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Association lacanienne internationale

 

Mardi 15 Mai 2018 Préparation du séminaire d’été 2018 Séminaire sur Les structures freudiennes des psychoses

L. 21 Pierre-Christophe Cathelineau – L. 22 Edouard Bertaud - Discutant : Jean-René Duveau
BERTAUD Edouard, CATHELINEAU Pierre-Christophe, DUVEAU Jean-René
Date publication : 09/07/2018
Dossier : Préparation du Séminaire d'été 2018

 

Pierre-Christophe Cathelineau– La leçon que je vais commenter est une leçon assez formidable notamment le commentaire de la pièce Athalieque je vais essayer de rendre – une pièce fantastique – dont je vais vous en lire des extraits. C’est le prince des poètes qui l’a écrite. La leçon se divise en deux parties, la première concerne la question du rapport au signifiant que Lacan a déjà développé précédemment dans la psychose, la seconde rebondit sur le rapport au signifiant dans le langage avec pour acmé l’enjeu central dans ce séminaire de ce que Lacan appelle le point de capiton. Évidemment pour nous faire entendre cet enjeu Lacan commente Athalie

Tout d’abord, qu’en est-il du signifiant dans la psychose ? Il commence avec la question de l’hallucination : « le sujet entend-il avec son oreille quelque chose qui existe ou qui n’existe pas, dans l’hallucination ? » Il ne répond pas à la question bien sûr, mais cela nous renvoie à une question toujours ouverte par Lacan dans ce séminaire sur la parole, qu’est-ce que ce mystérieux phénomène de la parole ? En particulier dans la psychose ? Et là on est ramené à Schreber et à ses Mémoires, et à une distinction que Lacan considère comme très importante, c’est une distinction clinique. Une distinction clinique entre deux plans dans le délire de Schreber : le premier plan, c’est ce dont – vous qui êtes des cliniciens aguerris –vous pouvez faire l’expérience avec les psychotiques, ce premier plan ce sont les paroles apprises par cœur, des paroles qu’on a serinées à ceux qui les répètent. Évidemment ces paroles chez Schreber sont répétées par les oiseaux du ciel. C’est intéressant ici les oiseaux du ciel, parce que l’on entend ici en écho quelque chose que l’on retrouve à la fin des séminaires de Lacan dans l’Homme aux paroles imposées et la question du sinthome où il est aussi question des oiseaux dans l’anamnèse de ce cas. Vous vous souvenez les oiseaux… et aussi question, comme là, des paroles imposées. La thématique des paroles imposées sur la psychose est une thématique, c’est un fil dans toute l’œuvre de Lacan. C’est un fil, il n’utilise pas le terme de paroles imposées mais de paroles serinées, apprises par cœur, c’est le premier plan auquel on a affaire dans le délire de Schreber. C’est important de relever cela. Si l’on ne le fait pas pour le séminaire d’été on perd le fil. On voit comment cette question parcourt la réflexion de Lacan sur le  rapport au signifiant dans la psychose et pas seulement dans la psychose puisque Lacan finira par dire que ces paroles imposées sont aussi valables pour nous qui nous croyons indemnes. Ces paroles imposées jusqu’à l’épuisement s’imposent donc à Schreber. Il y a un second plan, extrêmement intéressant par rapport à ce qu’il va amener concernant le point de capiton. Ce n’est pas un hasard qu’il l’amène là. Le second plan, c’est ce qu’il appelle les phrases arrêtées, suspendues. Quand vous lisez Schreber c’est manifeste et c’est encore plus étrange en allemand car l’allemand a tendance à repousser la structure de la phrase verbale à la fin. Donc quand vous avez une structure de phrase en allemand qui se stoppe, c’est bizarre. Il cite l’exemple : « parlez-vous encore ? » Énigme qui s’éclaire souvent d’un commentaire ajouté qui est la voix du sujet et qui précise le sens de l’énigme. « Parlez-vous encore des langues étrangères ? » Lui intiment les voix dans le dialogue qu’il poursuit avec les âmes. Diffraction du signifiant dans ce dialogue, diffraction (je vais utiliser un terme qui n’est pas encore dans le séminaire mais vous me le permettrez) en plans feuilletés, on trouve la même chose chez l’Homme aux paroles imposées d’ailleurs, le plan feuilleté dans le délire, le feuilleté des voix, plan, dit Lacan en arrière, dans les royaumes de Dieu d’au-delà, postérieure, où se produisent les hallucinations. Ça c’est très intéressant aussi sur le plan clinique. La diffraction du signifiant, la diffraction des voix, la diffraction des plans, et surtout ce point dont je vous demande de bien mesurer l’importance : ces phrases arrêtées. Pourquoi ces phrases arrêtées ? On va avoir certainement une réponse à cette question : pourquoi ces phrases arrêtées ? Dans le vacarme du feuilleté des voix il y a une certaine structure au moment où, dit Lacan, « se sont multipliées des voix proches qui l’importunent, qui l’énoncent, qui le connotent, l’interrogent mais dit-il, d’une façon toujours absurde. » Et surgit cette phrase où on a une réponse à cette suspension, à cet arrêt. Et maintenant, nous dit Schreber, manque la pensée principale, ce qu’il appelle die Gesinnung. Celle qui, dit-il, est due à tout homme de bien mais qu’il désigne comme manquante ici. Et puis il y a cette interrogation sur les fumets au sens où l’utilisent les chasseurs sur la trace desquelles se trouvent en quelque sorte ceux qui chassent un gibier invisible. Il manque quelque chose. Quelque chose fait défaut que l’on suit à la trace dans le discours de Schreber dans ces phrases suspendues, mais quoi ? Lacan le situe dans ce discours comme, dit-il, une dérobade du sens. C’est joli, une dérobade du sens, presque aussi beau que Racine. Une dérobade du sens dont le sujet dans ses hallucinations et la portée de ces différentes voix subit la contrainte. Le sujet subit la contrainte de cette dérobade du sens. Et nous sommes amenés, comme dans un mouvement fluide, à nous interroger dans la seconde partie de ce texte sur ce qui concerne cette distinction maintes fois soulignée dans le délire de Schreber mais dans la pensée du langage chez Lacan du signifiant et du signifié. Ici Lacan est en train d’élaborer sa théorie du signifiant ; il nous la présente, il a lu Saussure, il est aux prises avec cette barre entre le signifiant et le signifié. Et la question centrale dans cette leçon c’est, quand il nous parle de ce signifié et de ses significations, est-ce qu’il n’y a pas toujours plus ou moins prescrit à l’intérieur quelque chose qui est évidemment du signifiant. Cela veut dire que l’on va se poser la question non pas du signifié, comme on aurait tendance à se la poser en bon lecteur de Saussure mais l’on va se poser la question de cette matérialité du signifiant, de ce qui fait la matérialité du langage, et c’est ce à quoi nous introduit Schreber dans un délire que l’on peut qualifier de génial puisque c’est, à cette matérialité du signifiant, qu’il nous confronte. Alors la question c’est, évidemment, de quel signifiant s’agit-il, de quoi parlons-nous ? Et Lacan s’évertue, au passage, à persuader son auditoire orthodoxe, d’un freudisme encore marqué par l’influence américaine qu’il faut arrêter de penser les choses en termes d’états des sentiments, de l’affect. Il y a le signifiant, c’est ce que nous dit Schreber, il y a le signifiant, c’est là le génie de Lacan. Il détourne en quelques sortes toute une clinique affective, moïque, de son cours psychologisant pour nous amener à la matérialité du signifiant et à ses faits de langage qui sont les faits fondamentaux pour les névrosés comme pour les psychotiques. 

