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Bernard Vandermersch sur la Leçon III de L’Insu que sait de l’Une bévue s’aile à moudre. Il y a certainement une vérité de l’espace

Date publication : 23/06/2016
Dossier : Dossier de retour du Séminaire d'hiver 2015

Bernard Vandermersch sur la Leçon III de L’Insu que sait de l’Une bévue s’aile à mourre

Il y a certainement une vérité de l’espace

Bonjour. Je me suis aperçu ce matin qu’en fait on travaille toujours à partir de quelque chose de refoulé et que ce qui tracasse Lacan, en tout cas ce qui me tracassait dans ce séminaire, c’est en fait une question par laquelle j’ai commencé à parler ici, à l’Association, à savoir la psychosomatique. J’avais intitulé à ce moment-là ce quasi-premier exposé : « Inscrit, montré, non articulé » et j’avais mis en exergue cette citation de Wittgenstein : « Ce qui peut être montré ne peut pas être dit ». Ça devrait nous émouvoir un peu quant à nos schémas…

Je vais donc commenter cette phrase du séminaire :

Il y a certainement une vérité de l’espace qui est celle du corps, le corps dans l’occasion est quelque chose qui ne se fonde que sur la vérité de l’espace,

Cette phrase a une allure « möbienne ».

Je vais rapidement rappeler le fil de cette leçon, si vous voulez bien.

On peut découper un tore selon un tracé en double boucle, ce qui produit une bande de Jourdan que Lacan appelle double bande de Möbius ; ce qu’il ne devrait pas faire d’ailleurs, ça n’a rien d’une bande de Möbius puisqu’à la différence de la bande de Möbius, elle est biface et elle a deux bords ; et elle est orientable –Voir Fig. 1

Alors voilà le tore, il est un peu raplati, la preuve que c’est un tore c’est que j’y ai mis à l’intérieur quelque chose, qui est d’ailleurs une bande de Möbius. Je vais l’enlever, sacrifions !

Voilà mon tore et Lacan s’aperçoit que quand on le découpe suivant une bande en double boucle, on obtient une double bande de Möbius (Fig. 1). Et, surgit un dilemme qui arrête Lacan et que je vais formuler un peu différemment : on peut recoller cette bande biface sur son propre bord de façon à reconstituer le tore. On peut recoller cette bande biface mais, en fait, j’ai deux options : l’une reconstitue le tore tel qu’il était, blanc à l’extérieur, rouge à l’intérieur (Fig. 3), l’autre reconstitue le tore en le retournant, la face interne devenant externe : il devient rouge à l’extérieur et blanc à l’intérieur (Fig. 2). Ce qui peut être montré, ne peut pas être dit… je ne sais pas ce que je n’ai pas dit.

Cela sans changer de point de vue dit Lacan, c’est-à-dire que je suis toujours dans l’espace d’un point de vue de Sirius à regarder ce tore. Je n’ai pas changé mon axe et pourtant ce qui était devant est devenu derrière, ce qui était derrière est devenu devant. Imaginez une situation dans laquelle vous voyez une maison avec un arbre devant et tout d’un coup vous voyez la maison, l’arbre est derrière.

Quelle option est la vraie ? Est-ce que c’est le tore avec la couleur rouge à l’extérieur et le blanc à l’intérieur ou l’autre ? Quelle option est la « vraie » entre guillemets ? Il a fallu faire passer une boucle devant l’autre et selon que j’ai fait passer, dit Lacan, la page I devant la page II ou l’inverse, la page II devant la page I, à condition de recoller les deux bords bien sûr, j’ai refait le tore tel qu’il était ou je l’ai retourné, c’est donc un des modes du retournement du tore.

Pour Lacan cette évidence produit une suspension. Comment du même point de vue ce qui est devant peut-il passer derrière, l’intérieur devenir extérieur ? Cette mise en évidence, dit-il, suppose un savoir-faire du « type bévue », qui ne va pas sans la possibilité de l’inconscient, de l’une‑bévue donc, qu’il définit comme ceci, « le principe de savoir qu’on sait sans le savoir ».

Évidemment, je peux souhaiter faire ça en le sachant et non comme lapsus, auquel cas il faut trouver un « moyen de distinguer ces deux cas ». Je ne dirai pas que Lacan nous donne la solution, mais il introduit à ce moment le fond, pour lui, de la question de cette distinction qui l’intéresse là. « L’intérieur et l’extérieur [du tore en l’occasion…], sont-elles des notions de structure ou de forme ? ». Autrement dit, cette opposition, alors là je vais trancher un peu trop vite, relève-t-elle du réel (la structure) ou du sens et de la vérité, que j’associe à la forme. Je suis toujours dans la distinction, qui va être l’axe de mon exposé entre vérité et réel. Incidemment, le mot réel n’existe pas dans les langues anciennes, si vous cherchez dans un dictionnaire français-latin, pour réel vous trouvez toujours verus, vrai.

Je crois savoir, bien qu’il en fasse peu état, que Lacan a été assez touché par la découverte qu’on pouvait retourner une sphère ou un tore sans les trouer. Ce sur quoi il insiste est que ça dépend de la conception qu’on a de l’espace, voire de « la vérité de l’espace » et, dit-il, « Il y a certainement une vérité de l’espace qui est celle du corps. » Alors, est-ce qu’il affirme ainsi le primat du corps dans la conception de l’espace ? Non point, puisque le propos s’inverse immédiatement pour dire :

- « Le corps dans l’occasion est quelque chose qui ne se fonde que sur la vérité de l’espace, […] »

- « […], c’est bien en quoi la sorte de dissymétrie [c’est le mot qu’il emploie, dissymétrie] que je mets en évidence a son fondement. […] La question que je voudrais avancer cette année est exactement celle-ci, est-ce que la dissymétrie du signifiant et du signifié est de même nature que celle du contenant et du contenu, qui est tout de même quelque chose qui a sa fonction pour le corps ? »

Il suffit de voir les problèmes d’apprentissage du sevrage et de la propreté pour comprendre que ça a une certaine importance, le contenant et le contenu, pour le corps. Le mot dissymétrie est-il bien choisi ? À propos de cette énigme qu’un intérieur puisse devenir extérieur d’un même point de vue, Lacan évoque autre chose, une sorte de dissymétrie concernant le corps –mais là il y a une sorte de glissement puisque ce n’est plus l’opposition intérieur-extérieur mais contenu-contenant ce qui n’est pas pareil – mais aussi celle de la structure et de la forme, du signifiant et du signifié. Voyez que, sur cette opposition, il y a un empilage d’oppositions de termes, qui ne font pas forcément une série homogène de chaque côté. En tous cas, et pour la suite de mon exposé, ce mot de dissymétrie évoque plutôt pour moi la question de l’hétérogénéité des espaces, de l’espace du corps par rapport à celui de l’objet a. Ceci à partir de la topologie des surfaces et on pourra discuter de ce qu’apporte le nœud borroméen sur cette position.

