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Association lacanienne internationale

 

La cure consiste-t-elle à se remémorer ?

Date publication : 23/02/2016
Dossier : Dossier de retour du Séminaire d'hiver 2016

On est frappé, quand on lit les textes rassemblés sous le titre La technique psychanalytique, de voir la place que Freud donne à une présentation historique des questions qu’il aborde. Dès le premier de ces textes, « la méthode psychanalytique de Freud », qui date de 1904, il rappelle la préhistoire de la psychanalyse, la suggestion, l’hypnose, et ce n’est qu’ensuite qu’il présente le point où il en est arrivé.

Dans « avenir de la thérapeutique analytique » il reprend, en la modifiant un peu, cette présentation historique. « A l’époque du traitement cathartique, écrit-il, notre but était d’expliquer les symptômes. Par la suite, nous détournant des symptômes, nous avons essayé de découvrir les complexes, suivant le terme devenu indispensable de Jung. Actuellement, ajoute-t-il, nos efforts tendent à trouver et à vaincre les « résistances » et nous pensons à juste titre que les complexes se révéleront sans peine dès que les résistances auront été découvertes et écartées »

On ne peut cependant éviter de se poser une question. Quelle est l’importance de ces remaniements ? S’agit-il d’un changement de l’objectif de la cure ? Ou est-ce qu’il s’agit de s’interroger sur les moyens divers qu’elle a pu emprunter pour atteindre un seule et même but ? Eh bien, cette question très générale je vais essayer de la poser à partir de formulations très simples, qu’on trouve dès le début chez Freud, celles qui assimilent la psychanalyse à une remémoration.

Il n’existe pas, dit Freud dans le texte de 1904, d’histoire de névrose sans quelque amnésie. Les amnésies sont liées à un refoulement, et la cure consiste à lever le refoulement et donc à se remémorer. Or Freud écrit en 1914 un texte important qui s’appelle « Remémoration, répétition, et perlaboration », et ma question va être de savoir si ce texte modifie réellement les perspectives premières de Freud.

On pourrait penser que oui. Freud, en effet, dit dans ce texte que chez beaucoup de sujets en analyse les voies vers la remémoration semblent particulièrement obstruées. Le refoulement se traduit dans la cure par des résistances au retour des souvenirs. Et ces résistances empêchent de concevoir le travail de la cure dans la seule dimension de la remémoration. Quand la résistance est trop forte, en effet, que fait le sujet en analyse? Eh bien, au lieu de se souvenir, il répète. L’analysé, dit Freud, ne se souvient pas s’être senti, au cours de ses investigations infantiles d’ordre sexuel, désespéré et déconcerté, (…) et parce qu’il ne s’en souvient pas, il l’exprime autrement. Il dit et il éprouve qu'il est déconcerté par la cure. C’est dans la cure que son désarroi se répète.

On pourrait donc penser que dans son article Freud prend vraiment en compte la répétition. Il a l’idée que celle-ci a une vraie consistance, qu’elle ne va pas disparaître facilement, qu’il faudra du temps pour la dépasser. Cela pourrait impliquer un changement de technique. Mais Freud ne va pas vraiment jusque là. Dans l’article il met plutôt l’accent sur le fait que cette dimension qu’il explore, elle ne peut être perçue, en quelque sorte, que négativement. Disons que la répétition, y compris dans la cure, c’est seulement un moins par rapport au but de l’analyse. Le but de l’analyse, lui, n’a pas changé. Son but, dit Freud dans l’article, est le rappel dans le souvenir à la vieille façon, la reproduction du phénomène psychique. Il peut arriver alors que la seule voie possible consiste dans un premier temps à analyser ce qui se répète. Mais cela pour Freud n’a une valeur que si ça permet au bout du compte de remettre en marche le processus de remémoration. Ce sur quoi fondamentalement travaille l’analyse, c’est la remémoration.

Si je rappelle tout cela, qui est bien connu, c’est déjà, dans un premier temps, pour mesurer l’importance de la prise de position qui est celle de Lacan au début du séminaire 1. Lacan, d’ailleurs, ne présente pas son apport comme contradictoire avec ce que dit Freud. Disons qu’il renouvelle la lecture de Freud.

Pour aller vite je citerai d’abord une phrase très claire et très précise. Pour Freud, affirme Lacan, « ce dont il s’agit, c’est moins de se souvenir que de réécrire l’histoire ». Cette idée, qui vient clore un développement de deux pages, comment la comprendre ? Lacan conçoit à cette époque la psychanalyse comme « réintégration par le sujet de son histoire » Or l’histoire n’est pas le passé. L’histoire est le passé pour autant qu’il est historicisé dans le présent. Il y a ici, me semble-t-il, deux idées.

