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À propos du livre d'Ali Magoudi, N’ayons plus peur !

Enquête sur une épidémie contemporaine (et les moyens d’y remédier)
CATHELINEAU Pierre-Christophe
Date publication : 11/01/2018

On se souvient de l’exhortation du Pape Jean-Paul II enjoignant par un « n’ayez plus peur » les croyants de ne pas craindre pour leur avenir et de ne pas redouter la mort dans un contexte social et politique où toujours la perspective des périls se faisait plus pressante dans les médias notamment. Mais c’était au nom de cette victoire sur la mort que le messianisme chrétien promeut comme interprétation théologique des fins et de « l’espoir » qu’elle donne aux croyants. Ali Magoudi reconnait à cet appel sa valeur symbolique, mais le détourne en proposant plus modestement de lui substituer comme justification une explication psychanalytique de nos terreurs contemporaines entendues et invoquées sur le divan par des patients saisis d’angoisse.

Faut-il les énumérer, tant elles sont légions ? Réchauffement climatique, catastrophe naturelle, crise économique, crise sociale et politique, décomposition de la famille et de la société, atteinte portée à la santé par la pollution et la malbouffe, épidémie de SIDA, etc… Les patients vivent sous l’empire de la peur et ils la déclinent sous les espèces de phobies diverses, tel est son constat, à tel point qu’ils ne s’en aperçoivent même plus. 

Le livre d’Ali Magoudi va donc traquer la cause du symptôme là où on ne l’attendait pas. Où donc ? Dans un discours sur les origines devenu défaillant avec le déclin des monothéismes et, avec lui, de ce dont il ne nomme pas l’occurrence, mais qui s’impose comme le thème de fond de son ouvrage, celui du Nom-du-Père. Bien sûr il n’en relève pas le gant en l’invoquant avec nostalgie, mais il montre que c’est cette défaillance du discours sur l’origine et sur l’identité qui ravive la crainte de menaces réels sur le corps et sur l’esprit. Autre façon de dire que ce qui a été rejeté du symbolique resurgit toujours dans le réel, dans le réel de la peur par exemple. Il note avec humour que le régime sans gluten qui fait fureur aujourd’hui chez les bobos et les autres, partage avec le Hametz de la fête Pessah l’exclusion des mêmes céréales, comme si à un moment symbolique si essentiel pour le judaïsme, se substituait dans toute la société la régie d’interdits réels permanents et généraux où l’objectivité hygiéniste de la science remplaçait la sacralité d’une fête religieuse de première importance.  

Propose-t-il des remèdes à ces peurs diffuses ? Il est un remède politique - auquel on ne s’attendait pas en le lisant - qu’il propose, non sans une certaine malice là encore. C’est la laïcité.

La loi de 1905, on l’oublie trop souvent, proclame la liberté religieuse. Mais ce qu’Ali Magoudi nous montre, c’est que cette liberté religieuse ne va sans un vrai droit au blasphème. Que faut-il entendre par la liberté de blasphémer ? C’est celle de croire en un Dieu et ses manifestations qui contredisent point par point la croyance en Dieu dans un autre monothéisme. Dire que Dieu a un Fils est un blasphème pour un musulman ou un juif, mais la liberté religieuse donne à chacun la possibilité de croire librement à ce qui pour un autre est un blasphème.

Plus profondément le livre invite à réfléchir, sans le faire explicitement lui-même, à la différence si essentielle dans les derniers séminaires de Lacan entre les Noms du Père et le Nom du Père. La liberté religieuse et la laïcité avec elle, relèvent de la pluralité des Noms et de leur coexistence dans un même espace et dans une même société, voire de l’idée que des Noms ne puissent ressortir d’aucune tradition religieuse. Il est vrai que cette ouverture faite par Lacan intéresse peu aujourd’hui les psychanalystes, bien qu’elle soit essentielle pour comprendre que la modernité démocratique a désormais donné à l’Un la couleur du pluriel.

Ali Magoudi dont la mère était chrétienne et le père musulman, comme il le rappelle dans son livre, s’est toujours bien gardé de trancher le nœud gordien des différends théologiques entre eux pour ne s’en tenir qu’à cette modalité –nodalité- du pluriel qui a fait son destin et qui est aussi un remède à la peur, et notamment contre les figures terroristes, dogmatiques et exclusives de l’Un. Les Noms du Père, dirait Lacan… C’est tout l’enjeu des derniers séminaires.

Ce livre est un appel à sortir du discours mortifère et décliniste qui hante aujourd’hui jusqu’aux psychanalystes eux-mêmes et à cesser de craindre, dans cette atmosphère de crépuscule et de fin du monde, que le ciel va bientôt nous tomber sur la tête.

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