Comment la forme peut-elle par suggestion « falsifier » la structure, nous dit-il ? Le dessin habituel du tore de Klein sous la forme d’une bouteille [Fig. III-6b du livre], selon Lacan, cette représentation masquerait le fait que l’endroit se raccorde avec l’envers. Lacan lui préfère le dessin III-6a du livre que vous avez dans les mains, qui d’ailleurs est moins évident à lire, mais qui effectivement suggère la bande ou les deux bandes de Möbius qui constituent la bouteille de Klein. Vous savez qu’une bouteille de Klein c’est une bande de Möbius qui se referme d’une certaine façon, ou deux bandes de Möbius qui s’accollent.

« Voilà [donc] les questions que je pose, dit Lacan, et que j’espère pouvoir résoudre cette année. […] quelque chose de fondamental pour ce qui est de la structure du corps, ou plus exactement du corps considéré comme structure [souligné par BV]. Que le corps puisse présenter toutes sortes d’aspect qui sont de pure forme », dit-il, et vous voyez que le cross-cap, la bouteille de Klein, tout ça, ça ressemble à des corps, la bouteille de Klein avec son goulot et son culot, ce sont des corps, « Que le corps puisse présenter toutes sortes d’aspect qui sont de pure forme, que j’ai tout à l’heure mis sous la dépendance de la suggestion, voilà ce qui m’importe. [La question de la suggestion aussi] La différence de la forme, de la forme en tant qu’elle est toujours plus ou moins suggérée avec la structure, voilà ce que je voudrais cette année mettre en évidence pour vous. »

Donc voilà le contexte des questions de Lacan, et ce à quoi je vais répondre peut-être d’une façon un peu décalée. D’abord, l’espace c’est quelque chose qui intéressait Freud, vous savez qu’il a écrit des topiques mais, je crois que c’est à la fin de sa vie, on a retrouvé des notes dans lesquelles il dit : « Il se peut que la spatialité soit la projection de l’étendue de l’appareil psychique. Aucune autre déduction possible. Psyché est étendue, mais n’en sait rien. ». Où Freud affirme contre Descartes que la psyché, donc l’inconscient, est une affaire d’espace.

La question de la dissymétrie entre l’espace de la pensée consciente et celui de l’inconscient, le problème de la double inscription par exemple, a tourmenté Freud qui, lui, l’imagine avec son « œuf », où se trouve une opposition intérieur-extérieur, superficiel-profond.1 Je voulais vous montrer l’œuf, mais vous le connaissez, il se trouve dans la 31ème conférence et il est un peu modifié dans « Le moi et le ça », mais c’est le même œuf. D’ailleurs c’est assez amusant parce qu’il y a un endroit de l’œuf où il y a deux barres parallèles, très serrées, et si vous redressez un peu la chose ça pourrait représenter un cross-cap. Sauf que, évidemment, il rate la chose puisque il s’agit là, non pas d’un cross-cap mais d’une frontière, une frontière incomplète entre le Ich et das Es.

Fig. Œuf dans la 31ème conférence

Lacan lui, dans La science et la vérité, première leçon de L’objet de la psychanalyse en 1965, estime avoir résolu le problème, avec une petite pointe de triomphe : « [… la] division expérimentée du sujet, comme division entre le savoir et la vérité, [et en] l’accompagnant d’un modèle topologique, la bande de Möbius […] ».2

Alors, cette division du sujet entre savoir et vérité, qui pour lui est la question de la double inscription entre inconscient-conscient :

« Elle est tout simplement dans le fait que l’inscription ne mord pas du même côté du parchemin, venant de la planche à imprimer de la vérité ou de celle du savoir.

Que ces inscriptions se mêlent était simplement à résoudre dans une topologie : une surface, où l’envers et l’endroit sont en état de se joindre partout, était à portée de mains. » 3

« […] nul langage ne saurait dire le vrai sur le vrai, puisque la vérité se fonde de ce qu’elle parle, et qu’elle n’a pas d’autre moyen pour se faire.

[…]

Ce manque du vrai sur le vrai, […] c’est là proprement la place de l’Urverdrängung [donc d’un manque radical. Ce qu’il dit d’ailleurs] […] Mais il n’y a pas d’autre vrai sur le vrai à couvrir ce point vif que des noms propres, celui de Freud ou bien le mien, – ou alors des berquinades de nourrices […]. »4

Ce qui nous indique ceci, c’est que nous ne pouvons pas détacher le travail de lecture de Lacan du désir-même de Lacan, c’est toujours au nom de… que nous travaillons. Et peut-être que chacun doit aussi se mettre un peu sur le même banc.

« La vérité comme cause [nous dit-il], allez-vous, psychanalystes, refuser d’en assumer la question, quand c’est de là que s’est levée votre carrière ? »5

La vérité comme cause, c’est ça qui me semble très important, « la vérité, dit-il, de la souffrance névrotique, c’est d’avoir la vérité comme cause. »6 C’est-à-dire que la question de la vérité, c’est quelque chose qui se pose, en tout cas aux névrosés, et… de la rater cette question rend le destin psychotique beaucoup plus, comment dire, soumis à la réponse du réel.

« Il y a certainement [donc] une vérité de l’espace […] »7. Qu’est-ce que l’espace peut bien avoir à faire avec la vérité ? Vérité d’ailleurs, qui semble avoir perdu un peu de son prestige depuis le séminaire que je viens de citer. Il s’agit de voir comment cette vérité comme cause va se retrouver dans cette vérité de l’espace qui est celle du corps. Cela va dépendre des structures subjectives.

Et d’abord je note qu’il s’agit de vérité de l’espace et non de réel de l’espace. Mais il n’y a pas de doute qu’il y a un réel de l’espace, on ne fait pas n’importe quoi dans un espace à trois dimensions avec des cordes, par exemple. Que serait le réel de l’espace du sujet, sinon celui de sa structure, ce qu’il peut faire avec ? Faut-il identifier alors l’opposition vrai-réel à l’opposition forme-structure, associées dans le même sac ? J’allais dire vrai, sens, forme et imaginaire, pour les opposer à réel, topologie et structure. Il ne faudrait peut-être pas le faire trop rapidement.