D’une part il ne s’agit pas de seulement se ressouvenir. Il ne s’agit pas d’une reviviscence du passé, au sens qu’on est habitué à appeler affectif. Il s’agit d’une reconstruction, et l’article que Lacan évoque alors c’est « Constructions dans l’analyse ». Mais le plus important est ici sans doute la question du temps. Même quand c’est le passé qui est abordé dans une cure il faut maintenir - je ne fais ici que citer Lacan - un point de vue structurel. Et ce point de vue, dit Lacan, fera que Freud « va de plus en plus se centrer sur la relation analytique dans le présent, sur la séance dans son actualité même, entre les quatre murs de l’analyse ».

Il me semble que ce que Lacan dit ici engage une certaine conception de l’inconscient. Celle-ci apparaît plus loin dans le séminaire 1, dans un passage de la leçon du 7 avril où il présente l’inconscient comme étant à la fois

- premièrement quelque chose de négatif, d’idéalement inaccessible

- d’autre part quelque chose de quasi réel

- enfin quelque chose qui sera réalisé dans le symbolique ou plus exactement qui grâce au progrès symbolique dans l’analyse aura été.

Alors je dirai, en modifiant à peine ces termes, qu’au fond l’inconscient n’est pas. Il n’a pas une dimension « ontique » qui serait à situer hors de la cure. Il n’est pas tant que quelque chose ne s’est pas passé dans les quatre murs de l’analyse. Il n’est pas sans le « progrès symbolique » qui se réalise dans la cure. Et je peux, pour insister, citer encore quelques lignes de Lacan, dans la même page : « ce que nous voyons sous le retour du refoulé est le signal effacé de quelque chose qui ne prendra sa réalisation symbolique, sa valeur historique, son intégration au sujet que dans le futur, et qui littéralement ne sera jamais qu’une chose qui, à un moment donné d’accomplissement, aura été ».

Ce sont là des questions importantes, mais je ne souhaite pas en rester à cette seule mise en tension du texte de Freud et de celui de Lacan. Cela, nous le faisons souvent, mais pour ma part il me semble souvent indispensable d’avoir une approche historique plus large. Entre Freud et Lacan, il y a des analystes auxquels Lacan lui-même se réfère, et qui constituent peut-être à la fois un jalon important dans l’histoire de la psychanalyse et l’occasion de reposer des questions toujours actuelles.

Sur le point qui m’occupe aujourd’hui, en tout ca, je donne une valeur particulière à un ouvrage de Rank et Ferenczi, qui s’appelle Perspectives de la psychanalyse, et qui a été publié en 1924. On trouve, dans ce petit livre, notamment sous la plume de Ferenczi, une présentation très particulière de la question de la répétition, qui reprend, de façon tout à fait nouvelle, l’article de Freud.

Il faut d’abord dire que pour Ferenczi la compréhension intellectuelle n’a jamais guéri personne. Ce qui, pour lui, a un effet thérapeutique, c’est le fait que les facteurs pathogènes soient réactivés dans la cure elle-même. Les processus pathogènes reviennent au premier plan dans le cadre du transfert, et c’est en les revivant, et en les analysant dans ce cadre, que l’analyse progresse vraiment.

Mais ce n’est pas tout. Pour Ferenczi les motions pulsionnelles ne peuvent jamais revenir sous forme de souvenirs. Elles ne peuvent se manifester que sous forme d’actes (étant entendu que déjà se sentir déconcerté dans la cure, l’exprimer, bref, répéter, cela peut être conçu comme un acte psychique

et pas seulement comme une remémoration).

Il faut bien voir alors que ce renoncement radical à penser la cure comme remémoration est solidaire d’une nouvelle conception de l’inconscient. L’analyse du transfert, dit Ferenczi, permet de faire ressentir pour la première fois intensément, ces motions de désir pour ainsi dire châtrées dans l’enfance, qui dans l’inconscient aspirent toujours à leur réalisation.

Je souligne ces mots. Les motions pulsionnelles aspirent à leur réalisation. Si on prend cela au sérieux, il faudra dire, je pense -et Ferenczi le dit - que l’inconscient, dans cette conception, c’est toujours du non réalisé, ce qui d’ailleurs ne veut pas dire que ce n’est pas du Réel. Je pense qu’on est vraiment très près ici de ce que dit Lacan dans Les quatre concepts, puisque lui aussi présente l’inconscient comme non réalisé.

