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MARDI 21 NOVEMBRE 2017 – PRÉPARATION DU SÉMINAIRE D’ÉTÉ 2018. LES STRUCTURES FREUDIENNES DES PSYCHOSES LEÇONS VI et VII.

CHIARI Alexis, LE COAT-KREISSIG Patricia, NUSINOVICI Valentin
Date publication : 12/01/2018
Dossier : Préparation du Séminaire d'été 2018

LEÇON VI

Valentin Nusinovici – Lacan s’était rendu compte, il le dit, que la lecture qu’il avait faite de fragments des Mémoires de Schreber en les entrecoupant, en les agrémentant, de commentaires, ça ne passait pas. Cette fois, on est le 21 décembre, il n’a pas envie de faire séminaire, il se dit pourquoi pas une lecture, mais sans commentaire cette fois, comme on en fait au lycée, en fin de trimestre, dont il dit: c’est bien votre niveau. Et ce sera l’amplification de deux conférences qu’il a faites à Vienne le 7 novembre. Il les a faites pour le centenaire de Freud et il vient de les rédiger. On est le 21 décembre, il écrit vite, il pense vite aussi. Il n’a jamais caché la satisfaction qu’il avait du style de cet écrit. Il dira ailleurs: je l’ai écrit un peu comme il était improvisé – tu parles ! Et il va mettre le ton pour soutenir l’intérêt. Résultat, il le dira aussi plus tard: même ses élèves supposés mieux préparés que les auditeurs de Vienne, en ont pris un coup sur la tête ; on les comprend, trente-cinq pages des Écrits même avec le ton...

Remarquez qu’il ne dit pas La chose freudienne, c’est-à-dire qu’il ne mentionne pas le titre qu’il donnera à l’article, peut-être l’a-t-il déjà donné, mais il ne le cite pas. Il donne seulement ce qui sera le sous-titre : « Sens du retour à Freud en psychanalyse. »  Comment justifie-t-il cette lecture au cours de son séminaire sur Schreber ? Par ceci: ce texte, dit-il, est dans la ligne de notre sujet.

Comme vous le savez, ce qui donne sa ligne à l’article qu’il va lire c’est la vérité et sa ligne, on peut le dire, est labyrinthique. Il a dit quelques mots sur la vérité dans les séances précédentes. D’abord  que « l’important n’est pas de comprendre mais d’articuler le vrai ». Pour sûr, mais dans la psychose ? Il a dit que derrière la parole délirante qu’est l’hallucination « truie », il n’y a aucune vérité. Il n’y a aucune vérité parce que le grand Autre est exclu. Quand l’Autre est dans le circuit de la parole, la vérité peut passer même par la tromperie, voire passer électivement par la tromperie. Vous vous souvenez de la fameuse blague que rapporte Freud et que Lacan reprend à plusieurs reprises : « Pourquoi est-ce que tu me mens en me disant que tu vas à Lemberg pour que je crois que tu vas à Cracovie alors qu’effectivement tu vas à Lemberg ? » C’est une façon de montrer comment peut passer la vérité. Mais la tromperie dont Schreber pâtit quand il parle, disons quand il écrit, elle s’exerce, je cite Lacan, dans « l’axe imaginaire transversal du schéma L » c’est-à-dire que c’est une tromperie qui exclut la vérité. Schreber évoque, c’est la page 25, je crois que Lacan l’a cité, une vérité « entière », cette vérité entière serait donnée par la diagonale de l’angle que font les deux lignes qui représenteraient, l’une le Dieu créateur, et l’autre la conception scientifique de la création. Ce serait dit Schreber comme « la nébuleuse de Kant-Laplace ». Une vérité entière ? La vérité est liée à la parole et elle ne peut jamais être entière, mais seulement mi-dite. Ce conflit entre ces deux conceptions de Dieu, s’il était résolu par cette vérité entière, il le serait du coup sans avoir été « à la charge de » Schreber, une expression qu’on va retrouver plus loin, pas question bien sûr qu’il en aille ainsi pour un névrosé.

Au cœur de l’article, chacun le sait, il y a le fameux Moi, la vérité je parle. Lacan emploie cette figure de rhétorique qui peut paraître surannée, la prosopopée. Il le dit: qu’il puisse prononcer Moi, la vérité je parle ça passe l’allégorie, l’allégorie de la vérité sortant du puits, de la vérité idéalisée. Alors, d’où sort-t-elle ? Elle promet, puisqu’il la fait parler, elle promet qu’elle nous le dira un jour. Pour l’heure, Lacan se contente de noter que si elle sort bien d’un lieu, c’est d’un lieu malodorant. Qu’elle parle, voilà qui la distingue déjà suffisamment de la vérité philosophique, disons en gros: de Platon à Hegel. Pour Heidegger, c’est un peu différent, il y a un petit clin d’œil à son endroit dans le texte. Distinguée de la vérité philosophique et de la vérité scientifique, c’est la vérité de l’inconscient, celle que Freud a laissé parler. Et Lacan lui fait prendre la parole pour qu’elle dise elle-même qu’elle parle, il ne prend pas ses gros sabots pour énoncer que c’est une façon de faire entendre qu’il n’y a pas de métalangage.

Et il n’y a pas à tenter de l’objectiver la vérité. Je vais passer, on est quand même pressés, sur tout ce qui concerne l’analyse des résistances, l’objectivation, le moi et même l’histoire du pupitre qui continue à enchanter Lacan, mais je crois qu’aujourd’hui ce n’est plus aussi drôle.

La chose parle d’elle-même, au double sens que c’est elle qui parle, encore faut-il la laisser parler, et c’est d’elle qu’elle parle. La chose, nous on a eu le temps de le savoir, c’est Das Ding, qu’on trouve d’abord dans l’Esquisse de 1895 et puis dans l’article sur la Verneinung trente ans après (à noter que dans ce texte il n’y a pas de majuscule à chose comme ce sera le cas plus tard quand il s’agit de Das Ding). En fait Das Ding est perdue, effacée, elle est donc muette, rigoureusement on peut dire que la vérité parle à partir du trou de la Chose. Mais dit comme ça, il n’y a plus aucun effet de style. Plus tard, Lacan dira : la vérité parle Je. Vous entendez pourquoi : pour ôter ce « Moi je » et ne pas laisser penser qu’il y aurait un être de la vérité.

Il n’est pas seulement question de la Chose dans ce texte, il y a aussi les choses. Et là on pense, Patricia sera bien placée pour en dire un mot, on pense aux représentations de choses, pour lesquelles Freud emploie un autre mot, ce n’est pas Ding c’est Sache. L’essentiel de ce que dit la vérité c’est ceci : « Je suis une énigme qui se dérobe aussitôt qu’apparue ». On sait, je le rappelle très vite, qu’elle apparaît dans le rêve, le Witz, le lapsus, l’acte manqué – ça correspond aux textes canoniques de Freud. Dans le simple trébuchement, dont Lacan disait qu’il peut valoir mieux que tout ce qui peut se dire dans la séance. Dans le mensonge, dans la tromperie. Et encore: « dans le défi au sens de la pointe la plus gongorique, dans le nonsense du calembour le plus grotesque ».

Elle se dérobe aussitôt qu’apparue et c’est en vain que nous cherchons à l’attraper. Mais nous cherchons aussi à la fuir et c’est également en vain. Je cite: « que vous me fuyiez dans la tromperie ou que vous pensiez me rattraper dans l’erreur, je vous rejoins dans la méprise contre laquelle vous êtes sans refuge. »

En tout cas ce qui la caractérise c’est qu’elle apparaît dans la parole. D’où la conclusion de l’article : « c’est dans l’aveu de cette parole dont le transfert est l’actualisation énigmatique, que la psychanalyse doit retrouver son centre de gravité. » C’est le premier pas du retour à Freud. Et puis aussi ceci : l’action de la psychanalyse « ne se soutient que de son joint à la vérité ». On voit que le traitement des psychoses ne peut pas passer par là.

Que faire quand on l’entend  la vérité parler, quand on n’y est pas sourd ? Il y a ceux qu’elle excite, ils entrent en chasse, Lacan les appelle les chiens. « Cherchez, chiens que vous devenez à m’entendre, et plus loin « Entrez en lice à mon appel et hurlez à ma voix ». Mais il faut retenir la chute: « déjà vous voilà perdus, je me démens, je vous défie, je me défile ». Et puis, la fin: « vous dites que je me défends », l’article est plein, comme les textes de cette période, de critiques à l’égard de la notion de défense utilisée tous azimuts.