Faut-il que je passe sur la question du temps ? Parce que Lacan dira que, pour finir, la topologie c’est ce qui supporte la structure, la topologie c’est le temps. Mais c’est quelque chose qui jusque-là, n’a pas été très développé. Ce que dit Lacan dans RSI, ce qu’il disait dans la leçon du 10 décembre 1974 :

« J’avance dès aujourd’hui, ce que, dans la suite, je me permettrai de démontrer […] : le nœud borroméen, en tant qu’il se supporte du nombre trois, est du registre de l’Imaginaire [ça c’est curieux] – c’est en tant [dit-il] que l’Imaginaire s’enracine des trois dimensions de l’espace. »8

L’espace est donc d’abord en tout cas quelque chose qui a le plus étroit rapport au nombre, puisqu’il se définit entre autres propriétés, par le nombre de dimensions qu’il « possède ».

Le corps humain, au sens ordinaire, et il en a été question hier je crois avec Thatyana Pitavy, le corps humain au sens ordinaire est quand même capable de se déplacer en bloc dans un espace physique tempéré, a affaire à au moins trois espaces différents :

- Celui du symbolique, qui est à deux dimensions, et bizarrement, c’est ce premier corps du symbolique, nous dit Lacan, qui fait le second, le corps naïf, au sens naïf de s’y incorporer (Radiophonie, Scilicet 2/3, p. 61). Si on a un corps, c’est un fait du symbolique, comme d’ailleurs pour toute possession.

- Celui de l’imaginaire, dont Lacan dit qu’il s’enracine des trois dimensions, mais il disait aussi que le sujet s’imagine son corps comme un gant qu’on puisse retourner. Le corps imaginaire, c’est celui aussi qui peut se projeter dans le miroir et qui me semble s’accommoder assez bien de deux dimensions, comme le montre le cinéma et tout ce qu’on voit là sur l’écran.

En tous cas ces deux corps sont en fait intriqués et constituent pour une part notre corps fantasmé et participent aussi à notre « schéma corporel » neurologique. Les faits de neurologie rapportés par Catherine Morin montrent l’intrication de l’image du corps lié aux gnosies et du corps fantasmé ; c’est-à-dire que celui qui a des lésions, des gnosies, a aussi un corps, une représentation du corps complètement déformée avec un discours qui devient très bizarre. C’est à ce corps du fantasme que Lacan donnait la structure du cross-cap, qui est une surface à deux dimensions immergée dans un espace à trois dimensions.

- L’espace du corps réel, celui qui reste inaccessible, qui est quand même un volume de chair enfermé dans un sac grossièrement torique, possède trois dimensions et se meut sans trop de difficulté, mais sans trop savoir comment, dans un espace lui-même à trois dimensions. Ce corps réel, se manifeste par ailleurs dans sa profondeur et ce sera surtout dans la maladie ou la jouissance, enfin, c’est comme ça que je le vois.

Un sujet donc, est cette fiction qui surgit d’un certain lien entre ces trois corps.

Dans la mesure où le réel échappe au sujet, l’espace s’éprouve à l’ordinaire comme une articulation de symbolique et d’imaginaire qui fait sens et qui, en fait, n’est qu’une extension du corps. Nous avons un sens de l’espace, et ceux qui n’ont aucun « sens de l’orientation » comme on dit, ont un sens de l’espace qui privilégie sans doute son abord par la chaîne signifiante, plutôt que par des repères météoriques.

Comme l’espace du sujet relève d’une construction qui fait sens et témoignage de sa consistance, on peut donc parler de vérité du corps. La vérité, c’est que ça a à voir avec la consistance. Mais il n’y aurait pas de vérité de cet espace, s’il n’y avait un réel au cœur même du symbolique qui fait qu’il n’y a pas de vrai sur le vrai.

D’autre part, c’est un fait que le corps vécu par le parlêtre est quasiment en permanence plus ou moins pris dans un certain malaise, au point que la moindre des politesses est de demander à la connaissance de rencontre : « Comment ça va ? ». À quoi il est de bon ton de répondre avec modération.

Alors, hypothèse explicative de cette affaire ou délire topologique ?

L’espace du corps au sens ordinaire s’accommode mal de l’espace du corps du langage. Je me souviens que Pierre Benoit, à l’École Freudienne, m’avait impressionné en faisant remarquer que le corps pâtissait du signifiant, il me semble qu’on peut l’aborder comme une affaire de topologie. Si le corps du symbolique structuré par le fantasme a bien une structure de plan projectif, et non de tore, il faut remarquer qu’il ne peut être logé dans l’espace du corps réel : notre corps à trois dimensions ne peut pas contenir ce corps fantasmé qui n’en a pourtant que deux : la ligne d’interpénétration du cross-cap (mais aussi de toutes les autres immersions du plan projectif) en témoigne ; autrement dit, bizarrement, cet espace à deux dimensions ne peut pas être compris dans un espace à trois dimensions. Il y a de l’excès, il faut donc « trouer » ce corps fantasmatique (pas le corps réel), il faut trouer le corps fantasmatique pour qu’il puisse se loger dans le corps réel, tout au moins quand le fantasme s’élabore, pour que ça « rentre » sous peine d’angoisse ou d’hypochondrie. Il y a quelque chose, donc, à en extraire et c’est peut-être pourquoi la castration semble inévitable au névrosé. Mais c’est la fonction de l’objet a de se servir des orifices pulsionnels pour cela, qui va en faire de vrais orifices, de vrais trous. Grâce à quoi une cohabitation entre ces deux corps, corps de savoir et corps de vérité, devient un peu moins souffrante ; il arrive même qu’on se sente bien.

Ce réel du discord des corps alimente la symptomatologie clinique et celle-ci varie avec chaque structure et, dans chaque structure, il y a des arrangements singuliers.

Alors, comment le corps est-il impliqué dans la vérité ?

Il y a donc un réel du symbolique et celui-ci est en excès sur la vérité, au sens où ce réel surgit comme dit Lacan dans les embrouilles du vrai. Impossible de dire le vrai sur le vrai ou de dire vrai du réel ; alors où va le vrai ?

« À la dérive, voilà où est le vrai quand il s’agit de réel » dit Lacan, 14 décembre 1976 9. Je traduis, pas besoin d’être très fort : dérive, drive, Trieb, la pulsion, à la pulsion donc, ce que vérifie la cure du névrosé. La pulsion est un effet du langage sur le corps, elle embrouille la satisfaction des besoins, même après que le fantasme ait organisé et soutenu le désir qui va se substituer à l’instinct. Cette impossibilité de structure de dire le vrai sur le vrai, c’est aussi ce qui fait la responsabilité du sujet à l’égard de son désir, mais aussi la diversité des structures à partir de la réponse qui y sera faite.