Alors, on va faire un détour par Saussure. Qu’est-ce que nous pouvons retenir d’intéressant chez Saussure dans la distinction du signifiant et du signifié ? Est-ce qu’il faut tout prendre chez Saussure ? Tout d’abord, dit Lacan, le vocabulaire de Saussure flotte. Ensuite cette idée que le signifiant chez Saussure se présente dans le discours, ça c’est une idée très importante –on va voir pourquoi –à propos du commentaire dans la pièce. Le signifiant dans le discours – on le voit avec Schreber – se présente comme une masse amorphe chez Saussure. Qu’est-ce que ça veut dire que le signifiant se présente comme une masse amorphe chez Saussure ? Cela veut dire que Saussure hésite à caractériser les segments signifiants. On ne sait pas si c’est un mot, une phrase, un ensemble de phrases. Qu’est-ce que le signifiant de ce point de vue ? Le signifiant peut être un mot, une phrase, un ensemble de phrases, où situer la coupure ? Ce n’est pas évident et c’est pour cela que Saussure parle d’une masse amorphe et c’est précisément cette expérience que nous faisons en lisant les Mémoires d’un névropathe. La masse amorphe du signifiant. Il y a cette masse amorphe à l’intérieur de laquelle Saussure s’efforce de déterminer des segments significatifs mais l’expérience dans les cours de linguistique générale – quand on lit les cours –reste ouverte, on ne sait pas. Comme si à ce stade il n’y avait pas de réponse linguistique à ce qui pourrait faire coupure, point d’arrêt, discontinuité, structure dans la chaîne signifiante d’une énonciation. 

Et c’est là que Lacan apporte sa pierre. On est vraiment dans la question de la psychose, qu’est-ce qui fait point d’arrêt ? Qu’est-ce qui fait coupure ? Qu’est-ce qui fait structure ? Et, il dit au passage de façon extrêmement sympathique pour Saussure, c’est ce qui nous montre quand il nous dit les hésitations de Saussure à nous montrer le signifiant, c’est ce qu’il nous montre à la fois, et le sens de la méthode de Saussure, et ses limites. 

À partir de là arrive la seconde partie sous le signe de la question : qu’est-ce qui, dans cette masse amorphe du signifiant, vient faire point d’arrêt, créer dans le continu le discontinu d’un point d’arrêt ? C’est ça le fil de la leçon. On voit pourquoi il pose cette question à propos de Schreber puisque manifestement, ce qui fait et défait ce discours (au feuilleté des voix, aux phrases suspendues) c’est l’absence de point d’arrêt et de discontinuité dans le continu des paroles imposées. C’est cela le problème du délire, d’où le recours à Athalie. Au premier acte de cette pièce somptueuse de notre merveilleux XVIIème siècle français, ce siècle d’or qui a vu naître le prince des poètes, le Tragédien Racine. Nous ne comprendrons rien à la psychose si nous n’en passons pas par le poème –c’est vrai –parce que ce que fait le poème dans le signifiant c’est ce que fait le signifiant dans la psychose. Il est absolument remarquable que pour élaborer la notion centrale de point de capiton dans le séminaire, Lacan passe par le détour du poème. Il nous faut un poète pour parler intelligemment de la psychose parce qu’un poète, s’il ne sait pas, comme nous, ce qu’il dit, sait qu’il dit quelque chose. 

Est-ce que vous vous souvenez de la pièce ? Non. Je vais vous rafraîchir la mémoire, on ne lit plus la pièce. Le grand prêtre Joad a recueilli secrètement dans le temple de Jérusalem le seul des enfants d’Azachia qui ait échappé au massacre ordonné par Athalie. La reine ambitieuse et méchante, qui hait tous les descendants de la seule royauté légitime d’Israël à savoir le trône de David. Or, le moment est venu de faire monter sur le trône le jeune roi échappé au massacre. Au début de la pièce qui concerne l’extrait lu par Lacan, Joad prend soin de s’assurer du concours d’Abner, guerrier général resté fidèle, comme il le dit dès le premier vers, à la loi du seigneur et à sa volonté mais qui se laisse effrayer par les menaces qu’Athalie a proférées contre le temple. Dans le premier acte, Joad s’assure de l’appui d’Abner qui commande l’armée d’Athalie. C’est un adjoint d’Athalie, donc il va la trahir. Ensuite il annonce à son épouse son intention ferme de couronner ce jour-même le jeune roi dans le temple et de le faire reconnaître par les Lévites mais Athalie, poussée par un esprit de vertige, s’est introduite dans le lieu sain où elle aperçoit un enfant qui la remplit de terreur car cet enfant est le même (le fameux songe d’Athalie) qui lui est apparu dans un songe, armé contre elle, d’un fer homicide. Elle veut le connaître, le voir, l’interroger ; le grand prêtre y consent et la sublime simplicité des réponses du jeune Joas confond et désarme les projets de vengeance d’Athalie mais Mathan, prêtre apostat et son ministre l’effraient. Elle redemande l’enfant et le trésor de David caché dans le temple. Sur la promesse qu’on lui livrera l’un et l’autre, elle se retire. C’est alors que Joad fait connaître pour la première fois à l’enfant royal le mystère de sa naissance et le proclame, en présence des Lévites, comme le légitime successeur d’Azachia. Joas est couronné roi, les armes sont distribuées aux lévites et lorsque Athalie arrive de nouveau accompagnée de quelques soldats pour demander ce qu’on lui a promis, les portes se referment derrière elle, un rideau s’ouvre et Joas apparaît couronné du diadème assis sur le trône entouré des Lévites armés. Athalie est trahie, on l’entraîne hors du temple pour la mettre à mort. Belle pièce, sublime tragédie ! Alors je vais vous lire le premier acte, vous permettez ? 

« Oui, je viens dans son temple adorer l’Éternel. 

Je viens selon l’usage antique et solennel

Célébrer avec vous la fameuse journée 

Où sur le Mont Sina, la loi nous fut donnée.»

Je ne vais pas vous lire toute la tragédie, ça a l’air de poser problème. J’arrête. Donc je ne lirai pas. Surtout pas de poésie quand on fait de la psychanalyse. 

Ce qui de l’officier de la reine vient dans le temple, Je vais vous résumer l’idée de la dernière partie. Le résumé est le suivant, Lacan va faire un commentaire absolument remarquable de la pièce d’Athalie où il montre comment progressivement Abner se trouve amené par la ruse de Joad à choisir le camp de la résistance. 

Selon en quelque sorte une dialectique de la parole très subtile où en quelque sorte jamais Joad ne livre ses intentions. Il a l'atout maître, il a Joas qui attend dans son coin d'être couronné et il mène par le bout du nez, c'est le cas de le dire, il mène par le bout du nez Abner. 

Là, le tranchant du commentaire de Lacan c'est de nous dire, que, de nous faire entendre ce qu'il en est de la masse amorphe du signifiant, c'est-à-dire comment effectivement Abner est pris dans le signifiant et que, on ne voit pas apparemment émerger quelque chose qui va faire point d'arrêt et surgit, je résume là, j'avais plus de billes mais je vais vous résumer puisqu'il faut aller vite et surtout ne pas parler de poésie. Et donc le point tranchant de l'intervention de Lacan, c'est une dimension qui est essentielle et qui apparaît dans la tragédie racinienne très souvent, mais ici particulièrement, qui est la crainte de Dieu. La crainte de Dieu qui nous dit Lacan, n'est pas une histoire de curé ; on pourrait dire c'est une histoire de curé. La crainte de Dieu, si vous avez été élevé dans la religion comme c'est mon cas, la crainte de Dieu ça vous fait considérer toutes les craintes, les peurs, comme nulles et non avenues ; ça vous donne par rapport aux autres et par rapport à l'existence, et c'est ce que dit Lacan, un courage à nul autre pareil ; puisqu'il n'y a rien qui égale la crainte de Dieu. Je vais vous lire le passage quand même, si vous me permettez :

Joad 

Celui qui met un frein à la fureur des flots

Sait aussi des méchants arrêter les complots.