Avec les chiens vient le mythe d’Actéon. Actéon, vous le savez, c’est le chasseur qui s’égare. Il va apercevoir Diane au bain et s’en trouvera bien puni, changé en cerf et dépecé par ses propres chiens. Lacan fait de Freud un Actéon, autrement dit Freud en arriverait à se perdre, emporté qu’il est pour sa passion pour la Déesse, c’est-à-dire pour la vérité. Il va, dit Lacan, jusqu’au « gîte emblématique de la vérité », oui, mais lui n’est pas dépecé. Ceux qui le seront, ce sont ses disciples, eux qui n’arrivent pas à le suivre, ils deviennent « la proie des chiens de leurs pensées ».C’est une formulation  que Giordano Bruno s’applique à lui-même dans les Fureurs héroïques.

Lacan a donc aménagé le mythe, si Freud est Actéon par sa passion de la vérité, il n’est pas dépecé. Les disciples, ce sont les chiens de leurs pensées, disons leurs théorisations, qui les ont rendus – et aussi bien les meilleurs d’entre eux, souligne Lacan, et là on pense à Ferenczi – qui les ont rendus, qu’est-ce qu’on va dire ? Inconsistants, qu’est-ce que c’est que ce dépeçage ? Il y a une sorte d’inconsistance, au moins de leur théorie, peut-être de leur pratique. Freud, lui, va jusqu’à la limite je cite « quasi mystique de son discours » que Lacan qualifie du plus rationnel qui ait été au monde. En parlant d’une  limite « quasi mystique » Lacan pense peut-être à certaines formulations de « l’Au-delà du principe de plaisir » qu’il a contribué lui, à rationaliser l’année précédente… il pense peut-être à ça… En tout cas une pointe mystique est de trop pour Lacan, elle est susceptible de dérives.

Et puis Sophocle aussi est convoqué, il est convoqué pour sa tragédie bien oubliée et à moitié perdue qui s’appelle Les Limiers. Ces limiers sont sur les traces d’Hermès. Lacan dit les traces hermétiques, c’est comme ça que je l’entends: c’est un reniflage ésotérique, ils font de l’herméneutique, ce n’est pas la voie à suivre. Sophocle est mieux inspiré, dit-il, de ne pas lancer les chiens « aux trousses sanglantes d’Œdipe à Colone ». Donc ce n’est pas la quête insistante de compréhension qui caractérise l’herméneutique, qui permet d’être présent à l’heure de vérité, parce qu’évidemment, dans Œdipe à Colone  il s’agit de l’heure de la vérité.

Et c’est peut-être justement en rapport avec ces critiques, qu’il n’y a pas, si j’ai bien lu, vous me démentirez peut-être, comme la vérité dément, qu’il n’y a pas dans ce texte le terme interprétation, sans doute pour qu’il ne soit pas, à mon sens, mal compris ou trop compris. Quelle est alors la voie à suivre quand la vérité parle ? Il faut « s’arrêter aux arêtes du parler ». Outre la beauté de l’allitération, les arêtes évoquent la topologie, il y en a dans plusieurs des figures topologiques. « S’arrêter aux arêtes du parler », et ne pas chercher du fait que la vérité passe dans la parole, à attraper un Je, un être, alors que ce n’est qu’un trou, ça ne parle que d’un trou.

Dans le chapitre suivant, qui s’intitule  « l’ordre de la chose », c’est le système symbolique qui est décrit, la primauté du signifiant sur le signifié et sur la signification. Je crois que l’intituler « ordre de la chose », c’est indiquer que c’est la Chose, Das Ding, qui en tant qu’effacée, instaure, commande même, l’ordre symbolique. Ordre symbolique à partir duquel la maxime traditionnelle Veritas est adaequatio rei et intellectus ne vaut plus. Il n’y pas d’adéquation entre chose et intellect (il ne s’agit pas ici de la Chose) entre les choses et les mots ou les pensées, pas d’adéquation. Lacan dit: « la vérité ne passe plus par l’intellect, il semblerait qu’elle passe par les choses ». Là il dit: rébus. On comprend que ça les ait laissés un peu estomaqués. Pour nous tout a été balisé, c’est une référence au début du chapitre sur le travail du rêve de la Traumdeutung où Freud parle du langage hiéroglyphique du rêve, il s’agit de rébus, de choses qui font signe. Et Lacan fait dire à la vérité: ces choses, ce sont les signes de ma parole. Il y a donc à lire ces signes comme des lettres. C’est donc une conception, conception freudienne, matérialiste de la vérité.

Dans les années cinquante, soixante, Lacan parle de la psychanalyse comme d’une dialectique. Et ici, il avance qu’avec la prise en compte de cet ordre de la chose, de cet ordre symbolique, de la primauté du signifiant, « la dialectique prend un nouveau tranchant. » Vous entendez bien: tranchant, ce n’est pas juste une façon de causer. Il faut faire valoir « l’incidence de la vérité comme cause » – ça annonce des développements ultérieurs, en particulier dans « La science et la vérité ».

Ce qui apparait corrélativement, c’est que toute causalité témoigne d’une implication du sujet, il s’en suit que le sujet a à assumer sa propre causalité. Ce qui le cause, il ne l’explicite pas ici mais on l’entend, ce qui cause le sujet, c’est le signifiant. Causalité athée et donc éthique athée. Et c’est amusant, je ne sais pas si Lacan l’avait en tête, de comparer avec cette prosopopée dans les Pensées de Pascal, la prosopopée de la sagesse, qui dit aux humains : « Voyez s’il ne faut pas que la cause de vos tourments soit d’une autre nature, que votre nature terrestre ». Ici causalité religieuse, pour l’analyse causalité matérialiste. Le sujet doit assumer sa propre causalité qui est le fait du signifiant, c’est tout à fait essentiel pour nous. Et puis ceci, qui est  corrélatif: « tout conflit d’ordre doit être remis à la charge du sujet. » C’est ça le sens de la psychanalyse. Tout conflit d’ordre, conflit entre l’ordre symbolique et l’ordre imaginaire, entre le désir et l’interdit, tout ce que vous voulez… est remis à sa charge, puisqu’il est le lieu de ces conflits, mais le conflit d’ordre (il le dit presque comme ça) qu’il subit, Schreber, ne pourra jamais être remis à sa charge, pour des raisons de structure. « Le sujet – je cite encore, le sujet non psychotique s’entend – est légataire de la vérité. »

Je vais vite parce que tout ce chapitre, enfin une bonne partie de ce chapitre l’ordre de la chose est écrit dans un style – ceux qui se moquent du style de Lacan trouveraient là du matériel en particulier en ce qui concerne la philosophie, mais bon…Il y a une formulation un peu  bizarre quand il parle du « désordre » manifeste dans « la pseudo-totalité de l’organisme », je le comprend ainsi: le corps n’est pas une totalité, il y a une béance, qu’il nomme désordre et dont le sujet est responsable. Autrement dit, si je ne me trompe pas, cela signifie que le sujet est responsable du - φ, de sa castration.

Dans L’acte analytique il nommera l’opération qui mène à assumer le - φ opération vérité. Ici il parle des « échéances de la vérité », de « l’heure de vérité », et à la fin de « la dette symbolique », autrement dit du coût qu’impose la vérité. Mais au début de l’article il a parlé de la paix qui s’établit à reconnaître la tendance inconsciente qui est la tendance vraie, par opposition aux défenses. La vérité du symptôme, la vérité de tel acte de parole produit une paix. Bien sûr, s’il n’y avait pas ce genre de paix je ne vois pas comment on continuerait l’analyse jusqu’à des échéances comme l’heure de vérité.

L’article se termine sur ce qu’on peut appeler quelques bonnes règles pour le psychanalyste, qui valent toujours. A peu près rien n’est caduque chez Lacan, ce qui est assez extraordinaire, mais il ne faut pas, comme on le fait souvent et ça irritait Lacan, dire que ce qui viendra plus tard était en fait déjà là pour s’en émerveiller. Il faut plutôt, à suivre Lacan, s’étonner que ce ne se soit pas arrêté là, et examiner ce qui a été nécessaire pour déployer ce qui seulement s’annonçait, s’ébauchait.

Que l’analyste ne se fasse pas l’idée – c’est le début de l’article – d’une différence d’être entre « ceux qui sauraient et ceux qui ne sauraient pas » (on connait la savoureuse formulation ultérieure: entre les sciants et les sciés). Qu’il annule sa résistance lorsque l’analysant le situe comme un petit autre, autrement dit que lorsqu’il est convoqué au titre du moi, il n’y soit pas. Et lorsque l’analysant s’adresse à l’Autre, au grand Autre, qu’alors il cadavérise sa position, qu’il fasse le mort. Pourquoi ? Pas pour faire la sourde oreille, « mais  pour apporter le signe primordial de l’exclusion qui connote l’ou bien ou bien de la présence et de l’absence ». Cet ou bien ou bien qu’exemplifie le fort da connote une exclusion. Lacan souligne que dans la logique des algorithmes, la logique dite symbolique, le signe primordial de cette exclusion manque. Il le formalisera avec le ou aliénant qui fait apparaitre que l’exclusion détermine une perte qui sera notée a. C’est cette perte que le psychanalyste, en faisant le mort, présentifie, et c’est une condition pour que la dialectique psychanalytique puisse avoir le tranchant dont parle Lacan.