Alors, une fois n’est pas coutume, je vais commencer par la psychose. Ce qui caractérise la structure commune à toutes les formes de psychose, nous dit Freud, c’est un « même caractère essentiel et spécial : le détachement de la libido du monde extérieur et sa régression vers le moi. » 10 Mais ça peut régresser plus avant que le moi puisque dans la schizophrénie la régression, nous dit-il, peut aller « jusqu’à l’abandon complet de l’amour objectal [et vous savez que le moi est un objet pour la pulsion] et au retour à l’autoérotisme infantile » 11 tandis qu’elle s’arrête au stade du narcissisme pour la paranoïa, ce qui va d’ailleurs lui conférer ses idées de grandeur.

C’est donc, selon Freud, le lieu de la fixation de la pulsion qui permet de les distinguer : schizophrénie et paranoïa.

Fixation est ici aussi bien fiction, puisque c’est le lieu de la fixation qui détermine le mode de fiction qui soutient la vérité du sujet. Il y a donc structuralement absence de garantie – interne au symbolique – du vrai. Mais cette absence est précisément ce qui ouvre la question de la vérité et l’on voit que c’est le corps, avec la pulsion, qui doit répondre de la vérité. À chacun sa fiction qui repose sur une fixation.

Dans la schizophrénie, la fixation relève de l’auto-érotisme, c’est-à-dire d’un fonctionnement pulsionnel qui ignore le moi ; ça pose la question de savoir comment il se fait que ce moi se révèle si fragile, au point de céder au moment de vérité, c’est-à-dire généralement devant l’acte sexuel. On parle de corps morcelé mais j’ai connu aussi un patient qui s’était dessiné criblé de trous, donc corps troué, corps morcelé et l’on peut penser que ce morcellement témoigne que son corps imaginaire n’a pas pu faire le poids, son poids de vérité, devant le réel de l’incomplétude de l’Autre. Il y a dans ces cas de schizophrénie, une perte des diverses dimensions de l’espace du sujet, qui devient unidimensionnel et du coup, perte du bon sens et perte de la vérité ; « ils prennent les mots pour des choses, etc. ».

Ce n’est pas le cas des paranoïaques, mais aussi de beaucoup de paranoïdes il faut bien le dire ou de paraphrènes, qui gardent dans une certaine mesure un rapport à un corps unifié, au prix d’une fixation érotique à l’image du corps, beaucoup plus exclusive que chez un névrosé. Ce qui explique d’ailleurs la fréquente décompensation lors de la perte de ce support ou lors d’une atteinte narcissique chez un sujet déjà fragilisé par la rencontre avec la question du père et de l’autorité, car c’est cette image qui est convoquée impérativement comme lieu de la garantie. Mais d’être grosse de l’objet a non cédé, cette garantie absolue peut se trouver contestée de façon tout aussi absolue, comme dans le syndrome des sosies ou le syndrome de Fregoli, qui témoignent de façon éclatante de l’impossible cohabitation du corps spéculaire et de la vérité comme cause. Ou je reconnais sa forme mais ce n’est pas lui, c’est son sosie, ou c’est sa forme mais ce n’est pas lui, c’est son sosie, ou derrière des formes différentes c’est bien toujours lui. On voit bien ici le rapport disjoint entre vérité et réel. Il faut ajouter, que la parole de l’Autre subit cette même fixation-fiction, gélifiée, littéralisée, tout au moins dans certains secteurs, sous la forme d’un texte imaginé sans faille ; maladie de la causalité, nous enseigne Charles Melman. Ici, les trois dimensions de l’espace sont bien présentes, mais là où, se croisant, ces dimensions devraient se reconnaître comme différentes, elles fusionnent en une « mise en continuité ». Pour Lacan, il y a dans la paranoïa toujours un nœud pour enserrer l’objet pulsionnel, mais comme ce nœud n’est pour rien dans la tenue ensemble des trois dimensions, l’objet qui va s’y prendre (dans le nœud) ne fonctionne pas comme cause de leur lien et donc pas comme cause du sujet. L’hypocondrie psychotique se distingue de celle du névrosé car l’objet incarcéré n’a pas d’issue orificielle et ne vient en tout cas jamais en place de cause du désir du sujet, mais seulement d’objet éventuel pour la jouissance de l’Autre.

Chez le névrosé, c’est la fiction fantasmatique qui tient lieu de garantie de la vérité et elle s’appuie expressément sur le corps pulsionnel. Le départ entre névrose et paranoïa, c’est la mise en fonction des objets a comme substituts du garant manquant de la vérité et non plus celle de l’image spéculaire. Ça passe par un morcellement du corps, mais ce n’est pas le même que celui du schizophrène, bien sûr. Ces morceaux de corps – qui ne servent à rien ou qui ne servent plus à rien et c’est la condition – se constituent dans les zones érogènes et prennent leur valeur de vérité de se constituer aussi aux dépens de l’Autre. Ils sont autant métaphores de l’être qui manque au sujet, support donc de sa fiction-fixation, que de l’incomplétude de l’Autre. En effet, le sevrage tout comme l’apprentissage de la propreté, et je ne parle pas du regard et de la voix que Marie-Christine va sûrement développer, le sevrage tout comme l’apprentissage de la propreté concernent aussi bien la jouissance des parents que celle de l’enfant, et ces sevrages ou cet apprentissage de la propreté, donc le fait que ces objets, qui ne servent plus à rien vont venir en place de cause du désir et comme garant, substitut du garant manquant de la vérité. L’absence de garantie « naturelle » de la vérité se présente comme une béance angoissante. L’objet a garantit le névrosé, jusqu’à un certain point, d’un rapport à l’Autre, pour autant que l’Autre réel soutienne de son accord ces pertes de jouissance, c’est-à-dire soutienne tant soit peu son désir. Ça ne délivre évidemment pas le sujet névrosé des pièges du miroir, mais ça lui donne un peu plus de liberté à cet égard. Notons que si Lacan, n’avait pas dans la formule du fantasme (\$ à a) changé le sens de a « image du semblable » pour a « objet cause du désir », la théorie aurait induit une paranoïsation de la cure, qui est présente en germe d’ailleurs chez Freud dans l’idée de « vaincre les résistances », et surtout chez les postfreudiens. C’est à juste titre que Charles Melman nous dit que la théorie de l’objet a est anti-paranoïa et d’un précieux secours pour la direction de la cure.

Alors, je vais maintenant parler assez brièvement de l’opposition forme-structure.

