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Association lacanienne internationale

 

12 jours – « Péril imminent », Raymond Depardon

CHASSAING Jean-Louis
Date publication : 18/12/2017

« Péril imminent », c’est « le » mot répété aux personnes hospitalisées sans leur consentement par le juge des libertés et de la détention dans ce film documentaire de Raymond Depardon. Savent-elles ces personnes pour quelles raisons elles se « retrouvent » ainsi hospitalisées ? Oui et non. Certaines disent timidement avoir « fait quelque chose », quelques unes reconnaissent les faits évoqués, mais ils sont le plus souvent contestés – déniés, non perçus ? - en leur gravité réelle. Mais : plus d’hôpital maintenant ! Sortir ! Une fois à l’extérieur « aller consulter » certes, plutôt des psychologues car les psychiatres, ici, selon la plupart de ces patients, n’ont pas bonne presse. Si ce n’est parfois un psychiatre traitant, où le rare transfert apparent existe. « On » le sait dans ces cas la consultation « à l’extérieur » sera rarement tenue. Les juges ne sont pas dupes non plus.

Raymond Depardon était, est photographe. Il a fait parti des photographes de guerre, les reporters photographes des années 60/70, il a côtoyé John McCullin, vedette du genre, entre autres. Il a connu la dure aventure avec son compère le photoreporter de choc, bourlingueur, Gilles Caron, disparu à l’âge de 30 ans le 5 avril 1970 sur la route reliant le Cambodge au Vietnam, en reportage sur les khmers rouges de Pol Pott.

Depardon photographe. Il a gagné les honneurs du musée du Grand Palais, du 14 novembre 2013 au10 février 2014, ceci avant l’immense portraitiste et photographe de mode Irving Penn, dont l’’œuvre est encore accrochée aux cimaises aujourd’hui. En collaboration avec la grande ex-agence de presse Magnum l’exposition de Depardon, intitulée « Un moment si doux », était consacrée aux photographies en couleur et situait des moments hors commandes, voyages, images personnelles et autres intimes, ou images de rencontres, ces rencontres si aimées de Depardon. Amérique du sud, USA, Pays africains, provinces… Photographies qui révélaient ce coté de rencontres humaines mais aussi des espaces quasi déserts ; solitude voire isolement.

Nous connaissons les thèmes de prédilections de Raymond Depardon : « San Clemente » (1982), « Délits flagrants » (1994), « Déserts » (2000), « Profils paysans » (2001 ; 2005), « 10è chambre - instants d’audience » (2004), « Donner la parole » (2008), « La France de Raymond Depardon » (2010), « Les Habitants » (2016). Et beaucoup beaucoup d’autres, sans parler de la réalisation d’un film en 1989 avec Sandrine Bonnaire, « La captive du désert », qui relate la captivité de Françoise Claustre enlevée au Tchad, otage que Depardon avait interviewée durant sa captivité.

Durant les 12 jours qui suivent l’hospitalisation sous contrainte les patients peuvent parler dans une salle d’audience de l’hôpital à un juge dit juge des libertés et de la détention (ce dernier terme équivoque, un patient parlant inévitablement de « sa mise en prison »).

Ce sont ces entretiens, brefs, qui se succèdent, dix je crois, auxquels assistent le spectateur. Nous pouvons nous demander pourquoi ? En effet l’aspect automatique et successif est patent, associé pour nous à un contenu très limité de fait – le juge répète qu’il est là uniquement pour voir si la procédure d’internement est valide, bien exécutée, qu’il est là de façon purement formelle, le mot est  repris plusieurs fois dans le documentaire. C’est vrai mais pas seulement. Ceci est dit par les juges au début de l’entretien, comme il se doit, comme nous pouvons le faire lors d’une expertise : tout ce qui est dit fait parti de l’expertise et sera retranscrit. L’honnêteté, la clarté des positions et des motifs de la rencontre sont posés. Cependant ce « formel » énoncé par les juges l’est aussi lorsqu’ils sont, cela se perçoit, gênés face à certains dires des patients.

Ce qui peut orienter vers le pourquoi Depardon filme cela. Tout d’abord les « enfermements » (mot qui donna « infirmerie ») ont un contrôle judiciaire, les patients peuvent rencontrer un juge, ils peuvent même, cela leur est énoncé, faire appel ensuite de la décision. Avant 12 jours, et tous les 6 mois, 8 jours avant leur échéance.

Mais aussi les juges ont pour mission d’écouter ces personnes « incarcérées », c’est à dire d’éviter qu’elles le soient de façon injustifiées. Et c’est ici que le bât blesse. Les juges ne cessent de dire qu’ils ne sont pas médecins et qu’il ne leur appartient pas de faire un diagnostic. Ambiguïté de la situation, et là vient le « formel » de leur position : les certificats médicaux sont rédigés, ils ne le sont pas par un seul et même médecin, point d’importance que les juges opposent à juste titre aux patients qui contestent « les » psychiatres et leur jugement ou plutôt leur diagnostic. Cela est inscrit dans la loi, il faut plusieurs certificats, de médecins différents, et n’ayant aucun lien avec l’établissement ni avec personnel, ni avec famille du patient. La loi de base, du 30 juin 1838, loi si décriée bien qu’élaborée après des discussions longuement réfléchies, fut lente à remplacer tant elle prévoyait et répondait aux difficultés des hospitalisations sous contrainte, sans consentement ; elle fut d’ailleurs plutôt ré-aménagée que remplacée. Peut-on en dire autant aujourd’hui… ?  La loi du 27 juin 1990 relative aux droits et à la protection des personnes hospitalisées du fait de troubles mentaux et à leurs conditions d’hospitalisation s’est vue adjoindre une loi du 5 juillet 2011, le film documentaire faisant référence il me semble à la loi du 27 septembre 2013 laquelle vise à modifier certaines dispositions de la précédente. La réforme permet la mise en conformité de la loi avec les exigences définies par le Conseil constitutionnel dans ses décisions du 26 novembre 2010 et du 14 juin 2011, en prévoyant notamment ce contrôle obligatoire du juge.

