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Carmen révisée : C'est Bizet qu'on assassine !

BON Norbert
Date publication : 25/01/2018

L'opéra met en scène les rapports humains, principalement les rapports entre les sexes, sous une forme comique ou tragique, souvent caricaturale mais toujours au plus près de la structure. C'est le cas de Carmen qui incarne l'une des modalités des formules lacaniennes de la sexuation : une hystérique flamboyante, venant défier la superbe du militaire, en lui faisant espérer la fleur que recèle les replis de sa robe gitane, pour le jeter dès qu'il a succombé à ses charmes et qu'elle l'a détourné de son devoir, puis porter son dévolu sur un autre uniforme prestigieux : celui du toréador. On connait la suite : Don José, fou de rage et de jalousie, devant le refus de Carmen de lui revenir malgré ses supplications, la tue d'un coup de navaja.

Or, voici que l'opéra est donné dans une mise en scène supposée contemporaine, à Florence, par le metteur en scène Léo Moscato. La demande de modifier la fin de l'œuvre lui est faite par le directeur du Teatro Maggio "parce qu'on ne peut pas applaudir le meurtre d'une femme". D'abord déconcerté, "parce que le destin de mort de Carmen constitue le moteur du chef-d'œuvre de Georges Bizet", il finit par accepter : lorsque Don José s'apprêtera à la poignarder, Carmen le tuera d'un coup de pistolet. L'affaire fait frissonner d'avance les media : "Sacrilège à l'opéra de Florence", titre Le Figaro ; "Contre les violences faites aux femmes" titre L'express, idem Le Monde... De nombreux commentaires tournent autour de la question, récurrente à l'opéra, du respect de l'œuvre et de la liberté de création des metteurs en scène. Et puis, accident ? sabotage ? malédiction ? le jour de la première, le 7 janvier, le coup de pistolet fait long feu ! Le chef reprend quelques mesures en arrière, les chanteurs suivent et... nouvel échec ! Mais Don José joue néanmoins sa mort : il porte ses mains à sa poitrine et s'écroule... L'opéra se termine, les chanteurs sont applaudis et le metteur en scène est hué et sifflé. Le lendemain La Stampa ironise : "Don José meurt d'une crise cardiaque." Et le chroniqueur Gianluca Nicoletti questionne : faudra-t-il aussi modifier L'Iliade d'Homère, L'enfer de Dante, l'Othello de Shakespeare, eu égard aux traitements respectifs d'Hélène, Francesca da Rimini et Desdémone ? Et, j'ajouterai Oedipe de Sophocle, cet enfant qu'on abandonne en raison de croyances débiles en des oracles divins, que l'on pend par le pied à un arbre et qui finira par tuer son père et coucher avec sa mère. Mais que font les services sociaux ? Non mais allo quoi ! Et Tosca, un coup de fil à SOS amitié l'eut peut-être dissuadée de se jeter du haut du château Saint-Ange après avoir zigouillé son porc. Et Dom Juan, un peu de ritaline dans son enfance...

Nul doute que Bizet se relèvera de ce coup de bêtise. Mais il y a là une totale incompréhension de la nature et de la fonction de la fiction, voire du mythe. Car c'est un mythe que Carmen : cette femme qui défie l'ordre phallique, en public comme en privé, et choisit la liberté au prix de la mort, plutôt que la soumission. Là est sa victoire face à un Don José, abattu, défait. Elle en restera le signifiant pour la postérité. L'héroïne, comme le héros, "est le déchet de son acte", pour peu qu'elle trouve un adversaire à sa hauteur. La fin imaginée par Leo Muscato n'est pas une victoire, c'est une revanche, en attendant la belle... Et, il est bien sur naïf de croire qu'il suffirait de changer un élément de la structure pour complaire à l'air du temps : la structure résiste. Non, si les modifications que l'on observe dans les rapports entre les sexes s'établissent et se pérennisent, alors le génie de l'esprit humain en générera de nouveaux mythes et il faut faire confiance aux artistes pour les inscrire dans de nouvelles œuvres. Et crédit aux spectateurs de n'être pas complètement stupides, ni sadiques : ce n'est pas le meurtre d'une femme que le public applaudit, c'est le talent de la cantatrice à se faire La femme en tant que pure voix, Diva, et à lui en procurer la jouissance attendue.

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