Quand Lacan affirme que « le corps ne se fonde que sur la vérité de l’espace », son point d’appui est la dissymétrie que constitue selon lui l’opposition de la structure et de la forme. Et pour comprendre ce qu’il veut dire par cette vérité de l’espace, on peut rappeler qu’il parle de falsification quant au fait d’appeler le tore de Klein : bouteille de Klein. Pourquoi falsification et donc intrusion de la dimension de la vérité là où on s’y attend pas ? Parce qu’on a coutume, dit-il, d’en corriger la représentation pour « que ça fasse bouteille », pour que ça fasse plus vrai et en fin de compte pour que ça ressemble à un corps. La forme qu’il préfère suggère mieux sa structure möbienne ; mais, répondrais-je à Lacan, ne serait-ce pas falsification plus grande que de faire croire qu’une forme, pour être plus suggestive, donnerait accès immédiat à la structure ? C’est une question.

Exemples de l’indépendance apparente forme-structure :

- le groupe de Klein, dont vous avez entendu parler dans La logique du fantasme, c’est une structure commune qui permet de visiter toutes les formes d’accords de l’adjectif en français, par exemple, masculin, féminin, masculin-pluriel, féminin-pluriel ; c’est aussi la structure qui permet de visiter tous les cas de symétrie du rectangle, comme aussi bien les quatre façons principales de refermer une sphère. Aucun rapport de « forme » entre un adjectif, un rectangle, un trou dans une sphère. Oui, mais si la structure ne garde rien de la forme de ces objets, d’ailleurs abstraits, parce qu’il ne s’agit pas, dans l’exemple de l’adjectif, de l’adjectif lui-même, mais des relations entre ses différentes formes, on peut donner à cette structure une forme, c’est-à-dire le tétraèdre muni de flèches.

- Deuxième exemple, le cross-cap (Fig. 4), la figure romaine de Steiner (Fig. 5), la figure de Boy (Fig. 6) sont trois formes différentes du plan projectif.

Voilà trois objets apparemment différents, enfin ces trois objets sont intrinsèquement le même objet. Ou plutôt ce sont trois immersions différentes d’un même objet, le plan projectif, dans un espace à trois dimensions. Le plan projectif est une surface qui résulte de l’identification des points diamétralement opposés d’une sphère. On s’est demandé comment le représenter. Comme vous voyez, aucune des trois solutions n’est satisfaisante : en fait le plan projectif ne rentre pas dans l’espace à trois dimensions, il faut interpénétrer la surface. De ce fait il y aura des points doubles, et même un point triple pour la figure de Boy et pour la figure de Steiner.

Un point double veut dire qu’en ce point unique de l’espace 3D viennent se loger deux points distincts et éloignés l’un de l’autre de la surface appelée plan projectif.

Bon, alors voilà, c’est simplement pour vous montrer que la forme ne guide pas tellement pour voir la structure dans beaucoup de cas. Ces formes différentes d’une même structure sont dues donc, à une incompatibilité d’espaces, entre l’espace à trois dimensions et le plan projectif. Elles résultent d’un forçage, de la volonté de les immerger pour en avoir une représentation. L’intérêt de ce deuxième exemple est que Lacan a pensé se servir des singularités du cross-cap, vous savez ce petit point là au milieu, le point F pour centrer l’objet a . Autrement dit l’objet a, la vérité comme cause se guide sur la phallus qui est lui-même présent comme un artéfact de l’immersion. Vous voyez que ce point F, d’abord, il y en a deux dans le cross-cap ( il y a une deuxième singularité en haut), dans la figure de Boy il n’y en a pas, et dans la figure de Steiner il y en a six. 6 phallus, 2 phallus, 0 phallus selon le mode d’immersion.

Quand Jean-Pierre Petit a montré à Lacan qu’il y avait deux points F interchangeables dans le cross-cap, ça l’a un peu perturbé, et surtout la figure de Boy qui n’en possède aucun. J’ai démontré il y a quelque temps déjà, je crois, qu’il y avait chez Lacan trois interprétations topologiques différentes du phallus, qui ne se recouvraient pas nécessairement : le point fixe de la transformation continue en lui-même d’un espace fermé (Théorème de Brouwer), l’une des singularités fortes du cross-cap (le point F du cross-cap) et l’au-moins-un point möbien du plan projectif (propriété intrinsèque, indépendante de toute immersion).

Ce que je crois, hypothèse ou délire, c’est que la vérité est ici liée non pas à l’espace mais à un conflit d’espaces, conflit dont notre corps fait les frais et qu’on appelle jouissance. Le corps n’est pas que forme, il peut être considéré comme structure dit Lacan. Mais cette structure inclut une articulation pénible entre espaces différents, une dissymétrie. Cette dissymétrie, mais le mot est sans doute un peu faible, hétérogénéité conviendrait peut-être mieux, est déjà là dans le schéma optique, entre l’espace du « corps bouteille » et celui de l’objet a, entre celui du vase et celui des fleurs.

Le progrès de la topologie des nœuds par rapport à celle des surfaces est qu’elle serait, nous dit Lacan, présentation de la structure et s’affranchirait encore plus de la forme, de la forme du corps [parce que toute forme reproduit la forme du corps] …ou le devrait ; mais quand je vois avec quel soin, on se met à dessiner le nœud borroméen pour qu’il ressemble à quelque chose, c’est-à-dire à un corps, il semble bien qu’on ne s’en affranchisse pas si aisément !

Surtout, avec le nœud, Lacan réintroduit paradoxalement une lecture sur plan, une lecture eulérienne, un peu figée mais que nos collègues, dont Jean Brini, s’emploient à animer. Tout se passe comme si le nœud borroméen dans sa prétention à ne pas faire modèle mais présentation directe du réel venait à éluder la question de la vérité, essentielle au sujet.

Mais celle-ci ressurgit sans cesse. Le phallus, que Lacan ne figure pas très clairement dans le nœud borroméen, réapparaît dans Le sinthome pour vérifier le faux trou de tout nœud borroméen. C’est d’ailleurs dans Le sinthome que Lacan reprend toute la question de la vérité et de ses embrouilles, sans d’ailleurs le secours du nœud.

Je fais donc cette autre hypothèse que si la notion de vérité s’aborde mal avec le nœud borroméen, c’est que le nœud borroméen ne souffre pas de conflit d’espace. Les trois dimensions R S I du sujet s’accordent trop bien avec les trois dimensions de l’espace. C’est en tout cas la réintroduction d’un tore surface dans le nœud borroméen qui permet à Lacan, non pas de reposer la question de la vérité, elle a toujours été là, mais de la poser avec la topologie.

Signifiant, signifié.