« Ce n’est pas de lui (l’analysant) que vous avez à lui parler, il suffit à cette tâche ». Il parle à partir de son moi, il n’y a pas à l’objectiver davantage. « Ce faisant, ce n’est pas à vous qu’il parle, c’est à l’Autre avec un grand A. Ce n’est pas de lui que vous avez à lui parler, c’est à lui que vous avez à parler, littéralement, d’autre chose que ce dont il s’agit quand il parle de lui et qui est la chose qui vous parle ». Littéralement, c’est-à-dire à partir des lettres, des signes de sa parole que vous avez lus.

 Et puis à la fin, il y a cette récapitulation :

 « la vérité s’y avère (si elle ne s’avérait pas ce ne serait pas la vérité) complexe par essence (pas de traduction univoque de ce qu’elle peut dire) humble en ses offices (un petit trébuchement suffit) insoumise au choix du sexe (pas comme le désir) étrangère à la réalité (pas d’adaequatio rei et intellectus) parente de la mort (la mort qui introduit le symbolique) et à tout prendre plutôt inhumaine, Diane peut-être… ».

Conclusion qui reste implicite ici, mais que Lacan a plusieurs fois développée : il n’y a pas à aimer la vérité. Dans ce même fil je vous cite L’Envers : « la vérité est séductrice d’abord, et pour vous couillonner ; pour ne pas s’y laisser prendre, il faut être fort, ce n’est pas votre cas. » C’est sans doute parce que c’était le cas de Lacan que Melman a pu dire que Lacan, lui, était un amant de la vérité.

Et puis la toute fin à l’usage du psychanalyste lambda, il y a ce quatrain que vous connaissez par cœur – je vais voir si je m’en souviens encore:

« Actéon trop coupable à courre la déesse, proie où se prend veneur, l’ombre que tu deviens, laisse la meute aller sans que ton pas se presse, Diane à ce qu’ils vaudront reconnaîtra les chiens… »

C’est un très beau quatrain, je crois que Bernard Vandermersch, si je ne me trompe pas, a montré sa structure topologique.

Bernard Vandermersch – Ça m’étonnerait.

Valentin Nusinovici – Il a oublié parce qu’il est pris dans la double boucle, mais je m’en souviens.

Bernard Vandermersch – Ce n’est pas ce passage-là.

Valentin Nusinovici – Ah bon.

Vous vous souvenez de ce que Lacan a dit auparavant sur les façons dont peut se manifester la vérité, eh bien il a placé à la fin et une pointe gongorique, la proie où se prend l’ombre, et un double calembour grotesque, on peut dire qu’il a bien laissé à la vérité le dernier mot.

 

Alexis Chiari – Merci beaucoup. Je ne sais pas exactement par où je vais prendre les choses, mais par exemple comme le dit l’Homme aux rats, puisqu’il le cite, et aussi à la fin, qui a pu dire « le papillon n’est pas lâche, il est téméraire, fatalement aveugle » et donc ce rapport aveuglant à la vérité dont vous avez essayé de décliner toute une série de propositions dans un texte assez virevoltant qui, assez vite, comme vous l’avez dit est révoltant vu ce qu’il peut dire à l’époque pour tous les gens qui sont là, notamment de la place de l’analyste, de ce qui est mis en fonction dans toute cette dialectique relativement inerte du moins, même si il a pu dire après dans la leçon que c’était à la faveur de la présence de ce pupitre qu’il a fait cet apologue. On peut aussi l’entendre de savoir qui est le pupitre (V N – Qui est le plus pitre ?) le pupitre du moins d’un rapport à la vérité qui ne serait pas tendu par ce rapport à la béance que vous avez évoqué, à cette question du manque dans l’Autre et donc à la manière dont le sujet, l’effet de sujet, se produit dans la stricte logique du signifiant.

Peut-être j’ai une question puisque vous avez évoqué la vérité et puis Schreber, puisque Schreber quand il commence ses Mémoires, il ne nous dit pas que c’est seulement un témoignage mais qu’il va nous dire quelque chose, il le dit à Flechsig d’ailleurs en disant qu’il serait bien que Flechsig dise la vérité puisque Flechsig lui a fait une bagatelle et que cette bagatelle, si il met de côté son honneur et sa dignité, il pourra entendre le trajet que fait Schreber de la vérité de la structure du signifiant en lui-même puisque c’est quand même ça la question que nous avons à essayer de nous poser lorsque nous rencontrons des gens qui viennent comme Schreber déplier le délire. Quelqu’un, m’avait dit un jour, qui sortait de l’hôpital et qu’il leur avait bien sûr rien dit de ce qui lui arrivait, et m’a dit « est-ce que vous voulez entendre ? » Alors, j’ai été un moment hésitant. Il a dit « bon alors j’ouvre la boîte de Pandore. » Et donc là il a révélé tout le trajet qui était le sien à savoir, et je pense que c’est une question que j’aimerais vous poser quand vous avez évoqué la vérité que peut-être pour le sujet aux prises avec le déferlement du dénouement des trois consistances, il ne peut pas y avoir ce rapport à la vérité, même ce rapport papillon.

Mais néanmoins, ce que nous entendons lorsque les gens veulent bien nous parler, c’est un rapport extrêmement aigu et précis de la manière dont la structure se déplie. Je vais en donner un tout petit exemple, c’est une jeune femme que je reçois depuis une quinzaine d’années et qui m’a expliqué qu’elle ne pouvait pas appartenir au système des transports et des routines, elle était hors ce système-là qui réglait le monde et donc elle a pu venir expliquer à un moment donné qu’elle était poursuivie par sa voisine de l’autre côté du mur et que la voisine faisait exactement les mêmes gestes qu’elle, juste un peu avant, pour la moquer, pour faire qu’elle soit sa pitre et qu’en plus elle convoquait des gens dans la rue, trois personnes, une qui portait son nom, une qui portait un autre nom que le sien et puis une troisième qui n’était pas nommée. Et donc elle explicitait d’une manière extrêmement radicale un stade du miroir complètement déplié, c’est-à-dire ce schéma L, cette réversion permanente entre elle et la voisine de l’autre côté du miroir, qui répétait au téléphone « elle est folle » à son adresse à elle ce qu’elle avait parfaitement saisi.

Alors comment du coup ce rapport à la vérité que vous avez suivi  dans les méandres du texte, vous diriez qu’éventuellement comment nous le rencontrons lorsque se déplie le texte puisque Lacan dit que Schreber est un écrivain et pas un poète puisque ce n’est pas un nouvel ordre de relation symbolique au monde, mais c’est le détail des soubassements lors de l’affront sans l’appui de la signifiance phallique à la structure elle-même. Comment vous direz ce rapport à la vérité tel qu’on peut le rencontrer lorsque les gens viennent faire témoignage de ce qui leur arrive dans les phases processuelles d’une psychose ?

Valentin Nusinovici – C’est vrai que je n’aurais pas tendance à employer le terme de vérité pour cette, je ne sais pas comment dire, cette structure dégagée, déployée, de façon aussi ouverte, je n’aurais pas tendance à parler là de vérité. Si la vérité est sidération et lumière, ou lumière et sidération, c’est parce qu’elle n’est pas une lumière crue, un aveuglement comme pour le papillon, tout ne peut pas être dit, elle ne peut être que mi-dite. Votre patient qui sort en disant « je ne leur ai rien dit »… C’est marrant parce que j’ai un patient qui n’est pas psychotique et qui m’a raconté cette histoire archi éculée, enfin les plus jeunes ne la connaissent peut-être pas: dans la cour de l’hôpital psychiatrique, il y a un fou qui se balade avec une brosse à dents, il la traine derrière lui, et le médecin chef lui dit « Alors, Untel, vous vous promenez avec votre chien ? » « Mon chien ? Mais c’est une brosse à dents ! » On ne sait pas si le médecin chef était content des progrès du patient, mais celui-ci quand il s’éloigne dit : « On l’a bien eu hein Médor ! » (Rires) Alors quand il dit qu’il n’a pas tout dit, vous ne savez pas ce que ça veut dire… nous projetons sur le psychotique avec l’histoire de Médor, qu’il pourrait garder dans son quant-à-soi la vérité, mais je ne crois pas qu’il en aille ainsi.

