’il faut entendre, c’est-à-dire celui pour lequel le crime n’aura pas de valeur symbolisante, c’est-à-dire pour lequel le crime est déréel… Le mot de réel à cette époque-là n’est pas encore élaboré. Mais on entend que « déréel » laisse entendre quelque chose comme une action qui n’aura pas d’effet subjectivant. C’est une action pour rien presque. Parce qu’il l’oppose aux actions que nous avons dans la vie, et qui construisent notre vie, qui font que… C'est peut-être un peu trop moralisant la façon dont je dis les choses, mais…

Christiane Lacôte-Destribats. Le texte est écrit après la deuxième guerre mondiale, et il y parle de quelque chose de très intéressant, c’est que l’un des nazis au procès de Nuremberg, selon l’analyse de  Lacan, ne pouvait que  s’accrocher à la dignité du juge ou des juges, pour subjectiver ce qu’il avait fait, mais sans que la subjectivité qui aurait pu répondre de ses crimes n’ait été aboutie. Cela va très loin, ce texte.

Roland Chemama. En tout cas, moi je ne pensais pas relire ce texte alors que la période actuelle l’incite à le faire.

Christiane Lacôte Destribats. C’est juste.

Roland Chemama. Et donc c’est bien de nous le rappeler.

Bernard Vandermersch. Le lien que tu fais dans ton exposé, c’est quand même la période de dépendance absolue du nourrisson, c’est un peu ça que tu développes. Mais dans cette dépendance absolue, une différence qui va se produire : je suis en totale déréliction, mais à quel titre ? Est-ce que je suis pour l’Autre déjà cet objet cause de désir, ou est-ce que je ne suis rien pour lui, dans une déréliction totale, ce qui fait qu’un mélancolique ne peut plus se raccrocher à rien; la perte de tel ou tel trait va l’amener à s’éjecter complètement. Et à quel niveau l’objet a, qui est de théorisation nettement postérieure, intervient dans ma déréliction ? C’est en tant qu’objet petit a que je la vis dans la cure… L’épisode raconté par Catherine Millot, ce n’est pas un épisode de dépersonnalisation psychotique, c’est un moment où tout d’un coup, à la limite, elle est la seule chose qui reste dans un monde désert.

Christiane Lacôte-Destribats. Oui, on peut dire cela.

Bernard Vandermersch. Mais quand même, elle revient, elle ne se jette pas par la fenêtre, elle n’est pas éjectée du monde.

Christiane Lacôte-Destribats. C’est-à-dire qu’elle écrit. Je le comprends ainsi. De ce moment-là, elle en sort en écrivant et on pourrait dire aussi qu’elle en puise la nécessité d’écrire.

Roland Chemama. Elle en sort et elle y rentre. Enfin, à six ans, on ne peut pas dire que c’est parce qu’elle écrit qu’elle y rentre. Mais le fait que dans un après coup ça prenne cette place, c’est parce qu’il y a cette écriture.

Je ne sais pas ce que vous en pensez : je ne voudrais pas qu’on bloque la discussion, mais si on veut que Bernard puisse parler, on peut interrompre cette discussion.

 

 

 

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