La loi donne ainsi la parole à la défense.

Nous voilà dans une position de spectateur exceptionnel, presque de voyeur (même si les noms ont été modifiés ; mais visages, et propos, sont parfois intimes), nous assistons au défilé de ces « rencontres », de ces paroles de la défense libérées… Entre ces brefs entretiens, 10 sur 72 filmés paraît-il à l’hôpital du Vinatier à Lyon (quel fut le choix ?), comme au début du film, un pas lourd et lent nous promène dans des couloirs à la couleur blafarde, déserts (Depardon !), ou plutôt sans âme qui vive, si ce n’est parfois une silhouette d’aide soignante, furtive. D’autres images, allées évanescentes éclairées dans le brouillard par un halo pâle de lampadaire mélancolique, des enclaves extérieures enserrées par de hauts grillages anonymes, ternes et froids fils de fer, pluie et brouillard toujours (le film est tourné fin 2016), ces images plongent dans la misère humaine. Telle celle, lente, incessante, humide, silencieuse, automatique, indécente, de cet homme, silhouette longiligne qui tourne en rond dans un espace restreint mais aéré sans horizon.

Il tourne en rond – depuis quand ? – la caméra s’y attarde – combien de temps ? Le temps n’existe sans doute pas. Ou trop. 12 jours oui mais… et ensuite ? Le temps auquel nous renvoie le titre s’installe en effet dans ce documentaire. Des vies en attente, en suspend. Climat gris, pesanteur et lenteur à l’encontre de ces histoires dévoilées - à peine - dans les entretiens, violences, agitations, errances, harcèlements (au travail, ce qui interroge : persécution délirante ou réalité à étouffer ?).

L’avocat de la défense joue son rôle, seulement… Brièvement. Que peut-il face aux histoires, aux délires, aux violences d’il y a… 12 jours ? Mais il est là, à coté. Evidemment la personnalité de chaque juge est là, elle aussi. Certain font froid dans le dos… La plupart jouent leur scène, les papiers sont en règle, ceux des médecins. Ceux des admissions. Confrontations émouvantes de l’impuissance et du pouvoir. De la misère humaine et de l’administratif bien plus que de la justice. Air du temps…

Dans le film les « exemples » sont assez identiques, les patients, malades graves, resteront encore quelques temps. Histoires différentes évidemment mais un curieux aspect d’uniformité. Le documentaire ne parle pas – est-ce du passé ? – de ces jugements des juges qui ont autorisé la sortie de quelques patients, passant à coté de la maladie mentale, patients qui sont revenus…  quelques temps plus tard. « Nous ne sommes pas médecins » disent les juges du film.

Depardon ne dénonce rien, il montre (autorisation exceptionnelle lui fut accordée). Il montre la grisaille et la faiblesse de l’espoir mais l’espoir. Il montre la confrontation des pouvoirs et de la misère, de la puissance et de la révolte écrasée y compris et surtout par le bouillard intérieur, sans doute par l’autre aussi. Il montre et fait entendre des paroles de l’écart, « inutiles », il montre l’impuissance et l’impossible, des patients, des juges, des avocats, des psychiatres. Et pourtant tout cela vit sous nos yeux, paroles à écouter, mais aussi paroles à contenir, ne pas l’oublier. Comportements de « péril imminent » inacceptables dans une société ; point focal (Depardon est photographe) où la folie convoque le soin et la loi. L’ordre intérieur et l’ordre social. Regard froid et cependant dévoilé ainsi que la parole. Le brouillard et la couleur terne (apaisante ?) en opposition à la passion, au pathos, au tragique.

Bien sûr le documentaire n’est pas neutre : un mot de Michel Foucault en exergue rappelle s’il le fallait que la folie est entre nous, entre les hommes (et les femmes puisqu’elles y tiennent !), de l’un à l’autre. La musique, assez jolie, d’Alexandre Desplat s’installe alors que le début du documentaire laisse entendre le lourd claquement des portes et des verrous qui se referment. La camera traine ses guêtres, et au décours des couloirs surprend des sangles solides et larges qui attendent sur un lit, tristes compagnes de nuits et de jours… Un collègue bien placé en haut lieu me disait son désarroi et sa colère de constater depuis quelques années lors de visites « d’HP » la recrudescence des attachements physiques… A quoi cela peut-il bien être dû ? Aux fous sans doute… !!!

Le film de Depardon est curieux. Esthétique, douloureux, monstratif, réaliste au sens pictural et évènementiel, témoignant de l’ambiguïté des places et des jugements pourtant indispensables. Monstratif du coté à la fois humain et déshumanisé de la vie. Cela ex-iste !

Pour l’aspect référentiel notre association a publié par exemple trois numéros du JFP (Journal Français de Psychiatrie, chez érès) qui se rapprochent du documentaire de Depardon.

- N° 13 (4e trimestre 2000) Faut-il juger et punir les malades mentaux criminels ?

- N° 23  Qu’appelez-vous dangerosité ?

- N° 38 (2013) Retour sur la loi du 5 juillet 20

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