Soumis avec respect à sa volonté sainte,

Je crains Dieu, cher Abner, et n’ai point d’autre crainte 

Cependant je rends grâce au zèle officieux

Qui sur tous mes périls vous fait ouvrir les yeux.

Je vois que l'injustice en secret vous irrite, 

Que vous avez encore le cœur israélite.

Le ciel en soit béni ! Mais ce secret courroux, 

Cette oisive vertu, vous en contentez vous ? 

[…]Il continue

« Je crains Dieu, dites vous ; sa vérité me touche ! »

Voici comment ce Dieu parle par ma bouche : 

« Du zèle de ma loi que sert de vous parer ?   

« Par de stériles vœux pensez vous m'honorer ?

« Quel fruit me revient-il de tous vos sacrifices ?

« Ai-je besoin du sang des boucs et des génisses ?

« Le sang de vos rois crie, et n'est point écouté.

« Rompez, rompez tout pacte avec l'impiété ;

« Du milieu de mon peuple exterminez les crimes ;

« Et vous viendrez alors m'immoler des victimes. »

C'est splendide franchement, et vous avez, et vous avez là ce que Lacan caractérise comme le point de capiton, c'est ça le point de capiton, c'est ce qui fait tenir l'ensemble de la pièce, l'ensemble de la pièce ; c'est-à-dire que la pièce ne tient que sur la crainte de Dieu et c'est là que s'articule le point de capiton, le point d'arrêt, le point de discontinuité qui fait tenir la pièce. Alors pourquoi Lacan l'évoque à ce propos ? C'est pour faire entendre que dans la masse amorphe du signifiant, ce qui le structure c'est ce point de capiton. Et c'est pourquoi il va revenir sur ce point de capiton comme étant le Nom du Père. D'où effectivement, si vous entendez le mouvement du séminaire et le mouvement de la leçon, cette attention à la suspension du sens, la réponse qu'il donne dans le champ du signifiant et même à Saussure, du côté du capiton. Voilà j'ai dit.

Texte relu par l’auteur.

Marc Darmon –Merci Pierre-Christophe [Cathelineau]

Pierre-Christophe Cathelineau– J'avais beaucoup de choses à dire, bien des choses à redire.

Marc Darmon – On va demander à Jean-René Duveau de dire quelque chose sur ce travail.

Jean-René Duveau –Il y a beaucoup de choses à dire sur chaque leçon finalement ça va être une demi heure. Je me suis intéressé à quelques points que vous avez relevés de la leçon en l'étendant sur d'autres choses qu'on a entendues beaucoup ici à l'ALI, sur le feuilleté des voix par exemple, dans les paroles imposées ; sur l'idée de la pensée principale manquante puisque cette leçon là puis  la suivante, elle est quand même aussi très axée sur cette idée d'un signifiant manquant. C'est du fait de cette, j'allais dire « manquance, » que quelque chose va se déstructurer au niveau de la parole. Vous avez relevé la dérobade du sens, vous avez insisté alors sur la matérialité du signifiant. Alors moi j'ai lu des choses mais un peu différemment à vrai dire (P-Ch C– tant mieux)sur la question de la masse amorphe, c'est-à-dire je discute mais d'une manière assez candide des choses, c'est-à-dire que moi je l'avais située la masse amorphe je la mets du côté du signifié, bizarrement.

Marc Darmon –Je suis d'accord avec vous, c'est sûr, il y avait les deux flots des idées.

Valentin Nusinovici– En principe la pensée c'est un concept difficile à entendre.

Marc Darmon –Oui mais c'est plutôt l'imaginaire.

Valentin Nusinovici –Lui il dit la pensée.

Marc Darmon – Des pensées mais aussi descris, tout cequi constitue l'imaginaire, le flot du dessus plutôt le dessous.

Pierre-Christophe Cathelineau – J'aurais tendance à penser que et là c'est la distinction entre le continu et le discontinu et que donc j'aurais tendance à penser, là je pense que c'est ce qu'on peut lire chez Saussure, ce qui embarrasse Saussure tout au long du Cours de linguistique générale, c'est précisément le continuum à partir duquel il n'arrive pas à établir, ce qui fait segmentation ; d'ailleurs Lacan il insiste : qu'est ce qui va faire coupure entre les signifiants et où situer la coupure? Et moi j'aurais tendance à penser que cette masse amorphe c'est du côté de la continuité. C'est le continuum du signifiant en tant que la coupure ne s'y introduit pas.

Marc Darmon –Je ne suis pas tout à fait d'accord, la coupure du signifiant, qu'est ce qui fait coupure au niveau du signifiant ?

Pierre-Christophe Cathelineau – Mais il hésite, il hésite Saussure. Dit-il c'est ça.

Marc Darmon – Qu’est-ce qui fait unité ? Mais en ce qui concerne le rapport Signifiant/signifié, qui sera remis en question par Lacan dans son travail sur le signifiant, ce qui fait cette histoire de masse amorphe, c'est le lien entre les signifiants et la chaîne signifiante et ce qui est de l'ordre du signifié, ce qu'il va plus qualifier d'Imaginaire, c'est-à-dire pour que le langage fasse sens, il faut que la chaîne signifiante, les signifiants, découpés effectivement, viennent découper la masse amorphe de l'Imaginaire ; donc ce qui est de l'ordre de la continuité c'est l'Imaginaire

Valentin Nusinovici – Un imaginaire qui ne serait pas en mots alors ?

Marc Darmon – Non quand on parle on utilise des mots.C'est les mots qui viennent engendrer la pensée, mais l'Imaginaire qui accompagne toujours le discours pour que ça fasse sens, il faut effectivement ce chevauchement, c'est le nœud borroméen qui permet de bien le voir ce chevauchement du symbolique et de l'imaginaire.

Valentin Nusinovici – Mais il ne parle pas d’imaginaire Saussure, tu veux réinjecter ça 

Marc Darmon – Saussure ne parle pas d’imaginaire mais il parle des idées.

Valentin Nusinovici – De la pensée oui, est-ce qu'on peut dire vraiment  que ce que reçoit Schreber  comme parole imposée c'est une masse amorphe ? Elle est coupée, elle est mal coupée, elle est  sécantée.

Valentin Nusinovici – Moi je ne me précipiteraispaspour rapprocher ça de la masse amorphe du schéma de Saussure.

Pierre-Christophe Cathelineau – En tout cas y a une,  ce qui me fait penser à ça c'est que il y a dans le discours schrébèrien y a une diffraction du sens

Valentin Nusinovici – Pour qu'il puisse dire des phrases par cœur c'est lui qui le dit donc elles sont pas amorphes, c'est pas la peine de reporter amorphe sur son discours (?) je crois pas Marc Darmon – Les ritournelles, des ritournelles sont des phrases qui sont dépendantes du sens. Ce qui est diffracté, ce qui passe par le prisme des tâches, des différents plans comme dit Pierre-Christophe, les feuilletages. Il y a un feuilletage, ça passe par le prisme et ça détache le signifiant du signifié. On va peut être demander à Jean-René [Duveau] de poursuivre dans le peu de temps qui lui reste.