J’ai du mal à faire intervenir la vérité dans le fait que Schreber aille au bout de ce qu’il veut dire. Qu’est-ce que c’est que l’âme ? Qu’est-ce que l’assassinat ? Il reste ces points obscurs, et c’est pas parce qu’il restent obscurs que c’est la vérité. Ce n’est pas la dialectique complexe, subtile de Lemberg et Cracovie, dans laquelle justement vous avez un sens, mais un sens qui fuit toujours. Là c’est pas pareil, ça peut ne pas avoir de sens mais il y a un élément de certitude qui vient soutenir cette affaire. (B V – Voilà !) La vérité, vous n’avez aucune certitude. Elle ne se soutient que de ce qu’elle parle. Il n’y a pas de garant de la vérité dans l’Autre, et la seule garantie que vous avez quand vous écoutez quelqu’un c’est que c’est lui qui l’a dit, c’est tout, donc on a une disposition qui est différente, je crois.

Alexis Chiari – Je suis assez d’accord parce que c’est une chose d’être arc-bouté dans une tension vers la vérité et puis c’en est une autre de n’y avoir aucun accès tout en étant, je dirais, celui ou celle qui va venir en subir les affres, et effectivement ce qui vient à la place du rapport à la vérité, c’est l’absolue certitude, c’est-à-dire l’absolue certitude d’être concerné.

Valentin Nusinovici – Ça suppose un type de division, c’est ce qui permet que le conflit d’ordre comme dit Lacan soit remis à la charge du sujet, que le sujet soit légataire de la vérité, ça suppose un type de division, des fois on a l’impression qu’on l’approche, chez des gens qu’on a suivis longtemps. Ce matin chez un patient que je suis depuis je ne sais combien de temps

et chez qui au moindre petit succès, à la moindre chose qui pourrait paraître comme un succès, immédiatement, surgit un retour de bâton qui lui vient de l’Autre et qui l’abat, ce matin justement il avait une formulation qui était différente, c’était, disait-il, « une gêne » qu’il avait ressentie, est-ce que c’était une gêne à tolérer un succès est-ce qu’il était au bord de prendre le conflit à son compte ? En fait je ne le crois pas. Pourquoi je disais ça ?

Alexis Chiari – Savoir jusqu’à quel bord on peut arriver ?

Valentin Nusinovici – Oui, c’est ça. On peut avoir l’impression quand on suit des psychotiques que de la vérité, de la division subjective, de la prise à leur compte du conflit, ils pourraient s’en approcher, mais il faut être très prudent. Maintenant, il faudrait que chacun donne son opinion et ça dépend peut-être aussi des types de psychoses. Bernard a quelque chose à dire.

Bernard Vandermersch Avec l’invention de l’objet a, il y a un truc en plus. Il y a le garant de la vérité, enfin l’ersatz de la vérité qui vient après dans la théorie comme objet a. Quant à ce patient, tu as le sentiment qu’il y a une ouverture…

Valentin Nusinovici – Oui et on penserait: encore un petit peu…

Bernard Vandermersch Une sorte de division qui s’installe, seulement qu’est-ce qui peut venir dans l’écart ? Ça ne peut pas être quelque chose de son objet, de sa propre pulsion parce que ça n’a pas été inscrit. Il y a quelque chose, ce qui va venir c’est soit « ton avis contre le mien », ça va être de l’ordre de la symétrie, du symétrique et non pas de l’hétérogène et donc ça ne peut pas tenir longtemps.

Valentin Nusinovici C’est très important ce que tu dis parce que on a cette tentation, peut-être les plus jeunes encore plus…des fois on entend dire que, finalement, la différence entre névrose et psychose, ma foi… Et bien non ! Le risque c’est de pousser quelqu’un, on est si proche… avancez donc un peu hein …

Bernard Vandermersch Bon alors, le truc sur lequel j’avais écrit c’est : « Proie saisie aux rets de l’ombre, et qui, volée de son volume gonflant l’ombre, retend le leurre fatigué de celle-ci d’un air de proie. ». Enfin il y a une double boucle.

Valentin Nusinovici J’ai été la proie de ton talent poétique !

Bernard Vandermersch Mais oui ! Mais par contre ce qui m’intéresse dans ce que tu as dit dans ce quatrain, c’est que le quatrain de cette époque-là est plus beau, celui que tu as cité il est plus riche, il est moins…

Valentin Nusinovici Il est moins démonstratif.

Bernard Vandermersch Celui sur lequel j’ai écrit est beaucoup plus collé sur la double boucle, tandis que celui avec « Diane reconnaîtra les chiens », c’est pas mal ! C’est plus…

Valentin Nusinovici Je pense que vous savez que sous le double calembour - Diane et chiens - il y a le « Dieu reconnaîtra les siens », le mot du légat du Pape lors de la croisade des Albigeois. Au général demandant: « qu’est-ce qu’on fait d’eux ? » il avait répondu: « Tuez-les tous ! Dieu reconnaîtra les siens. » On n’est pas sûr du mot mais on a une lettre, parait-il;  je crois qu’il s’appelait Amaury, Arnaud Amaury, il a écrit ensuite au Pape : « ça a été une merveilleuse hécatombe, Dieu doit être content «   !

Bruno Cavadini Merci Valentin de nous avoir fait à partir de la lecture de ce texte toucher la clinique avec ce dialogue sur qu’est-ce que c’est que (inaudible).

Marc Darmon – Merci. Nous sommes tous d’accord avec vous.

Texte relu par Valentin Nusinovici.

 

LEÇON VII

Patricia Le Coat Kreissig – Je vais continuer avec le chapitre VII. Merci, parce que le chapitre que tu as si bien relu pour nous et qui est beaucoup plus difficile fait ouverture au chapitre VII. Alors je commencerai par faire un parallèle entre la Traumdeutung, et en particulier le chapitre VII « La psychologie des processus du rêve » chez Freud, et Les structures freudiennes des psychoses, aussi chapitre VII. Ça vous paraît peut-être étonnant, mais il me semble que ce que Freud a mis très péniblement et avec beaucoup de travail à jour, quant au rêve, cette chose, Das Ding, c’est-à-dire ses formations et ce qu’il va en sortir, va acquérir à la suite une valeur tout à fait exceptionnelle pour l’ensemble de l’enseignement de la psychanalyse : l’accès à l’inconscient. Alors Lacan va le porter, cette chose, cet accès, au-delà des limites freudiennes en étudiant le cas Schreber et le rapport du cas Schreber à l’Autre du langage.

Cette séance qui a lieu la nouvelle année, le 11 janvier 56, va être extrêmement clinique et immédiatement Lacan va appeler ses étudiants à la plus grande vigilance. « La métaphysique de la condition humaine telle qu’elle nous est révélée par la découverte freudienne » dit-il, mais dans cette métaphysique, vous y êtes, vous y êtes parce qu’elle peut « toute entière s’inscrire dans le rapport de l’homme au symbolique ». D’emblée, l’accent y est mis : le symbolique. Le psychanalyste est un technicien. Il est serf d’une technique qui se développe à travers du langage et de la parole, et tout à l’image de l’héliocentrisme, notre système planétaire à nous est centré et structuré par le langage.

Donc le schéma L qu’il a dessiné le 25 mai 55, l’année avant, je vous l’ai remis là sur le tableau.

Cf. Schéma L.

Il situe donc l’axe imaginaire de l’autre au moi (a a’). Cet axe rencontre celui qui va du grand Autre au sujet, du Réel, nous rappelle-t-il, au Symbolique. L’Autre, le grand Autre qui est bien celui de l’intersubjectivité, mais qui est aussi à entendre dans celui du social, nous l’appréhendons, nous rappelle-t-il, en tant que sujet. Difficile d’éviter l’Autre ! Alors si nous l’appréhendons en y mettant du Un, du coup bien sûr Valentin [Nusinovici] nous l’a déjà dit, l’Autre il peut mentir, mais il revient toujours à la même place nous rappelle Lacan. Il constitue l’Autre des astres, le soleil de notre système planétaire à nous, les parlêtres, « le système stable du monde », c’est comme ça que nous le dit Lacan.

Donc là, entre l’Autre et le sujet il y a la parole avec ses trois étapes : du signifiant, de la signification et du discours. Voilà donc ce qui structure notre expérience, trois axes, trois registres :

A ® a’ registre de l’Imaginaire.

Autre ® S (sujet) registre du Réel.

Et puis cet axe entre l’autre et le sujet (S ® a’) où circule le langage, le Symbolique.

Voilà ce qui nous repère. Nous avons la quatrième flèche sur l’axe A ® a, le sujet reçoit son propre message de l’Autre sous une forme inversée. Voilà ce qui est à prendre au sérieux, à la fois un certain nombre de réalités et à la fois une foncière incertitude qui est bien entendu liée à cette fonction de l’Autre qui induit une interrogation permanente autour de ces réalités, une confusion entre le champ imaginaire et réel.