Je ne voudrais pas terminer sans rappeler l’importance qu’avec Lacan nous accordons à la primauté de la structure sur la forme en ce qui concerne la clinique et l’interprétation psychanalytique. Cela ne veut pas dire ignorer la forme, mais lui laisser le temps de suggérer ce qu’elle a à suggérer pour mieux la laisser se faire subvertir par une bévue, bévue spontanée ou prétendue calculée. L’interprétation psychanalytique se présente en effet comme une bévue liée à l’intrusion de la structure dans la forme, qui fait que l’analysant peut avoir l’impression que l’analyste n’a rien compris à ce qu’il venait de dire. Cette bévue fait valoir au minimum l’équivoque signifiante. Mais si elle ne fait pas mieux que cela, il vaut mieux que ça ne se répète pas trop souvent, au risque de tomber dans l’effet ‘Yau de poêle. Mais elle peut faire mieux que ça, elle peut faire le tour de la structure, « et c’est là encore une question, dit Lacan, qu’est-ce à dire que de faire une découpure qui intéresse toute la surface ? ». Car à être trop prudente, la découpe ne concernera que la partie sphérique de toute surface (localement toute surface est un morceau de sphère), interprétation « nunuche », disait Marc Darmon à notre séminaire. Mais l’interprétation voulue équivoque sur un terrain paranoïaque par exemple pourra rater aussi bien son effet.

Il s’agit ici donc de la dissymétrie du signifiant et du signifié qui reste énigmatique dit Lacan, et dont il se demande si elle est de même nature que celle du contenant et du contenu « qui a sa fonction pour le corps ».

Un texte « signifiant » a-t-il un contenu « signifié » ? Un texte est-il un contenant ? Du point de vue de l’information, ça semble indiscutable, mais c’est en tant qu’il ne s’agit pas de signifiant à ce moment-là, des signifiants du texte. Le signifiant n’informe pas, il représente et produit de l’entropie. Une interprétation analytique a-t-elle un contenu qui soit opposable au contenant ? La question semblait résolue avec l’espace möbien. Comme le disait Marc Darmon à notre séminaire, de l’autre côté du signifiant, de la bande, c’est encore du signifiant, le signifié est ailleurs. L’interprétation était donc une coupure dans cet espace, faisant valoir qu’il existait (imparfait) une autre face. Mais le plus important à mon sens est qu’elle laissait entrevoir, dans la coupure, un autre espace, celui de l’objet a, espace insensible aux effets symétrisant du miroir, échappant à toute spéculation et introduisant à l’origine du temps du sujet.

Voilà, je vais terminer là-dessus.

(applaudissements)

Jean-Marie Forget — Il n’est pas très facile de reprendre tes propos mais je trouve qu’il y a quelque chose de tout à fait précieux que tu nous apportes, notamment dans l'articulation clinique, avec ces nœuds et il y a un point que j’ai trouvé tout à fait vif, un fil que je trouve intéressant que je te proposerai, c'est quand tu soulignes comment c'est l'extraction de l'objet qui permet l'articulation de deux champs complètement hétérogènes, que ce soit l'espace ou le corps, à trois dimensions et la dimension du fantasme qui est à deux dimensions. Et ça il me semble que c’est un fil, d’abord important et il me semble que si on le rapporte à la clinique aussi, dans le fil des éléments cliniques que tu évoquais, je pensais également aux mélancoliques avec qui on fait un travail et qui au moment où la perte de l'objet ressurgit nous montrent que tout le travail qu'on faisait avec eux, tombe. Et cette hétérogénéité des chances dans lesquelles on était à travailler par rapport à ce qu’il en est du psychisme du mélancolique apparaît clairement.

Il y a un point aussi tout à fait important puisque tu ramènes les choses du côté de la pulsion, cette extraction de l'objet qui joue dans le champ de la pulsion, tu soulignes comme c'est important qu'il y ait un autre qui soutienne le sujet dans cette restriction de jouissance. Et ça c'est un élément important par rapport à la clinique actuelle, il me semble qu’il y a une exigence qui se pose en analyse d’une manière tout à fait particulière.

Et puis aussi puisqu'on est dans le champ d’extraction de l'objet du côté de la pulsion, je me demandais est-ce qu’il y a une illustration, dans le fil de la logique pulsionnelle, de ce qui se joue, parce que l’extraction de l’objet, c'est le bouclage de la pulsion en quelque sorte. Et donc est-ce qu’il y a une illustration d’un retournement dans ce temps qu'évoque Freud et que reprend Lacan, qui est ce temps où quand il y a le bouclage de la pulsion, le sujet en devenir qui va être le sujet nouvellement advenu, s'identifie à l'Autre en tant que structure langagière. Il allait chercher l'Autre en tant que structure langagière, enfin, d’une certaine manière il y a un effet d'après coup, là, il y a une temporalité qui se joue mais il y a un jeu d'identification que Freud évoquait comme une identification transitive qui est quand même quelque chose de très particulier et que là ce serait une illustration d'un retournement. Voilà.

B. Vandermersch — D'abord je voulais dire que cette histoire d'incompatibilité d'espaces, je crois que c'est Marc Darmon et peut-être d'autres qui m'en avaient fait la remarque, ils avaient insisté sur cette énigme qu'un petit espace à deux dimensions ne tienne pas dans l’espace à trois dimensions. Donc je ne sais pas à qui je dois cette idée mais je voulais rendre à César ce qui est à César. Bon.

Deuxièmement : la mélancolie. Tu soulèves une question complexe parce que la mélancolie est toujours entendue à partir de Freud comme la question d'une perte, alors que topologiquement, c'est un trop-plein. C'est une fermeture. Parce que ce qui se perd, c'est une perte. C'est-à-dire c'est quelque chose d'un manque qui se perd et qui aboutit à une structure... mais c'est assez complexe. Et c'est vrai que je n'ai pas abordé le cas de la maniaco-dépressive ni d'ailleurs de celui de la psychosomatique. Mais à propos de la psychosomatique je me souviens que j'avais dit quelque chose dans ce premier article qui avait un peu surpris et qui n'avait pas été très bien compris. Ça s'appelait « Le phénomène psychosomatique a-t-il un sens ? » et je disais : « c'était le comble du sens, le comblement du sens ». Et le comblement du sens, ça fait perdre la notion de la vérité, de la question de la vérité.