Jean-René Duveau – C'était effectivement une question par rapport à cet aspect sécable ; il parle de sécution Lacan dans la leçon. Je suis allé voir sécution parce que je ne suis pas très cultivé, et en fait c'est indiqué que sécution c'est une mise à mort, voilà ça fait exécution ou une persécution selon que le signifiant serait manquant ou pas ; mais disant bien que parlant de Saussure, il sent bien apparemment, que le signifiant, lui, n'est pas sécable, je sais plus comment il dit ça mais on ne peut pas l'isoler, on ne peut pas l'extraire d'une chaîne et c'est de sa position dans la chaîne qu'un sens ou qu'un signifié ou une signification peut surgir. (X – il n’est passécable ?)Je ne sais plus comment il dit ça, mais on ne peut pas l'isoler en tout cas, c'est ce qu'il dit.

Pierre-Christophe Cathelineau – Mais en tout cas il y a une idée dans la leçon une idée, je crois essentielle, qui est cette idée qu'on ne peut trouver d'orientation dans la chaîne signifiante que si, c'est le sens même du séminaire, que si le sujet prend appui sur le point de capiton, aussi bien  dans la pièce que dans la névrose, je veux dire, il n'y a de possibilité de trouver arrimage par rapport à cette masse amorphe, je reprends le terme, que si quelque chose du point de capiton  est possible, ça c'est la thèse de Lacan, c'est la thèse centrale et le fait qu'il amène la crainte de Dieu pour exemplifier à travers la pièce Athaliece point de capiton, c'est très intéressant, parce qu'on voit très bien, on pourrait se dire « mais c'est marrant » notre ami Schreber, il parle sans cesse de Dieu, il en parle sans cesse, mais ça n'a rien à voir, ça n'a rien à voir.

Valentin Nusinovici – Qu'est-ce qui peut faire que la crainte de Dieu fait qu'on n’a pas d'autres craintes, c'est ça qu'on se demande « cher Abner, n'aie pas d'autre crainte » ; et bien moi ça m'a tracassé un peu, donc j'ai relu aussi mais tu as pas eu le temps de boucler (?).

Pierre-ChristopheCathelineau – J'aurais aimé avoir le temps

Valentin Nusinovici – Parce que c'est sûr que cliniquement on a des tas de gens qui craignent énormément Dieu, absolument pas une garantie crainte de Dieu. Je crois que ce qu'il lui dit et qui est la clé et c'est : « Rompez, rompez tout pacte avec l'impiété » il faut que le pacte soit avec Dieu pour que la crainte de Dieu protège de tout, sinon on a une crainte de Dieu sans Dieu,   on a toutes les autres craintes en plus, c'est ça cliniquement qui est le principe.

Virginia Hasenbalg– J'attendais que tu fasses une remarque sur le mot zèle. Lacan insiste sur le fait que ces craintes, en tout cas c'est la lecture que j'en ai fait, la crainte de Dieu c'est ce qui permettrait de sortir du zèle. Personne n'a fait une lecture comme ça ? C'est-à-dire que ça n'est pas masse amorphe/point de capiton vient permettre un dépassement par rapport à une position subjective qui était celle du zèle chez l’autre. Je ne sais pas si tu as arrêté la lecture ? 

Pierre-Christophe Cathelineau – Ça me donne des ailes on peut reprendre le passage de Racine 

« Cependant je rends grâce au zèle officieux 

Qui sur tous mes périls vous fait ouvrir les yeux. » 

Là, il indique quelque chose chez Abner, qui est précisément le fait qu'il se soit dès le début, qu'il vienne adorer dans son temple l'Éternel. L’Éternel, le zèle ici c'est l'adoration de l'Éternel et c'est précisément parce qu'il adore l'Éternel que s'ouvrent ses « yeux s’ouvrent sur les périls, » que court le temple face à Athalie. Donc le zèle ici a un sens à mon avis, si on regarde le texte lui même, un sens fidéiste, c'est du côté de la fidélité à Dieu, en tout cas c'est comme ça que je le sens

Hubert Ricard – Absolument c'est la préparation à ce qu'il soit sensible à la crainte de Dieu, c'est tout à fait clair.

Julien Maucade – Pierre Christophe, physiquement c'est important c'est ce que tu as souligné comme la comparaison entre la psychose et la poésie. Il me semble que  tu as dit que le rapport du psychotique disons à la métaphore est l'inverse du rapport du poète à sa poésie.

Pierre-ChristopheCathelineau– Je dirais pas ça, je viens de finir un article sur un poète sur lequel je travaille et je vous en déjà parlé, c'est Paul Celan. Et dans Paul Celan, Celan dit que son travail est anti-métaphorique, il dit : « c'est anti-métaphorique » et quand on regarde le travail qu'il fait sur la métaphore, vous tombez par exemple sur un signifiant comme Augentrostqui est un signifiant illisible au début de son poème consacré à Heidegger. On ne sait pas pourquoi il dit Augentrost ? Ça veut dire « délice des yeux ». Mais délice des yeux, c'est la fleur qu'il regardait lorsqu'il revenait dans son camp de concentration après une balade dans la campagne et donc c'est la fleur Augentrostqui lui donnait le réconfort des yeux. Et donc la métaphore, elle est là, totalement enterrée, c'est un poète et c'est un poète maniaco-dépressif.

Julien Maucade– Il y a eu une discussion un samedi avec Charles Melman, sur est-ce que Schreber, est-ce que le texte schrébèrien est une métaphore ou une métonymie ? Est-ce que la métaphore est exclue ? Ma question est en quoi la psychose n’est pas de la poésie ? Il y a des psychotiques qui peuvent faire de la poésie, mais la plupart, il me semble, n’ont pas accès à cette poésie.

Pierre-Christophe Cathelineau– Hölderlin, De Nerval, non je crois que cette distinction n’est pas très …Hölderlin est un des plus grand poète. Artaud. 

Je crois que la distinction poésie névrose, pas de poésie psychose n’est pas une distinction pertinente.

MarcDarmon – Il y a un passage de Lacan, dans ce séminaire où il  parle de Jean de la Croix, dans ce séminaire, Schreber n’est pas Jean de la Croix.

Pierre Christophe Cathelineau – Ce que je veux dire c’est que tu as toute une série de poètes qui sont psychotiques, (J M– Ils ne sont pas dans la clinique, ils ne viennent pas te consulter) mais si, moi, j’ai plein de poètes cliniques.

Valentin Nusinovici– J’ai des petits opuscules, d’excellents poètes schizophrènes. Et je l’avais le jour où il faisait [inaudible] il disait Lacan,… Parce que c’est une thèse très forte que de dire il n’y a pas de métaphore dans la psychose. C’est pour soutenir son propos il y a toutes les exceptions que l’on veut, on ne va pas le prendre pour un article de foi, c’est un instrument de recherche. 

Bernard Vandermersch– On va dire qu’il y a quelques fois là où l’on s’attend à une métaphore, et ça n’en est pas une. 

Pierre-Christophe Cathelineau– C’est ça la vraie,

Bernard Vandermersch– Mais de dire qu’il n’y a pas de métaphore. Mais c’est vrai qu’il y a de temps en temps là ou on s’attendrait à une métaphore, pour lui ce n’est pas ça. 