Nous savons qu’il y a en effet quelque chose qui appartient à l’ordre symbolique et qui se fait fondamentalement méconnaître mais qui en plus est remplacé, ce qu’on appelle le fantasme, de l’ordre imaginaire, antichambre de la folie. Mais alors si l’Autre était mensonger… Voilà donc une question qui vaut le détour.

Le retour donc à Schreber, le fou nous dit-il. Alors Schreber ne croit pas à la réalité de son hallucination. Il n’y croit pas car y croire implique bien entendu ce lieu Autre et cela induit justement la possibilité d’une tromperie. Donc il n’y croit pas, il ne doute pas, il est entièrement dans la certitude, cela a été dit tout à l’heure. Sa réalité ce n’est pas la croyance qui la borde, c’est la certitude qui le concerne et cette certitude est radicale et s’étend sur toute sa vie. Elle concerne, de manière inébranlable, un phénomène particulier, c’est ce qu’on appelle le phénomène élémentaire ou le phénomène le plus développé de la croyance délirante. Alors l’exemple le plus évident de ce phénomène élémentaire dans le développement du délire de Schreber c’est Der Seelenmord, « l’assassinat d’âme ». Un phénomène complexe qui occupe une place initiale pour le délire et pour la conception que Schreber aura de cette nouvelle transformation du monde qui constitue son délire. Il dira lui-même de ce phénomène qu’il lui restera énigmatique. Der Seelenmord, Un mot, qui dans ce contexte ne renvoie à aucun autre …Un signifiant qui est laissé en suspens, seul. Un phénomène élémentaire. Alors quand même, je souhaite vous dire que le mot Seelenmord n’est pas un néologisme allemand, à savoir d’abord, en allemand on peut faire des néologismes, c’est tout à fait permis. En plus, ici ça n’en est pas un, parce que dans la bulle XXVII du Pape Innocent IV, donc la bulle de 1252, il est écrit : latrones et homicidas animarum, et fures Sacramentorum Dei et fidei christianae. Je traduis : « les envahisseurs et les meurtriers d’âme ainsi que les voleurs des sacrements de Dieu et la croyance chrétienne ». Bref, c’est un mot qu’on trouve dans les écrits religieux. Alors bon, pour avancer, nous devons accéder à une approche de ce que « l’assassinat d’âme » peut être. Et nous savons que ceci ne peut se situer du côté d’une compréhension à travers une expérience affective. Impossible, cela ne se situe pas là. Ça ne se situe pas du côté imaginaire. Schreber lui-même ne le comprend pas. Il formule Seelenmord ce dont il sait qu’il s’agit d’un moment décisif de cette expérience nouvelle.

Alors c’est le chapitre III des Denkwürdigkeiten, « mémoires » c’est une mauvaise traduction, peut-être qu’il faut dire des « nobles » ou  « prestigieuses pensées » qui promet un travail éclairant sur les relations que Schreber entretenait aux uns et aux autres de sa famille, aux Seelenmord d’ailleurs. Mais nous affrontons un chapitre qui n’a pas été écrit. Il est tombé… Le mot que Schreber utilise lui-même, au Wegfall. Le Wegfall, c’est « tombé ailleurs ». C’est Schreber qui l’écrit ainsi. C’est le dernier mot du chapitre III : Wegfall, tombé ailleurs, déjà forclos.

Donc « l’assassinat d’âme », il n’y a pourtant pas d’âme, dit Lacan, y a des traces d’âme mais y a cette certitude quant au Seelenmord, ça ne se laisse pas interroger, cette certitude délirante donne un relief essentiel à ce phénomène.

L’approche lacanienne des psychoses se distingue des structures freudiennes des psychoses car si Freud, dans Le Président Schreiber… Schreber (lapsus !), se concentre sur une étude méticuleuse du processus de projection à l’œuvre dans la paranoïa, pour Lacan ce que décrit le paranoïaque est une montée progressive de l’échelle des délires, et il en devient de plus en plus sûr, son affaire devient de plus en plus irréelle et pourtant parcourue de cette certitude.

Lacan décrit un phénomène évolutif telle – c’est ma métaphore – une boule de neige qui évolue progressivement vers l’avalanche. Il y gagne en abondance, dit-il, en richesse et se dépose dans des productions discursives et littérales. Certes, le paranoïaque est un écrivain – voilà mon lapsus – ein Schreiber en allemand, mais il n’est pas poète ; c’est-à-dire il ne dispose pas d’un espace de création car c’est toujours la certitude qui dicte le texte contrairement à ce qui caractérise le mystique qui, lui, en tant que poète assure un nouvel ordre symbolique au monde. Schreber, de manière ingénieuse, est parvenu à se faire ce délire, la conception des relations essentielles qu’il a à Dieu et celle de correspondant féminin de Dieu, et l’idée qu’en somme, tout est compréhensible, tout est arrangé, tout s’arrangera pour tout le monde grâce à la mission salvatrice qu’il exerce. Tout est arrangé dans cette réconciliation, Die Versöhnung, la réconciliation. Cette réconciliation qu’il a avec lui-même. Alors Die Versöhnung, la réconciliation qui le situe comme femme de Dieu, le préfixe Ver, vous avez déjà parlé de ce préfixe, il indique toujours un ratage : Ver-söhnung. Der Sohn, en allemand, c’est le fils, évidemment. Alors voilà, avec la femme de Dieu qui vient à la place, la cible est bien ratée. Pas de trace du père, Ver-söhnung

Schreber est lui-même son propre tiers, il est capable de nous livrer un témoignage vraiment objectivé de la manière dont il se sent manipulé, vidé, transformé parlé, jacassé. Quant au statut du sujet Schreber en tant qu’il n’est pas celui qui reçoit son propre message sous une forme inversée de l’Autre, alors interrogeons-nous. Schreber cherche dans ses écritures à être connu dans son rapport avec la réalité divine, tout s’articule autour d’une donnée première qui porte le caractère significatif de la certitude. Le monde entier est pris dans son délire de signification. Dieu, son interlocuteur imaginaire qui se situe bien sur l’axe a à a’ n’a jamais à faire qu’à des ombres et à des cadavres. Des ombres de ce qu’il appelle Die flüchtig hingemachte Männer, alors c’est traduit « bâclés à la six-quatre-deux », ou bien « à la va-vite », tout son monde s’est transformé en une fantasmagorie. Alors, face à ce phénomène, nous avons le symbolique. Élucider les choses dans le sens d’une parole, dans ce que nous présente le sujet, c’est-à-dire le signifiant et le signifié, voilà ce que propose l’approche lacanienne. Il arrive que nous n’ayons pas tous les deux, rappelle Lacan, le signifiant et le signifié. L’exemple qui est celui de l’acting out, je ne vais pas vous le re-raconter tel qu’il est décrit par Kris dans sa Psychologie du moi et interprétation dans la thérapie psychanalytique, c’est-à-dire le cas de « l’homme aux cervelles fraiches ». Pour Lacan, là il s’agit d’un équivalent à un phénomène hallucinatoire de type délirant. Le point commun entre le cas décrit par Kris et notre Président Schreber se situe là où il l’avait déjà dit, c’est-à-dire dans ce quelque chose qui a disparu, rejeté de l’intérieur et qui va apparaître à l’extérieur. Il existe donc une dialectique qui est celle de la névrose, cela a été dit tout à l’heure, et où le refoulé et le retour du refoulé sont la même chose. Toute la névrose est une parole qui s’articule mais il existe également le fait que quelque chose n’entre pas dans la symbolisation. Et donc, ceci ne se trouve pas refoulé mais rejeté. Ici Lacan prend appui sur Freud, sur un texte de Freud, tout en parlant de la question des défenses, rappelez-vous, il y a tout un chapitre sur les défenses, ce texte est paru en 1894 et il s’appelle « Les psychonévroses de défense ». Freud constate dans ce texte, que nos préoccupations cliniques tournent autour d’une représentation qui fait irruption dans notre vie et se dévoile comme inconciliable avec notre Moi. Le patient vise à s’en défendre, il tend à pousser cette « la Chose », das Ding ailleurs, de la supprimer. Seulement, ça rate ! Ça rate en général et conduit finalement à des réactions pathologiques de trois ordres, dit Freud : hystéries de conversion, névroses obsessionnelles et psychoses hallucinatoires. Ainsi Freud, à sa manière, a déjà nommé trois modalités de jouissance différentes. Si donc d’un côté le Moi tente de traiter cette « chose », comme « non arrivée », l’affect s’en libère et se fixe ailleurs en constituant des symptômes névrotiques hystériques et obsessionnels grâce au refoulement.