Pour en revenir au retournement de la pulsion, effectivement j'aurais pu parler dans le cas du névrosé de cette solution névrotique de fournir cette garantie de la vérité et tu me fais penser à ceci: c’est que si le névrosé s'intéresse tellement à la question de la vérité, c'est qu’effectivement son ex-sistence est liée à un certain rapport à l'Autre, à la chaîne signifiante. Et comment avoir un rapport à une chaîne signifiante qui ne veut qu'une seule chose, vous expulser ? Ausstossung. Il faut bien qu'elle fasse un trou, qu'elle se troue quelque part cette chaîne! C’est peut-être... Bon, je ne sais pas comment ça se goupille mais il y a manifestement la crise de l’apprentissage de la propreté ou du sevrage, à ce moment-là il y a quelque chose qui se troue entre l'Autre et le futur sujet où il y a un enjeu qui se met en place, qui fait que ça ne sera plus l'image spéculaire ou l'image du semblable qui va soutenir la vérité, ça ne sera plus une simple question d'amour-réciprocité mais une question de désir qui se met en place. Et ça, ça suppose effectivement que l'Autre soit lui-même impliqué dans cette castration (on peut voir un peu ça comme castration, par habitude) mais c'est plutôt la question du trouage du désir de l'Autre, que le désir de l'Autre, donc son manque, soutienne le manque du sujet pour qu'il puisse s'y accrocher. Je crois que c'est un peu ça le retournement de la pulsion. Voilà pour répondre un peu à ta question.

Oui Pierre-Christophe.

P.-Ch. Cathelineau — On va continuer la discussion qu'on a déjà eue en séminaire. Je souscris à tout ce que tu dis, sauf sur un point... enfin il y a deux points sur lesquels je souhaiterais insister par rapport au séminaire de L'Insu. Quand tu dis que l'infléchissement pris par Lacan dans L'Insu consiste pour le névrosé à éluder la dimension de la vérité...

B. Vandermersch — Ah ! Je n'ai pas dit ça.

P.-Ch. Cathelineau — « Éluder », non.

B. Vandermersch — Que, dans L'insu que sait de l'une-bévue, la question de la vérité, au sens où, dit-il, le réel surgit dans les embrouilles du vrai. C'est-à-dire que le vrai, il me semble que l'accent est davantage mis sur le réel que sur le vrai...

P.-Ch. Cathelineau — Oui, alors justement, c'était pour revenir sur ce point. Je pense que depuis Les non-dupes errent, la question de la vérité, elle est appréciée par rapport à la question du réel. Et ce qui est au premier plan à mon avis dans L'Insu, c'est la question du réel. Parce que c'est à partir de cette question du réel que se juge la dimension de la vérité dont il dit, à propos du symbolique, qu'elle est pur mensonge, c'est-à-dire qu'il y a ce paradoxe, encore une pensée paradoxale, que la vérité est pur mensonge par rapport à cette question que constitue le réel. Ça c'est le premier point.

Et deuxième point, c'est la question de forme et structure. Tu as relevé de façon très juste qu'il y avait une symétrie entre forme et structure et réel et vérité. Mais c'est vrai que ce qui caractérise le nœud borroméen, et en particulier avec l'introduction du tore, c'est que, en tout cas à mon avis c'est comme ça qu'il faut l'entendre, mais je me trompe peut-être, c'est une hypothèse, c'est que la forme, si elle permet une présentation, c'est qu'elle se confond avec la structure. C’est-à-dire que l'ambition de Lacan à mon avis avec le nœud borroméen, c'est de faire en sorte qu'il y ait une présentation de la structure au-delà de la forme que ça présente dans le nœud borroméen. L'hypothèse forte de la topologie borroméenne c'est que la structure se confond avec la forme. En tout cas c'est mon idée.

B. Vandermersch — Oui. Enfin on peut quand même, à ce moment-là, dire en quoi le recoupement eulérien d’un nœud borroméen mis à plat, avec les petites zones que cette mise à plat découpe, en quoi ça a à voir avec un réel ? Ça a à voir avec une lecture, une lecture qui suppose un artifice. Artifice qui, par exemple, se défait, si on fait comme Marc, par exemple, l'a fait dans son livre Essais sur la topologie lacanienne, de se servir d'une surface qui, elle, est inhérente au nœud, la surface de Seifert qui colle au nœud et pour lequel le nœud est une limite. Alors on s'aperçoit que si on tire dessus, eh bien jouissance Autre, jouissance phallique, petit a, tout cela devient mélangé, s'interpénètre, et qu'il faut la mise-à-plat pour retrouver à nouveau une distinction...

P.-Ch. Cathelineau — Je suis d'accord sur les paradoxes du plongement. Tu as raison d'y insister parce que ça introduit effectivement des problèmes dans la représentation du nœud borroméen. Sauf que ce que dit Lacan, et il le dit dans R.S.I. c'est que le nœud est réel, c'est-à- dire qu'au-delà de la dimension du plongement, au-delà des paradoxes que tu as relevés à juste titre, il y a un réel du nœud et ça c'est la position forte de Lacan.

B. Vandermersch — Oui, oui. Il y a un réel du nœud, ça ne veut pas dire qu'on ne peut pas se tromper. Il y a une citation de Lacan qui me semble intéressante à propos du réel. Il dit ceci : « Le vrai est dire conforme à la réalité [le vrai]. La réalité qui est dans l'occasion ce qui fonctionne [...] vraiment. Mais ce qui fonctionne vraiment n'a rien à faire avec ce que je désigne du Réel »12. C'est assez éclairant, enfin éclairant, de l'obscurité dans laquelle il s'avance, parce que, nous, si ça fonctionne vraiment on a l'impression que c'est réel. Si tu tripotes le nœud ça tient, tu dis : il y a un réel du nœud. Est-ce que c'est un réel du nœud ou est-ce que c'est simplement un vrai conforme à la réalité ? Enfin tu vois... je ne sais pas trop quoi répondre... Je voulais dire autre chose mais...

M. Darmon — Je suis très admiratif par rapport à ton exposé. B. Vandermersch — Dis-le plus fort si tu es admiratif ! (rires) M. Darmon — C’est entre nous !

Alors, pour revenir au séminaire, tu nous as fait la monstration de la double boucle, de cette bande de Möbius en double boucle, qui est un retournement... donc pour éclairer peut être ce que Lacan entend par l’une-bévue dans cette manipulation. C’est que si tu n'avais pas colorié les deux faces de cette bande biface, dans les passages, dans la manipulation où tu fais passer une lame sur l'autre, c’est propre à produire une bévue, puisqu’au bout d'un certain temps on ne sait plus si ce qui est à l'intérieur est à l'extérieur ou ce qui est à l'extérieur est à l'intérieur, etc.

12 Lacan J. Le sinthome, Leçon du 13 avril 1976, ALI, p. 150.

B. Vandermersch — Absolument, ce que tu dis m'intéresse beaucoup parce que, ne trouvant plus ce petit objet, j'en fais un autre rapidement, mais sans colorier différemment les deux faces, et je me suis dit je vais leur faire le truc mais ils ne verront rien !

M. Darmon — Oui, voilà ! Alors, en coloriant, tu as introduit ce que Lacan appelle une écriture. C'est-à-dire ça cesse d'être ambigu à partir du moment où tu introduis une écriture, c’est-à-dire si tu mets une lettre sur chaque face...