Pierre-Christophe Cathelineau– Là où tu as raison et Celan le montre très bien, c’est ce que font les psychotiques, au langage et à la métaphore c’est qu’ils font trembler les assises du point de capiton. Et il travaille sur ces assises. Le psychotique quand on regarde la poésie d’Hölderlin ou la poésie de Nerval, ou celle de Celan, il va déplacer ce que fait le psychotique de façon élective et là je suis d’accord, l’axe paradigmatique qu’un névrosé ne déplacerait pas. Il va forcer le langage pour déplacer l’axe paradigmatique. Et là tu as raison il y a une spécificité c’est dans le déplacement de l’axe paradigmatique, la fondation de nouvelles métaphores, ce qui peut paraître comme délirant. Quand on lit parfois certains textes de Celan, on se dit, ça déconne. Mais ça ne déconne pas, parce que quand on va sur la trace de la métaphore, on la trouve. Je suis d’accord, ce qui fait la spécificité de la psychose, c’est le déplacement de l’axe. 

[Julien Maucade– Un psychotique qui s’est retrouvé en prison, il a poignardé une jeune fille à qui il a demandé une cigarette. Quand on lui a posé la question : « pourquoi tu as fait ça ? Il a dit je voulais toucher le cœur. »] Là toucher le cœur c’était à la lettre, c’était pas une métaphore. Ce que je veux dire c’est que dans la clinique c’est un peu ce que l’on retrouve.

Pierre-Christophe Cathelineau– Oui, dans certaines cliniques.

Virginia Hasenbalg Corabianu– Je lis un passage : « L’important là-dedans c’est ceci, que par la vertu du signifiant, c’est à dire de ce mot « crainte », dont si vous voulez l’efficace a été de transformer le zèle du début dans la fidélité de la fin, mais par une transmutation qui est proprement parler de l’ordre du signifiant comme tel, c’est-à-dire de quelque chose qu’aucune accumulation, qu’aucune superposition, aucune somme de significations prises dans leur ensemble ne peut suffire à justifier, c’est dans cette transmutation de la situation par l’intervention du signifiant comme tel que réside le progrès de ce dialogue qui fait passer un personnage du zèle avec tout ce que ce mot comporte ici d’ambigu, voire de douteux, voire de toujours prêt à tous les retournements, […] cette scène serait autrement dit une scène de deuxième bureau s’il n’y avait pas cet usage du signifiant par le Grand prêtre, ce que j’appelle la fonction du signifiant dans un discours quelconque, »

Le point de capiton, dans ce que j’ai lu là, c’est ma lecture, que la crainte de Dieu c’est le signifiant qui permet de sortir du zèle. C’est ce que j’ai posé dans ma question au départ.

Marc Darmon– On va demander à Edouard Bertaud de faire le commentaire de la leçon XXII.

Edouard Bertaud– Dans cette leçon 22, Lacan continue d’explorer la question du point de capiton et cette fois-ci, non pas au travers de la poésie ou d’une œuvre théâtrale, mais à partir de la linguistique, pas encore de ce qu’il appellera bien plus tard « la linguisterie ».

Il fait appel à un nombre considérable d’exemples de phrases au cours de cette séance. Je ne les reprendrai pas tous bien sûr, d’autant plus que c’est surtout autour d’une phrase qu’il va déployer sa pensée et dont il poursuivra l’étude lors des prochaines séances.

À ces nombreuses phrases, comme si cela ne suffisait pas, je vais pour commencer en rajouter une qui n’est pas dans le séminaire, mais qui – à mon sens – éclaire l’enjeu de cette séance.

Voici la phrase : je tu il (ou elle). Vous pourriez, à juste titre, me dire qu’il ne s’agit pas d’une phrase. C’est là toute la question. Je fais en fait référence à une expérience qu’a vécu notre collègue Guy Pariente et que ceux qui ont suivi son séminaire ont sans doute déjà entendue. Guy Pariente a longtemps été psychiatre à la maison de santé et le premier patient qu’il a reçu en SMPR était un jeune étudiant qui avait tué sa petite amie. Dr Pariente, lors du premier entretien, lui pose alors la question : « pourquoi l’avez-vous tuée ? » et il reçut cette réponse : « Je tu il ou elle, alors je l’ai tuée ».  

Cela illustre le fait que ce qui est de l’ordre de l’inconscient est question d’écriture. C’est bien l’écriture qui fait l’interprétation, et nous allons le voir à partir de phrases proposées par Lacan dans cette séance ; des phrases dont l’écriture change tout et dont il faut l’écriture pour savoir ce qu’il en est. 

Lacan va partir, et toute la séance va tourner autour de cela, d’un point de linguistique : le passage de la (subordonnée) relative. 

Je vous redonne le premier exemple de la séance qui est tiré sans doute d’une parole de patiente de Pichon. C’est un exemple qui s’écrit mais qui à l’avantage aussi de s’entendre : 

« Je suis beaucoup plus moi. Avant j’étais un para moi qui croyais être le vrai, et qui était absolument faux ».

DSC00267 15 mai 2018 L22 PrepaSemEte Edouard Bertaud

Avec le premier relatif « qui », la première personne du singulier est transmise : c’est moi qui croyais. « Croyais » est à la première personne du singulier. Au second relatif, le JE devient IL : il était, le para moi, absolument faux.

La question est donc la suivante : « la personnaison » (un terme de Damourette et Pichon) qui est dans la principale franchit-elle ou non l’écran à l’entrée de la relative ? Autrement dit, les pronoms personnels JE et TU maintiennent-ils leur personnaison  ou existe-t-il, non pas une dépersonnalisation, mais une « dépersonnaison » ? 

J’ouvre une parenthèse pour vous signaler que Lacan utilise au cours de cette séance, pour parler du franchissement de la relative, des termes que nous avons l’habitude de retrouver à propos du stade du miroir et du schéma optique. Il parle effectivement de « lentille », « d’écran », de « passage de l’écran » … Ce moment effectivement du stade du miroir où se joue la formation de la fonction du JE.

En lien avec cette question de la personnaison, Lacan va donc étudier le pronom JE et le pronom Tu en remarquant que ces deux pronoms, d’une part, ne sont pas dans un rapport de réciprocité et de symétrie et d’autre part, que l’autre n’est pas nécessairement un TU.

En cela, il se démarque d’une position existentialiste ou de celle d’un Martin Buber, philosophe qui écrivit en 1923 un court texte  Je et tu et pour lequel l’autre a nécessairement une existence humaine. La relation crée la conscience du JE et du TU. Buber écrira par exemple : « relation est réciprocité. Mon TU agit en moi comme j’agis en lui ».

Il ira jusqu’à évoquer la question de Dieu dans la troisième partie de son livre qui concerne le « Toi éternel ». Il faut savoir que Buber a notamment traduit la Bible. Son idée est que le religieux doit pouvoir procéder à un revirement et établir un face à face avec Dieu qui serait rencontré comme un Toi, c’est-à-dire en lien avec ce qui se passe dans les relations humaines, et non établir une relation avec un CELA.

Ainsi, Lacan propose-t-il de nous démarquer de cette idée d’une réciprocité entre Je et Tu, en tant que l’un n’est pas le reflet ou la projection de l’autre.

Cette symétrie semble pourtant se retrouver dans l’expérience de l’enfant qui n’a pas encore la maîtrise de JE et de TU mais qui l’acquiert à dire JE quand on lui dit TU. Si l’on dit à l’enfant : « tu vas faire cela », l’enfant va comprendre « Je dois faire cela ».

Cette symétrie n’est pas si automatique que cela quand on pense aux renversements pronominaux chez les enfants autistes et je vous renvoie à ce sujet, pour rester dans les références lacaniennes, au cas Robert dans lequel l’enfant répète la phrase qu’on lui dit avec le TU au lieu de faire l’inversion avec le JE.

Donc, absence de symétrie entre JE et TU, et Lacan nous propose également de mettre à distance la conception qui, dit-il, va jusqu’à intoxiquer la psychanalyse, à savoir celle de l’autre en tant que TU. 