Mais si, par contre, le Moi, -le mot de Freud est verwirft, c’est évidemment traduit par forclos-, si le Moi verwirft, forclos, l’insupportable représentation attachée à son affect, et s’il n’y adonc pas cet espace tiers du clivage et de la séparation, tout se passe comme si la représentation n’avait jamais présenté de mouvement à l’adresse du Moi. Seulement dans ce mouvement, dans cette constellation particulière, la personne se trouve dans la psychose. C’est ce, qu’écrit Freud (1894). Il parle donc de la psychose en opposant le mécanisme de la Verwerfung, traduit par forclusion plus tard, à celui de la Verdrängung, du refoulement. Lacan reprend voire relit ce texte sans le nommer -mais c’est bien là-dessus que il s’appuie- quand nous rappelle la particularité humaine, le fait que nous baignons dans le langage, avant même que nous commencions à nous servir des premiers symboles de la chose langagière et ainsi nous avons la possibilité d’une Verwerfung primitive, de quelque chose qui n’a pas été symbolisé. Alors ce quelque chose qui n’est pas symbolisé, c’est cela qui va se manifester dans le réel. C’est une première écriture de ISR. Je vous dirai pourquoi je ne dis pas RSI mais ISR. Le moment est donc venu pour Lacan de mettre en place le registre du réel, de le nommer en lien avec le symbolique et le texte freudien auquel il attribuera toujours la réalité freudienne, c'est-à-dire le côté imaginaire. « Je lui donne ce nom » dit-il « en tant qu’il définit par rapport à l’acte de la parole un champ différent de lui, du symbolique, parce qu’à partir de là, il est possible d’éclairer l’évolution du phénomène psychotique comme tel ». Voilà ce qu’il dit : il nomme le réel. À la reprise qui suit, du texte « Die Verneinung » de Freud, Lacan introduit une distinction entre die Bejahung, l’affirmation, comme étant une inclusion dans le champ du symbolique, -ce n’est jamais qu’une inclusion de l’altérité : Bejahung Verneinung, dire oui, dire non, et la Verwerfung, du défaut voire du rejet de la symbolisation primitive, de cette altérité. Quand Freud parle de la Bejahung, l’affirmation primitive, Lacan lui, parle de la symbolisation primitive. Cette symbolisation impose au sujet un certain nombre de restrictions. Le sujet est régi par ce que Lacan va nommer : les lois de la parole. Cela veut dire qu’il y a des accidents, des imprévus qui trahissent l’action du « retranchement primitif ». Ce dernier nous échappe et nous échappera pour toujours. Mais avec ce qui reste, le sujet se débrouille pour « être à peu près du sexe masculin » ou féminin et en tant qu’être humain, sujet tout court. C’est un très, très beau texte sur les lois de la parole. L’homme est, du fait de sa soumission à ces lois. Il est être, qui se trouve confronté à la bisexualité de manière fortement altérée par rapport au monde animal. La bisexualité est à entendre du côté de l’altérité, un homme-une femme. Son être tout entier, « biologique de régulation », hormonale etc. se trouve influencé par cette symbolisation, par cette loi primordiale fondamentale qui est là, depuis les origines. Freud, en se servant du mythe d’Œdipe n’a fait rien d’autre que de métaphoriser cette loi. « Le complexe d’Œdipe est là, ab-origine, dans l’existence de cette loi primordiale ». Tout n’est pas possible. Il y a un impossible ! De cette loi découle notre existence en tant qu’être social, l’inconscient freudien. Freud le fait entendre dans son  Totem et tabou, l’étude sur une société qui nomme le père en tant que Un et introduit le sujet dans la société parmi quelques autres, du fait même d’une nomination. Contrairement à ce que nous aurions pu attendre, Lacan donc par la suite va travailler les termes freudiens de Verdichtung [condensation], Verneinung et Verdrängung. On se demande pourquoi il fait ça. Ça parait dans un premier temps d’abord surprenant. Car habituellement, bien sûr nous travaillons Verdichtung et Verschiebung [déplacement], côte à côte, dans le registre imaginaire, nous travaillons Bejahung et Verneinung, dans le registre symbolique, bien évidemment et puis Verdrängung et Vewerfung dans le registre qui relève du réel. Alors chaque signifiant fait donc écho au signifiant qui lui donne son caractère radicalement différent. Lacan, c’est comme ça que je l’ai lu, interroge ici l’impact de l’imaginaire, du symbolique et du réel sur le sujet, ISR. Die Verdichtung, là il situe la source d’un malentendu. La Verdrängung ce n’est pas la loi du malentendu, dit-il, il explique ce qu’il en est du refoulement. Alors ce qui est important pour nous, c’est die Verneinung ; C’est autre chose dit-il, « probablement quelque chose de l’ordre du discours ». Là, il insiste. Die Verneinung est prise dans une articulation, dans le principe de réalité chez Freud. Le texte « Die Verneinung » contient la phrase, je ne vais pas tout lire, « Die andere der Entscheidungen der Urteilsfunktion (…)» que Lacan va traduire librement, - ce n’est pas une traduction accolée - « à quoi nous attribuons notre valeur d’existence ». Alors la suite du texte allemand, « die über die reale Existenz eines vorgestellten Dinges », « à une chose valeur d’existence», « ist ein Interesse des endgültigen Real-Ichs, das sich aus dem anfänglichen Lust-Ich entwickelt. (Realitätsprüfung.) Nun handelt es sich nicht mehr darum, ob etwas Wahrgenommenes (ein Ding) ins Ich aufgenommen werden soll oder nicht, sondern ob etwas im Ich als Vorstellung Vorhandenes auch in der Wahrnehmung (Realität) wiedergefunden werden kann. » « Il s’agit toujours de retrouver un objet ! » Il prend le texte mais il le traduit à sa manière, c’est donc du côté de la Verneinung qu’il nous repose les lois de la parole. Le sujet, nous rappelle-t-il, est à la recherche de l’objet de son désir mais rien ne l’y conduit. Le sujet reste alors en suspension à l’endroit de ce qui fait son objet fondamental, objet de sa satisfaction. Freud dans ses travaux a nommé inséparablement principe de réalité et principe de plaisir. Si la tentation de donner au principe de plaisir un rôle dominant est grande, il est pourtant établi dans ses textes que le sujet doit courir derrière cet objet qui le guide mais qui lui reste inatteignable, être confronté par le surgissement qui est fondamentalement halluciné, de l’objet de son désir… et il ne retrouve jamais qu’un autre objet, qui parfois convient à la satisfaction, momentanée du moins, d’un besoin. Mais l’objet est un objet qui est à la fois répétitif, identique et distinct, et qui lui échappe. « C’est là le point essentiel », j’ai lu cela avec un lapsus calami : le traumatisme essentiel, « …là le point essentiel autour duquel tourne tout le jeu de l’introduction dans la dialectique freudienne du principe de réalité ». Mais quelque chose ne relève pas de ce mécanisme. Et là, il s’agit du phénomène psychotique que Lacan va repérer en contraste avec la Verneinung.

L’irruption dans le réel de quelque chose d’une étrangeté totale, va amener progressivement pour lui, Schreber, une submersion radicale de toutes ces catégories et le forcer à un véritable remaniement du monde. Ce qui n’est pas symbolisé réapparaît dans le réel, une signification quelconque qui concerne le sujet fait irruption dans le réel, surgit dans le monde extérieur à un moment donné, pour peu qu’il ait été auparavant verworfen, forclos, et pour Schreber, ce signifiant forclos est en lien avec la bisexualité primitive, le fait qu’il n’a jamais d’aucune manière su intégrer aucune espèce de forme féminine. L’irruption dans le réel concerne chez lui la fonction féminine dans sa signification symbolique essentielle au niveau du terme de procréation. Cette signification ne vient donc de nulle part et surtout ne renvoie à rien. Elle est signification essentielle soutenue par la certitude, vous vous rappelez, « il serait beau d’être une femme… » Je ne sais plus, « qui subit l’accouplement », quelque chose comme cela. [Discussions annexes]. Le sujet a la certitude qu’il est concerné et Schreber y est. La Verneinung donc, j’insiste du côté du symbolique, ne se trouve pas au même niveau que la Verwerfung, côté réel. C’est une autre façon de dire que ce qui n’est pas symbolisé réapparaît dans le réel ou la signification symbolique essentielle exclus du compromis symbolisant de la névrose se traduit dans un autre registre, registre psychotique, registre du réel. Cette traduction est une véritable réaction en chaîne et qui va se passer au niveau de l’axe imaginaire, le sujet va se trouver complètement intégré sur cet axe a/a’, Dieu/Moi dans une sorte de prolifération de l’imaginaire, de  petits hommes bâclés à la va-vite  faute d’aucune façon de pouvoir établir le pacte avec le sujet à l’Autre. Et à la place d’une médiation symbolique, nous trouvons donc un enrichissement imaginaire, une espèce de boule de neige, « dans lequel le signifiant lui-même va subir des profonds remaniements » qui donnent une tonalité très particulière au discours. Les mots, du moins certains mots prendront un poids particulier, ce qui se dévoile dans ce que Schreber nomme  die Grundsprache, la langue fondamentale. Le rapport du sujet au monde passe dans ces relations en miroir de l’autre à lui-même, dans sa duplicité homme/femme, deux personnages qui ne sont qu’une ou un personnage, Dieu avec Dieu, l’univers, la sphère céleste et lui, décomposés en une multitude de traits imaginaires. Toute cette dialectique du corps morcelé, dont font partie ces flüchtig hingemachte Männer, « les hommes bâclés à la six, quatre, deux », par rapport à l’univers imaginaire, toute cette dialectique du corps morcelé est à étudier de près afin d’entendre la dialectique imaginaire en jeu dans le délire. C’est à de ces deux autres a/a’ que se réduit le monde.