B. Vandermersch — C’est la même chose. M. Darmon — ... tu donnes une couleur à chaque face, donc « ça cesse, de s'écrire ». B. Vandermersch — Oui j'aurais pu mettre B et V par exemple... (rires) Bévue !

M. Darmon — Alors en ce qui concerne la phrase de Wittgenstein, il y a quelque chose qui se montre, qui ne peut pas se dire, c'est le côté droit ou le côté gauche. C'est-à-dire, on peut expliquer l'opposition entre la droite et la gauche mais de savoir ce qui est droit ou ce qui est gauche ça ne peut que se montrer.

D'autre part la bouteille de Klein, si Lacan a critiqué la forme de bouteille c'est qu'elle ne met pas en évidence les deux bandes de Möbius qui constituent le tore de Klein alors que son modèle, modèle qu’il a choisi, met ces deux bandes en évidence. Mais Lacan s'en est inspiré dans Les problèmes cruciaux en disant en quelque sorte que la bande du sujet et la bande du grand Autre étaient symétriques, d’une symétrie qui ne devait rien au miroir. Or, c'est du miroir.

B. Vandermersch — Mais oui. Pour moi, la bouteille de Klein, ça m'a toujours semblé être, à l'inverse du cross-cap, ça m'a semblé être la structure paranoïaque type. C'est-à-dire où le complément de la bande de Möbius du sujet c'est une bande de Möbius de l'Autre. C’est-à- dire une sorte de... on ne peut pas, enfin, c'est très difficile de sortir du miroir dans la bouteille...

M.Darmon— Oui. Seulement dans le modèle que Lacan choisit avec une ligne d'interpénétration, cette ligne d'interpénétration, si on l’admet, permet de passer d'une bande droite à une bande gauche. Voilà ce que je voulais dire.

B. Vandermersch — Oui. Puisque tu ne me le demandes pas, je le dis quand même... Ce qui m'embête un peu c'est que Lacan affirme tout uniment que la structure du sujet est torique et il dit que c'est pour ça qu'on tourne en rond. Alors que, bon c'est peut-être un dire vrai... mais il nous a montré tout de même que après tout, pour qu'un tore se forme, il faut que quelque part la structure primitive de l'Autre, qui est quand même une structure qui manque, manquante, vienne à se compacifier et ce qu'il nous montre c'est qu'il y a quatre façons de compacifier ça : la sphère, le tore, le cross-cap et la bouteille de Klein et il avait un temps essayé de montrer comment en fin de compte chaque objet a aurait pu se structurer sur ce mode. Et ça, ça a été complètement abandonné, je ne suis pas sûr que ce soit... Bon, c’est dommage.

Intervenant — Je voulais vous interroger sur la fig. III 1-b de la page 34. C'est une figure dans laquelle Lacan découpe le tore suivant un 8 intérieur et donc crée ce qu'il appelle une bande de Möbius double et il compactifie cet objet a, la bande de Möbius double, par ce qu’il appelle une bande de Möbius à l'intérieur du tore. Donc cette nouvelle structure est une surface close. Visiblement ce n'est pas une sphère. Serait-ce un cross-cap ou serait-ce une bouteille de Klein ?

B. Vandermersch — Attendez ! Je ne comprends pas trop là... Si on découpe le tore selon une double boucle on obtient ceci. D'accord ? On obtient ceci, et ceci peut être recollé bord à bord pour faire une...

Intervenant — Non, je ne recolle pas bord à bord, je crée une bande de Möbius à l'intérieur du tore.

B. Vandermersch —... il y a une bande de Möbius à l'intérieur, bon, j'avais montré qu'on pouvait à l'intérieur du tore...

Intervenant — Donc vous faites une surface close. Cette surface est close. B. Vandermersch — Non, c'est autre chose, il y en a une à l'intérieur parce que je l’ai mise

mais elle n'est pas dépendante de la découpe. Intervenant — Cette surface III 1-b est une surface close. B. Vandermersch — Je ne sais pas si j’ai la même chose. En quoi elle est close ?

Jean Brini — Le tore est clos et à l'intérieur du tore s'appuyant sur le bord... Je lirai cette figure en disant que d'une part le tore est clos, c'est vrai, et que sur ce tore on a tracé une double boucle sur laquelle vient s'appuyer une deuxième surface contenue dans le tore qui est la bande de Möbius, qui est verte dans le modèle de Bernard. C'est le tore qui est clos mais on ne construit pas une surface close, de plus, en mettant en place les hachures sur la figure de la bande de Möbius interne, on a un bord sur lequel s'appuient deux choses, d'une part une bande de Möbius et d'autre part un tore et l'ensemble est contenu dans le tore.

Intervenant — Non, on a deux bords, les deux bords de la bande de Möbius double qui effectivement si je les recolle va redonner un tore par collage, avec le tore rouge et le tore blanc. Mais si je ne les recolle pas et que je trace un plan idéal qui serait une bande de Möbius à l'intérieur du tore, j’aboutis à une surface close qui pour moi est un cross-cap, mais c'était juste une question pédagogique de savoir si c'était un cross-cap ou une bouteille de Klein, c'est la question que je vous pose.

B. Vandermersch — Il faudrait revoir un peu comment Lacan, dans Radiophonie, non, dans L’étourdit, montre comment on peut à partir du tore donc et arriver au cross-cap grâce à cette manipulation. L'intérêt est évidemment de sortir du tore névrotique pour arriver à un sujet qui se soutienne d'un objet hétérogène, de l'objet a. C'est ça qui me semble le plus intéressant dans cette affaire.

Notes1 Le Moi et le Ça, Ch. 2, 31ème conférence d’introduction à la psychanalyse, Analyse de la personnalité psychique.2 Lacan, Leçon du 1er décembre 1965, in L’objet de la psychanalyse, A.L.I. nov. 2005, p. 10.3 Idem, p. 17.4 Idem, p. 19-20.5 Idem, p. 20.6 Idem, p. 22.7 Lacan, Leçon du 21 décembre 1976, in L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre, A.L.I. août 2014, p. 37.8 Lacan, Leçon du 10 décembre 1974, in R.S.I., A.L.I. nov. 1999, p. 21.9 Lacan, Leçon du 14 décembre 1976, in L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre, A.L.I. août 2014, p. 23.
10 Freud S. Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa (dementia paranoides) (Le président Schreber), in Cinq psychanalyses, 1914, Paris, PUF, 1966, p. 319.
11 Idem p. 320.
12 Lacan J. Le sinthome, Leçon du 13 avril 1976, ALI, p. 150.

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