L’Autre, avec un grand A, est bien sûr à distinguer du petit autre, de l’autre imaginaire. Il ne cessera de le dire pendant toute cette année de séminaire.

Ce n’est pas tant que l’Autre n’existe pas qu’il n’est pas un être. C’est un lieu « où se constitue celui qui parle avec celui qui écoute ». « L’Autre est le lieu où se constitue le JE qui parle avec celui qui entend. »

Ce lieu de l’Autre est ce qui rend possible ce que j’appellerais « la subjectivité dans le langage ». Je reprends là le titre d’un article de Benveniste postérieur au séminaire, puisqu’il date de 1958, mais  qui – à mon sens – énonce l’enjeu de la séance pour Lacan : la subjectivité dans le langage. 

Si Lacan centre son propos sur le JE et le TU, c’est notamment parce qu’il se situe dans le droit fil de Benveniste pour qui « La troisième personne représente en fait le membre non marqué de la corrélation de personne » (…) La troisième personne est bien une non personne. »

Lacan dira pour sa part : « la dite troisième personne n’existe pas. Il n’y a pas de troisième personne (…) Benveniste l’a parfaitement démontré. » 

Concernant le JE tout d’abord : le JE est en fait toujours là pour soutenir le discours en indiquant qui le prononce, et le TU n’apparaît qu’à travers cette évocation. « Tout ce qui se dit a sous soi un JE qui le prononce. C’est à l’intérieur de cette énonciation que le TU apparaît. »

Si je dis par exemple : « il pleut » ou « il fait beau », cela suppose un JE puisque, en effet, j’aurais très bien pu ne pas le dire. Lacan prendra l’exemple de l’impératif « Viens. » Cet impératif « ça suppose un JE et ça suppose un TOI. »

S’agissant du TU, plusieurs catégories de TU sont à distinguer :

Il y a le Tu dont nous venons de parler à propos du JE, c’est-à-dire le TU qui est à l’intérieur de l’énonciation. Il y a le TU qui se vocalise, le TU qui s’entend, qui est pris dans le discours.

Lacan cite également le TU au sens plein, c’est-à-dire celui dont il a beaucoup parlé depuis le début du séminaire et que l’on retrouve dans les phrases telles que : « tu es ma femme », « tu es mon maître » et qui lui ont permis d’illustrer le circuit de la parole et la façon dont on reçoit sa propre parole, un message venant de l’Autre, sous forme inversée.

Ce n’est pas sur ces catégories de TU que Lacan souhaite insister : « la deuxième personne du singulier est loin d’être employée toujours avec cet accent. »

Il s’agit dans cette séance de souligner le TU que l’on tue comme il dit, avec toute l’équivoque que la langue française permet ; le « TU » qui a pour fonction de « viser l’intérieur de ce qui est personne, ce qui réside, ce qui dépersonnalise. » C’est le TU qui est en fait un ON.

C’est celui que l’on retrouve, même s’il est tu, dans la psychose : « Ce TU qui se fait discrètement ou indiscrètement entendre, ce TU qui parle tout seul (…) ce TU qui n’a pas besoin de dire TU pour être le TU qui nous parle. »

Un TU que l’on tue et qui tue, c’est-à-dire qui dépersonnalise, qui désubjective. Un TU ravageant.

Il est vrai que nous allons trouver de façon privilégiée le pronom personnel TU dans le mentisme et la névrose obsessionnelle. Dans l’automatisme mental – puisque Pierre-Christophe Cathelineau évoquait à l’instant l’Homme aux paroles imposées – viendront au premier plan le JE ou le IL.

Il n’y a alors plus de JE qui pourrait se faire valoir dans le TU. Le TU est ravalé au rang impersonnel du IL.

Au-delà de cet aspect d’impératif, nous retrouvons cette fonction du TU dans le surmoi. Le TU qui observe. « Ce tu, nous aurions tort (…) de le méconnaître dans ses diverses propriétés qui (…) font qu’il est là comme ce que nous appellerons un observateur. » 

Lacan rapproche le surmoi du slogan d’une ancienne agence de détective privé qui se vantait d’être celle «qui entend tout, voit tout et nul ne s’en doute. »

« Le Tu est là essentiellement comme un étranger. » Un corps étranger, à tel point que Lacan cite les travaux d’Otto Isakower qui, pour comprendre la genèse du surmoi et son extériorité, va s’appuyer sur un modèle de petite crevette, le genre Palaemon. Lacan reprendra cette référence dans le séminaire  l’Angoisse à propos de l’incorporation de la voix.

L’idée d’Isakower est d’étudier le noyau du surmoi à partir des phénomènes langagiers et des fragments auditifs qui se trouvent au bord du sommeil. 

On pense bien sûr à Freud quand il écrit dans  Le Moi et le Ça que « le surmoi ne peut denier ses origines dans l’entendu. »

Si Isakower s’appuie sur ce modèle de crevettes translucides, c’est qu’elles ont la particularité de posséder des fissures au sein de leur organisme qui ouvrent sur l’extérieur. Ainsi, ces crevettes placent-elles par moments dans l’utricule de minuscules éléments extérieurs comme des grains de sable. Pour l’enfant, selon Isakower, ces grains de sable seraient les résidus de la voix parentale : « L’enfant doit construire sa propre parole à partir du matériel linguistique qui lui est présenté. »

Cet exemple a quasiment valeur d’apologue pour Lacan. Effectivement, si l’on remplace les grains de sable par des grains de ferraille, alors le TU étranger, en possession d’un aimant, les mène non pas par le bout du nez mais par le bout des pattes.

Le point de difficulté est de noter que dans la psychose, c’est le moi qui se sentira étranger, comme celui qui doit céder la place à ce TU qui n’est plus alors l’étranger mais le véritable possesseur des lieux. Ce TU qui, tel Tartuffe, pourra dire au moi : « C’est à vous d’en sortir [de la maison], vous qui parlez en maître. La maison m’appartient, je le ferai connaître ».

Ce TU de l’injonction, ravageur, sans dialectique sera alors la seule réalité pour le sujet. 

Ainsi, Lacan a-t-il pu mettre en place, dans toute cette première partie de la séance de séminaire, le JE et le TU en lien avec le lieu de l’Autre. 

C’est ce lieu de l’Autre qui permet l’existence d’un JE dans celui qui parle mais également un JE dans le TU, c’est-à-dire dans celui qui entend. Sans ce lieu de l’Autre, le TU tue celui qui n’y est pas abrité.

A partir de cette mise en place, Lacan peut reprendre son problème linguistique lié à la traversée ou non de la relative.

Il donne plusieurs exemples, nous avons vu celui de la patiente de Pichon. Voici un autre exemple qui, précise-t-il, n’a obtenu aucun succès auprès d’une femme charmante à qui il essayait de faire entendre la subtilité de la question :

« Je suis la femme qui ne vous abandonnerai (s) pas. »

« Je suis la femme qui ne vous abandonnera pas. »

Lacan précise qu’il va s’appuyer sur un exemple moins sensible.

Après avoir évoqué la Crainte de Dieu dans la leçon précédente, Lacan aurait très bien pu, me semble-t-il, prendre un exemple de la Bible, notamment celui de la révélation du nom divin dans l’Exode. Il en parlera toutefois un peu plus tard dans ce séminaire.

Moïse demande à Dieu son nom et Dieu dit : « je suis qui je suis. Je suis celui qui suis. » Autre traduction possible : « Je suis celui qui est. »

Il y a bien à cet endroit du texte un franchissement du relatif.