Allons comprendre comment une exigence de l’ordre symbolique qui n’a jamais été intégrée dans le réseau langagier du sujet puisse entraîner ce genre de désintégration en chaîne. Dans un discours d’apparence normale, parce que le paranoïaque. Il est surprenant, il faut le trouver, son discours paraît normal.

Subitement apparaît une « soustraction de la trame de la tapisserie », dit Lacan, un délire dans un monde de communication où tout n’est pas du tout absolument rompu. C’est la grande différence avec la schizophrénie. 

Le travail porte sur le réel et sur le symbolique chez Lacan, sur Verwerfung et Verneinung sur ce qui se passe dans un nouage quand le réel surgit au-delà du symbolique. ISR, le symbolique comme moyen.

Alexis Chiari – Vraiment, merci beaucoup parce que c’est une leçon qui est assez cruciale dans le séminaire, parce qu’il amène toute une série à la fois d’affirmations qui sont absolument radicales… et notamment cette question entre cette opération de la Bejahung qui s’accomplit de manière, il va nous le dire, variable, ce qu’il évoque ce qu’il appelle un retranchement primitif qui peut se faire de façon pas tout à fait propre. Un retranchement primitif…

Valentin Nusinovici – Comment il faut l’appeler le retranchement ?

Alexis Chiari – C’est la phrase qu’il dit « ce retranchement primitif… »

Valentin Nusinovici – mais en Allemand ?

Patricia Le Coat Kreissig – C’est Lacan qui le dit.

Valentin Nusinovici – Non mais nous, si on doit le traduire pour l’éclairer, par rapport à Freud….C’est une question que je m’étais posée si on doit le traduire par rapport à Freud… Si on doit repasser par les termes freudiens pour comprendre ce qu’on va mettre sur « faire du retranchement ». C’est parce qu’on a l’Ausstossung, dont il n’est pas question ici, elle est complètement laissée de côté. Dans le couple antagoniste chez Freud c’est Bejahung-Ausstossung, c’est aussi un retranchement. À mon avis ce qui peut ne pas être propre c’est seulement l’Ausstossung parce que la Verwerfung, en tout cas chez Lacan, même si on peut en discuter, elle est en tout ou rien. Donc, il y a une question qui reste dessous, moi je ne l’ai pas éclairée, je vous pose juste la question, que ça se fasse plus ou moins proprement, il y a donc ici le rapport entre Ausstossung, qui est un phénomène qui est normal, le réel se crée comme ça… Et donc, il va y avoir quelque chose qui ne devrait pas être dans le réel, qui normalement devrait être Bejahung, qui devrait être dans la Bejahung, plus ou moins propre… Il y a un rapport entre l’Ausstossung et la Verwerfung, à mon avis, c’est comme ça que je le comprends mais Lacan n’a pas été plus loin.

Alexis Chiari – Dans la Bejahung… et qui puisse passer par l’opération de Verneinung, de négativation pour pouvoir être admis au registre du symbolique…

Valentin Nusinovici – Mais d’abord il y a autre chose.

Patricia Le Coat Kreissig – Oui alors l’altérité, j’ai quand même beaucoup insisté, parce que chez Freud, l’altérité, elle est implicite. Dans la Verneinung, la Bejahung y est, c’est une question d’altérité déjà, et effectivement Freud ne parle pas, enfin moi je n’ai pas trouvé le mot Ausstossung dans ces textes-là, il parle du refoulement et du retour du refoulé, ce qui est ce mouvement qui fait réponse à l’altérité, c’est oui, c’est non, et dans le oui et non de l’altérité, on a la tromperie, peut-être va savoir, il y a l’incertitude…[VN – Il faut au moins du trois pour qu’il y ait de la tromperie….] Oui il y a l’altérité, il y a le oui le non , il y a l’altérité et à partir de là, il y a cet aspect de la possibilité d’une tromperie et puis il y a la Verwerfung, chez Freud déjà, déjà dans les très vieux textes, sur les psychonévroses de défense, il est quand même très ancien, il faut voir les dates, 1894, déjà là il y a la Verwerfung,

Marc Darmon – Pour différencier la névrose et la psychose…

Patricia Le Coat Kreissig – Oui, absolument, et il le dit très clairement, il dit que ce qui peut se passer, à partir de cette histoire de cette chose c’est de trois registres, l’hystérie, la névrose obsessionnelle et puis un phénomène hallucinatoire. Il le dit très clairement dans les deux premiers on a affaire avec la Verdrängung mais dans le troisième il s’agit d’un autre processus, déjà dans ce magnifique texte, très beau texte.

Marc Darmon – Et Lacan n’y fait pas allusion à ce texte ?

Patricia Le Coat Kreissig – Pour moi, oui, il ne le dit pas mais quand il commence à parler des défenses, j’ai ré-ouvert le texte bien sûr tout de suite des psychonévroses de défense, et je me dis que évidemment à sa manière il doit faire allusion à ce texte.

Marc Darmon – Il ne cite pas…

Patricia Le Coat Kreissig – Ah non, il ne dit pas…

Marc Darmon – Parce qu’il est obligé de  par L’Homme aux loups, par un détour terrible

Bernard Vandermersch – Il faut dire que Freud, il est flottant sur sa Verwerfung, parce que dans Schreber il parle de refoulement de la pulsion homosexuelle, il est flottant il n’est pas resté solidement arrimé sur la Verwerfung, c’est quand même un fait.

Marc Darmon – Non, il parle du refoulement

Bernard Vandermersch – C’est ça, après avoir été très loin justement dans l’affirmation de la Verwerfung, on a l’impression qu’il revient en arrière, [PLCK – C’est pas un concept]. Et même dans les derniers textes, la perte de la réalité dans la névrose et la psychose, ce n’est pas clair.

Patricia Le Coat Kreissig – Non, il cherche, il s’appuie bien sûr sur le narcissisme, et tout ce qu’il a travaillé autour du narcissisme, c’est là qu’il cherche à le ranger ou pas et comme c’est déjà quand il parle de gewachsener Felsen il apparait comme ça, le gewachsener Felsen par hasard… c’est quand même traduit par la castration. Et c’est là que ça devient un concept, plus tard, alors que chez lui c’est une approche, simplement une approche,

Bernard. Vandermersch – Il a un savoir qui ne se sait pas lui-même.

Patricia Le Coat Kreissig – Voilà, tout à fait.

Bernard Vandermersch – C’est ça qui est intéressant,

Patricia Le Coat Kreissig – Freud hésite, lui.

Bernard Vandermersch – Parce que Valentin [Nusinovici] a évoqué l’histoire de la Ausstossung,

Valentin Nusinovici – Parce que les termes sont couplés dans le texte sur la Verneinung.

Alexis Chiari – Cette leçon c’est quelque chose qui me tracasse en permanence de savoir cette opération de Verwerfung qui serait tranchée une fois pour toutes ou bien de la dimension active de ce processus, de la manière… ce que j’évoquais aux journées du séminaire d’été, l’été dernier sur Les Écrits techniques [de Freud], à savoir ces moments où peut se remettre en place, je dirais, un travail, entre a et a’, une circulation entre ces deux axes, que j’avais appelée dans le cas que j’avais présenté, une paranoïa constituante, puisque c’est à partir de ce moment-là que peut se mettre en question un certain nombre de choses… Et puis la temporalité, puisqu’il évoque justement l’hallucination sporadique de L’Homme aux loups, quel type de temporalité pour ce phénomène-là…

Patricia Le Coat Kreissig – D’abord, la Verwerfung ce n’est pas tranché, en aucun cas… moi, je me tiens uniquement à ce qui vibre dans la langue allemande en moi, Verwerfung, werfung, c’est « je jette » et le préfixe ver, vraiment, j’ai beaucoup discuté avec d’autres allemands, puisque ça paraissait si évident, ça a affaire avec « c’est raté ». Donc, il y a quelque chose dans le fait que… on le lance ailleurs, qui est déjà d’emblée raté. Ça n’a pas dit que ça a atteint son but une seule fois, ça n’atteint pas son but, ça n’y a jamais été. Déjà dans le mot Verwerfung, ça n’y a jamais été dans le but, jamais. Donc, ça c’est important. Donc du coup il faut faire vraiment attention, le mot en allemand me paraît très bien. C’est sûr que la traduction, mais ce n’est pas tranché, sûrement pas.