La traduction de la Bible par plusieurs écrivains parue chez Bayard il y a quelques années a fait l’impasse sur cette question de la relative. La traduction, assurée notamment par François Bon, est la suivante : 

Dieu dit à Moïse : « Je serai : je suis. » Et il dit à Moïse : « Ainsi, tu diras aux fils d’Israël : je suis m’envoie vers vous. »

Ce ne sera donc pas le choix de Lacan qui propose les phrases suivantes :

« Tu es celui qui me suivraspartout » et « tu es celui qui me suivrapartout. »

Nous retrouverons dans son exemple l’équivoque de « je suis » entre le verbe être et le verbe suivre.

Dans le premier cas, « tu es celui qui me suivras », la deuxième personne du singulier franchit l’écran que constitue le « qui » et maintient son unité de TU dans la seconde partie de la phrase.

Qu’est ce qui va rendre perméable ou non le passage de « celui qui » ?

Ce n’est pas le TU en lui-même, mais le nouage entre TU et le signifiant « suivras ».

Pour illustrer ce nouage, Lacan s’appuie encore une fois sur le travail de Benveniste. Dans son article « Actif et moyen dans le verbe », Benveniste reprend, à partir du verbe sacrifier, la distinction établie par le grammairien de l’Inde antique Panini entre le verbe actif (un mot pour un autre : il sacrifie pour un autre, pour un prêtre) et le verbe moyen (un mot pour soi : il sacrifie en tant qu’offrant). Dans la voix moyenne, non seulement le sujet fait l’action dont il s’agit mais l’action se répercute également sur le sujet, c’est-à-dire qu’il existe un capitonnage, dans la forme de ces verbes, entre le JE et le verbe. Lacan cite la liste que reprend Benveniste de verbes qui n’ont que la voie moyenne, verbes parmi lesquels nous retrouvons, ce qui va nous intéresser, « naître », « mourir », « suivre », mais aussi « parler ».

Selon l’écriture des deux phrases, nous n’avons pas le même sens :

« Tu es celui qui me suivraspartout » est une élection, un mandat, ou tout du moins un investissement, tandis que le « tu es celui qui me suivrapartout » est plutôt de l’ordre de la constatation navrée. Par le jeu d’écriture, nous passons donc du sacrement et de la délégation à la quasi persécution. Le changement d’accent, sur ce TU, est essentiellement lié au signifiant : 

« C’est très précisément de cette relation au signifiant qu’il s’agit pour que nous comprenions quel accent va prendre dans la relation du sujet au discours cette première partie du « tu es celui qui me » selon que oui ou non, la partie signifiante aura été par lui conquise et assumée, ou au contraire, verworfen, rejetée ». 

« Tu es celui qui me suivras… » est un appel auquel le sujet répond « je te suis » ; autrement dit, se noue, par cette opération, une signification au discours de l’Autre. C’est le TU qui nous fait autre que ce que nous sommes et qui met à jour la question : « Qui suis-je ? »

Dans le « tu es celui qui me suivrapartout », nous retrouvons le TU de l’injonction sans dialectique, le TU portant les marques de l’impersonnalisation qui chasse le moi.

Nous pouvons donc désormais répondre à la question que posait Lacan en début de séance : « en quoi consiste le pouvoir de pénétration [de la personnaison] ? » 

Ce pouvoir de pénétration est représenté par « un nœud, un point de serrage dans un faisceau de significations qui est ou non acquis par le sujet. Car précisément si le sujet ne l’a pas acquis, il entendra « tu es celui qui me suivra partout » dans le deuxième sens, à savoir qu’il l’entendra dans un autre sens que celui qui est dit dans le suivras a-s c’est à dire que tout changera y compris la portée du tu. »

Lacan propose de reprendre, à partir de la phrase « tu es celui qui me suivras partout », le schéma L du circuit de la parole :

« Tu es », est en place de grand Autre et « suivras » au niveau de S.

Photographie bis

Vous avez donc sur cette ligne : « Tu suivras » (la personnaison traverse) ou « je te suis »

En place de petit a se trouve « qui me » et « celui » en petit a’. Sur cette ligne, nous retrouvons le rapport imaginaire de rivalité d’objet.

 Quand le signifiant qui est évoqué fait défaut et vient à manquer chez le sujet qui ne peut y répondre, que se passe-t-il ? « La fonction de la phrase va se réduire à la portée du reste signifiant, du signifiant libre, du signifiant qui n’est jamais, lui, épinglé nulle part, dont bien entendu la fonction est absolument libre ».

Cet aspect du décapitonnage entre signifiant et signifié peut s’illustrer par les phrases arrêtées dont parlait Pierre Christophe [Cathelineau], les phrases interrompues de Schreber, dans lesquelles les débuts de phrases s’arrêtent sur ce point « où va surgir un signifiant qui reste lui-même entièrement problématique, chargé d’une signification certaine, mais on ne sait pas laquelle, d’une signification à proprement parler manquante, dérisoire, qui indique la béance, le trou, l’endroit où justement rien ne peut, chez le sujet, répondre de signifiant. »

Je voudrais terminer mon propos par quelques courtes remarques :

Je disais en introduction que Lacan s’appuie sur la linguistique sans pour autant faire ce qu’il appellera de la linguisterie. Ce n’est pas tout à fait vrai car s’il s’inspire énormément de Benveniste ou de Jakobson, notamment dans les leçons précédentes, son introduction du grand Autre modifie radicalement la conception que nous pouvons avoir du langage.

Si Benveniste, pour reprendre son exemple, considère les pronoms personnels comme le premier point d’appui de la mise au jour de la subjectivité dans le langage ; pour Lacan, cette subjectivité dans le langage n’est possible qu’à partir du lieu de l’Autre d’où se constituent un JE et un TU.

La subjectivité, ou la création d’un sujet, va se faire avec Lacan au travers de la grammaire de l’inconscient.

Autre remarque : il serait sans doute opportun d’interroger la question de la dépersonnalisation, telle qu’elle se présente bien sûr chez des aliénistes classiques comme Follin et en premier lieu Dugas, pour la comparer à celle de « dépersonnaison » que nous avons évoquée. Pourquoi en effet parler plus de dépersonnalisation que de dépersonnaison ?

Enfin, dernier point : Lacan termine la séance sur une question toujours à propos de Schreber. Que s’est-il passé chez cet homme qui s’est pourtant parfaitement accommodé de l’appareil du langage ? Qu’est ce qui a été appelé chez cet homme pour produire un tel bouleversement dans son existence ?

Lacan maintient a minima le suspens, je le maintiens donc également, même s’il ne cesse d’y faire allusion pendant la séance.

Il cite par exemple Jean Cocteau qui dans « Gabriel au Village » fait dire à l’ange Gabriel s’adressant à Marie : « Mademoiselle Marie, vous êtes grosse dit l’Ange, vous aurez un fils sans mari »
Une autre allusion est faite quand il évoque la maitrise du JE et du TU chez l’enfant. Il donne cet exemple, peu banal, qui serait de dire à un enfant : « Tu es père » (ou « tu es le père.») À l’enfant de comprendre : « Je suis père ».

Là encore, « tu es le père », selon comment vous l’écrirez, tout sera différent.

Lacan nous dit : « Je vous pose la question de la façon dont vous écrirez les choses »…

Texte relu par l’auteur.

Marc Darmon – Merci beaucoup, Jean-René [Duveau.]