Valentin Nusinovici – La traduction a pris parti. Ce n’était pas sa première mais quand il a dit forclusion, il a pris parti… ça ne veut pas dire qu’il ait pris le bon parti.

Patricia Le Coat Kreissig – Mais ce n’était pas ce qu’il y avait de plus juste

Valentin Nusinovici – Non ce n’est peut-être pas juste non plus, tu as raison de faire valoir l’autre… Mais lui il a pris parti avec forclusion, c’est sûr c’est un terme de droit, qui est radical. Mais pour nous ça reste ouvert… ni qu’elle se constitue d’un seul coup, et pas progressivement, ça reste tout à fait ouvert…

Je me souviens que Melman a dit que Rousseau a mis des années et des années à constituer sa forclusion. Voilà une façon déjà de le retenir.

Marc Darmon – Est-ce qu’on ne peut pas dire que la forclusion, ça concerne un signifiant précis…contrairement à un rejet du mauvais plus général

Patricia Le Coat Kreissig – Ca c’est une question intéressante parce que ça voudrait dire effectivement qu’il n’y a pas une psychose mais des psychoses…ou des phénomènes hallucinatoires, mais cette question, il l’a abordée, parce qu’il a justement dit par rapport à Kris ou c’est l’intervention Kris qui était à l’origine bien sûr de cette réponse de « je vais aller manger de la cervelle fraîche en sortant de chez vous » mais où il a dit que ça c’est un équivalent et pas un phénomène, mais ça c’est un équivalent et pourtant dans cet équivalent, il y a quelque chose qui a été rejeté, qui a disparu, rejeté de l’intérieur, alors rejeté de l’intérieur, ça suppose que ça a été là et qui apparaît à l’extérieur.

Marc Darmon – On peut imaginer toute une topologie…rejetée à l’intérieur…

Alexis Chiari – Une topologie et une corporalité.

Bernard Vandermersch – Freud ne dit pas rejeté à l’intérieur il dit aufgehoben, ce qui est aboli.  Mais justement ce qui a été aboli, on se demande pourquoi ça devrait revenir. Si c’est aboli, c’est aboli. Enfin, c’est beaucoup plus compliqué à comprendre que la forclusion parce que la forclusion, ce qui n’a jamais été admis, forcément ça reste dehors. Donc, quand ça vient, quand le sujet est confronté à un signifiant qui pour lui ne peut pas représenter aucun sujet…

Ce qui est plus difficile à comprendre c’est le mécanisme freudien, ce qui est aboli au-dedans, par quelle topologie, peut bien se retrouver surgir du dehors…au dehors.

Valentin Nusinovici – De plus aufgehoben, L’Aufhebung, pour Freud c’est comment ? Ça s’assume aussi, parce que c’est quand même un signifiant qui indique aussi éventuellement une assomption.

Patricia Le Coat Kreissig – Absolument. Aufheben, ich hebe auf, c’est ça aussi.

Bernard Vandermersch – C’est très contradictoire.

Alexis Chiari – Aboli à l’intérieur et qui revient à l’extérieur, ce serait le signifiant dans le réel ?

Bernard Vandermersch – Ce qui m’étonne, c’est que s’il a été aboli, c’est qu’il était là, on ne peut pas abolir quelque chose qui n’y est pas. Donc la phrase freudienne est incompréhensible.

Patricia Le Coat Kreissig – Ce qui me plaît beaucoup c’est le petit mot dans le troisième chapitre, où tout le monde se dit, oui, bien, là enfin il va nous dévoiler les choses et il y a ce mot Wegfall, oups Wegfall, tout ce qui nous reste c’est Wegfall, voilà c’est ce qui est tombé ailleurs… Ça n’y est pas, cherchez…

Valentin Nusinovici – Ce n’est pas lui qui dirait, « cherchez »

Patricia Le Coat Kreissig – Non, ce n’est pas lui qui dirait « cherchez » mais ce mot qui dit tout ce qui ne peut pas être, enfin, ce qui ne peut pas être là… qui n’est pas écrit.

Bernard Vandermersch – Il y a un petit truc, un passage que je n’ai pas relevé, qui est problématique et cliniquement très important… c’est l’histoire que la psychose n’a pas de préhistoire, et la question de la psychose infantile. C’est compliqué. Parce que, il n’y a pas une histoire mais dans quel sens ? Dans quel sens il n’y a pas de préhistoire, parce qu’on trouve dans l’histoire des psychotiques des phénomènes élémentaires dans l’enfance quelquefois. [PLCK – Tout à fait.] Alors comment entendre ça qu’il n’y a pas de préhistoire ?

Patricia Le Coat Kreissig – Où est-ce que c’est écrit ça ?

Bernard Vandermersch – Ça paraît, excusez-moi, j’ai l’édition impie… « Tout laisse apparaître que la psychose n’a pas de préhistoire, il se trouve seulement que dans des conditions spéciales qui devront être précisées… » Etc. Mais il n’en dit pas plus. C’était à propos de la psychose infantile, y-a-t-il ou non une psychose infantile ? «  Je ne dis pas que nous répondrons à cette question mais au moins nous la poserons. »

[Brouhaha]

Alexis Chiari – Tout laisse apparaître au contraire qu’elle n’en a pas…

Bernard Vandermersch –Tout laisse apparaître que la psychose n’a pas de préhistoire

Patricia Le Coat Kreissig – Ben oui, mais du coup il dit que la psychose n’a pas de préhistoire, je l’entends… comme elle est là. On ne devient pas psychotique, c'est-à-dire que ce n’est pas un névrosé qui devient psychotique,

Bernard Vandermersch – On peut l’entendre comme ça mais je crois que ça veut surtout dire, qu’il n’y a pas une névrose infantile. Très souvent, c’est l’absence de névrose infantile… [PLCK – Exactement] Mais ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu des tas d’évènements que le sujet peut rapporter.

Valentin Nusinovici – Ce qui est très important à ce moment-là c’est ce qu’il appelle l’historisation, il oppose histoire et historisation, c’est- à-dire quelque chose qui serait une anamnèse comme une histoire et l’historisation qui se fait dans la cure, c’est à dire la symbolisation de l’histoire ; alors ça c’est sûr qu’elle ne se fait pas. Même si on peut  recueillir un certain nombre d’éléments anamnestiques, ça ne fait pas histoire historicisée. D’ailleurs par exemple chez l’Homme aux loups, on peut discuter la structure il a dit aussi dans les séminaires précédents, qu’il n’y a pas d’historisation. Non, c’est pour ça que Freud la reconstitue.

Bernard Vandermersch – Et il n’y a même pas d’hystérisation… Et c’est ça qui est très intéressant parce que il est remarquable que quand ils font état par exemple de manifestes  transgressions dans la famille, ou de choses dont ils pourraient avoir été victimes… et bien que ils n’en font pas quelque chose, à l’appui… qui soutient leur subjectivité. C’est présenté comme des faits objectifs, point. Très souvent. C’est très remarquable. Alors qu’un névrosé s’en servirait pour défendre sa cause, quoi… Voilà, il faut nuancer mais enfin…

Thatyana Pitavy – Il faut nuancer parce qu’on retrouve ça dans la psychose aussi. Ils peuvent défendre leur cause aussi…

Bernard Vandermersch – Ce qu’on appelle historisation au sens où c’est l’histoire de ma subjectivité…

Alexis Chiari – En tout cas je pense que ce que vous avez évoqué en disant qu’il y a des psychoses, je crois que c’est un point absolument essentiel car si les formes névrotiques qu’on connait bien, sont des formes qui sont relativement figées, qui sont stabilisées, il y a tout un dispositif dans plein de formes de psychoses très différentes où on a des opérations qui sont assez étranges qui se produisent…alors que, effectivement dans la névrose on a des choses qui sont beaucoup plus installées, d’une manière, on va dire, parce que le réel revient toujours à la même place… parce qu’on a le dispositif de la répétition avec la détermination symbolique, ce qui n’est pas le cas, là. Et dans cette leçon-là c’est là  où il ouvre, je dirais sur toute une série de questions qui sont extrêmement vives par rapport à la clinique et contemporaine et la clinique des psychoses d’une manière beaucoup plus large.

Marc Darmon – Merci Beaucoup.

Texte relu par Patricia Le Coat Kreissig.

Transcription : Isabelle Masquerel, Monique Maynadier, Isabelle Nicoud, Catherine Parquet

Relecture : Érika Croisé-Uhl, Dominique Foisnet Latour

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