Jean-René Duveau – C’est précis, vous avez même prolongé la leçon. C’était très intéressant, peut-être deux, trois choses que vous n’avez pas dites mais parce que vous êtes en. Sûrement, il y avait cette idée, j’avais retenu dans la leçon qui me paraissait importante parce qu’on l’entend souvent comme ça, dans des institutions, dans des lieux où l’on rencontre des psychotiques, c’est que la forme verbale n’indique rien de la position du sujet par exemple. C’est-à-dire qu’elle soit passive, active, réfléchie, moyenne, ça, ça n’indique rien de la position du sujet. Voilà, c’est des petites remarques comme ça, que j’ajoute. Aussi, la position du signifiant dans la phrase et quand même assez déterminante. Si on prend la phrase : « Avant j’étais un paramoi qui croyais être le vrai », je reste sur cette première partie, on pourrait dire aussi, avant j’étais, alors comment j’ai vu ça tout à l’heure, j’ai eu un éclair de génie. Mais en fait si, c’est quand même que le « qui », c’est aussi la position du « qui » qui est importante. Selon l’endroit où l’on place le « qui » les choses changent radicalement. « Avant j’étais moi qui croyais être le vrai un paramoi ».C’est pas une question de position, là je rajoute le moi, ce qui pose l’ambiguïté c’est le relatif. Qui porte bien son nom.

Une dernière remarque, ce que j’ai appris dans la leçon est cette question du tu, que tu as bien relevé, le tu apparaissant comme un signifiant important mais en tant qu’il est toujours lié à un autre signifiant. C’est à dire que le tun’aura aucune valeur déterminante si il ne peut pas  être relié. Dans l’exemple qui est donné là, ou suivras le a ou le as de suivra. Un signifiant dans ce sens-là n’est pas isolable. Il est toujours dans un rapport à un autre signifiant.

Bernard Vandermersch– Est-ce que le tuest un signifiant quand il est comme un shifter ou le je. Il peut être aussi dans l’équivoque, l’approche tu,je,j.e.u. Mais en tant que fonctionnant dans la phrase comme shifter est-ce qu’il représente le sujet ou pas ? Le sujet de l’inconscient ou est-ce simplement le lien entre l’énonciation et la présence du sujet de l’énonciation dans l’énoncé ou l’autre, celui à qui on s’adresse, tu, est-ce que ce sont des signifiants ? Je me pose ce type de question à propos du shifter ou de tous les coordinateurs logiques qui normalement ne sont pas des signifiants. Est-ce que dans un rêve vous avez tout d’un coup « qui ? » Comme relatif ? 

Valentin Nusinovici– Le tuessentiel vient de l’Autre, je pense que c’est un signifiant, il implique tout de suite la question de qu’est-ce qu’il représente, c’est pas le tuqui l’intéresse, pas celui qui est articulé par le sujet, c’est celui qui lui vient de l’Autre. Quand au jeil n’a même pas besoin d’être articulé, il le dit. C’est à ce je-là qu’il s’intéresse surtout, ce je qui ne sera pas. Vous avez choisi il pleut, je ne pense pas que ce soit la meilleure. Vous avez choisi il fait beau, je ne pense pas que ce soit le meilleur exemple qui a besoin soutenu par un je. Il vient est soutenu par un je.

Bernard Vandermersch– Jesi c’est le sujet, il est représenté par un signifiant, ce n’est pas un signifiant comme tel, le sujet n’est pas un signifiant.

Valentin Nusinovici – Mais le tuvient de l’Autre 

Bernard Vandermersch – Dans un premier temps tu as raison, oui, justement c’est un tu mortifère, c’est-à-dire le sujet risque d’être identifié à ce signifiant qui lui vient de l’Autre. C’est ce que raconte Lacan, dans aliénation/séparation.

Valentin Nusinovici – Mais il est inconscient, après il le formalisera en partant sur le Graphe à partir de …Dans la psychose il ne l’est pas, sinon il vaut pour nous tous comme inconscient. 

Valentin Nusinovici – il nous vient comme message de l’Autre, impératif ou en tout cas questionnant. C’est la question, on en n’a pas parlé tellement, c’est le sujet en question, vous n’avez pas eu le temps c’est le « que suis-je ? » C’est cela qui est essentiel, c’est cetuqui vient de l’Autre, c’est lui qui… Après il le développera avec le graphe. Moi je pense que c’est un signifiant, il n’a pas besoin d’avoir la forme grammaticale tu, il n’a pas besoin d’avoir cette matérialité-là. Une chose que j’aimerais bien savoir, combien ici si on leur dicte « tu es celui qui me suivras », combien mettront un s ? Est-ce que celui, c’est un jeu, 

Marc Darmon – Personne, 

Valentin Nusinovici – Personne, parce que grammaticalement celui influe forcément, moi je trouve vraiment très tordu comme histoire.

Bernard Vandermersch – Mets la phrase dans l’autre sens, je suis, celui qui te suivrait, je suis celui qui te suivras

Valentin Nusinovici – Déjà c’est particulier parce que ça s’entend. Et en plus tu auras l’ambiguïté futur/conditionnel, et tout le monde va entendre conditionnel. C’est un drôle de truc. 

Bernard Vandermersch – Je te suivrais partout.

Valentin Nusinovici – À ce moment-là tu as fait sauter le conditionnel. 

Jean-René Duveau– C’est un drôle de truc, mais c’est dans tu es celui qui me suivras il y a ce qu’on entend, il y a le tu et entendant les deux tu es celui qui me suivra la question peut se poser de savoir comment on peut entendre si c’est le tu qui est sujet.

Julien Maucade – Est-ce que ce n’est pas à qui ça s’adresse, l’impératif que vous avez soulevé à qui s’adresse-t-il ?  […] L’impératif s’adresse à tout le monde, ce n’est pas à un particulier. Le psychotique, le rapport à l’impératif, pour moi c’est par la clinique que vient la question. […] 

Marc Darmon – Je voudrais revenir sur ce que tu as dit sur du shifter, dans les phrases interrompues le shifter est isolé, on peut se dire que c’est le signifiant qui manque, c’est ce qui va donner sens à la phrase où le shifter est isolé qui manque. 

Bernard Vandermersch – C’est la suite qui manque, 

Marc Darmon – Le shifter est là,  ce qui va donner la signification à la phrase, manque. Schreber est obligé de compléter. 

Bernard Vandermersch –D’ailleurs on ne sait pas pourquoi, il se sent tout à fait obligé de compléter, et c’est une torture parce qu’il voudrait bien rester un peu tranquille. D’ailleurs on se demande pourquoi il ne peut laisser la phrase en suspens. 

Valentin Nusinovici –Parce que cela ne lui vient pas du ciel, on n’a trop tendance à s’imaginer que ça lui vient des oiseaux du ciel, mais ce n’est pas sa topologie à lui. Cet Autre on ne peut pas concevoir comment il est

Marc Darmon –C’est les phrase imposées, c’est la partie  imposée ça le shifter 

Virginia Hasenbalg –Mais il oppose ça au serinage, d’un côté il y a le serinage tout ce qui s’impose à lui, qui n’arrête pas et d’un autre côté ces phrases qui s’arrêtent qui l’obligent à se,

Bernard Vandermersch –C’est quand même une obligation presque vitale, c’est la question du sujet qui n’est pas suffisamment représenté, c’est peut-être un signifiant qui le représente mais il faudrait que l’autre, il faut absolument qu’il y ait un signifiant pour lequel ce sujet serait représenté, c’est à dire fournir. C’est ça qui est étrange parce que Dieu, il s’en fout. On pourrait se demander s’il n’est pas, lui, tenu de se substituer à Dieu dans la fonction de l’Autre, qui reconnaît le sujet, c’est bizarre.

Transcripteurs : Dalila Bouamrirene, Renée Kalfon, Dominique Foisnet Latour, Sylvie Liotard.

Relecteurs : Érika Croisé Uhl, Dominique Foisnet Latour. 

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