Vous voyez en tout cas que si l’analyse n’est pas une remémoration il faut insister sur l’idée qu’on ne pourra jamais retrouver l’inconscient au titre de souvenirs de pensées ou de désirs, qui auraient été éprouvés pleinement, et oubliés du fait du refoulement. Et il faut alors concevoir que ce qui n’a jamais été, comme le dit Ferenczi, ressenti intensément, et qui insiste toujours pour se réaliser, ne peut le faire que dans l’analyse elle-même, dans le transfert.

Si j’insiste là dessus c’est qu’il me semble que ça donne à l’analyste une responsabilité beaucoup plus grande. Beaucoup plus grande que s’il s’agissait seulement de fournir les conditions pour que l’analysant puisse retrouver en lui-même un stock de signifiants.

Comment concevoir cette responsabilité ? Je suis obligé d’aller vite pour introduire un pas de plus. Il me semble que l’analyste est responsable au sens où aucune cure n’aurait le moindre effet si l’analyste refusait d’y aller de ses signifiants propres. En effet si les signifiants de la cure ne sont pas à penser comme extraits d’un savoir déjà là, un savoir que l’analysant aurait seulement à se remémorer, si les signifiants de la cure sont jusqu’à un certain point produits par la cure elle-même, on saisit mieux l’importance des signifiants amenés par l’analyste, on saisit mieux une formule de Lacan que certains pourraient trouver surprenante, une formule extraite de L’acte psychanalytique, leçon du 17 janvier 1968 : « Ce en quoi, affirme Lacan dans cette leçon, ce en quoi le psychanalyste agit si peu que ce soit, mais où il agit proprement dans le cours de la tâche, c’est d’être capable de cette immixtion signifiante qui à proprement parler n’est susceptible d’aucune généralisation qui puisse s’appeler savoir ».

Comment comprendre cette affirmation ? Lacan n’a pas utilisé très souvent ce terme d’immixtion. Il parle d’immixtion des sujets dans le séminaire 2, à propos du rêve de l’injection faite à Irma. Il y évoque un sujet polycéphale, qu’on peut alors aussi bien se représenter comme un sujet acéphale, ce qui peut pour nous figurer l’inconscient, le sujet qui parle, décentré par rapport à l’ego. On pourrait ainsi insister sur la reprise par Lacan, dans les termes qui sont les siens, du rêve de Freud, parce qu’elle aussi pourrait éclairer notre pratique. Mais revenons plutôt à la question de l’immixtion des signifiants venant de l’analyste.

Eh bien de même que dans un rêve on peut en quelque sorte entendre différentes voix (c’est polyphonique), de même dans une analyse il y a polyphonie ou tout au moins contre-point. Certes l’analyste tente de ne pas trop ajouter au texte de son analysant, de mettre seulement en relief tel ou tel point de ce texte, mais peut-on penser que par là il reste neutre ? Qu’il annule tout ce qui pourrait venir de lui ?

Prenons le cas où il se contenterait de répéter tel mot que l’analysant a employé en racontant tel rêve. Même là, au fond, s’agit-il d’un signifiant de l’analysant ou d’un signifiant de l’analyste ? Je dirai que toute parole n’a pas nécessairement valeur de signifiant. Le patient peut avoir prononcé tel mot en se fiant simplement à sa signification ordinaire, sa signification en quelque sorte usée. C’est l’analyste qui en fait un signifiant en le détachant. Et c’est alors seulement que l’analysant pourra lui donner valeur de signifiant.

J’insiste là-dessus : détacher un terme du discours, c’est déjà lui donner une valeur signifiante particulière, avec tout de même, dès lors, une question que nous pourrions poser : Sommes-nous toujours sûrs, quand nous y procédons, que ce n’est pas avant tout en relation avec ce qui a une valeur signifiante pour nous ?

Je voudrais cependant aller un peu plus loin. Cette immixtion est bien plus nette bien sûr lorsque l’analyste joue sur les mots, disons lorsqu’il joue sur l’équivoque puisque si on suit Lacan l’interprétation se présente souvent comme équivoque. Quand j’ai préparé mon intervention il m’est venu sur ce point, plutôt qu’un exemple tiré de ma pratique, un exemple donné par Octave Mannoni. Un analysant avait rêvé du fait que je ne sais plus quels objets, posés sur une table, tombaient mais ne se cassaient pas. Et l’analyste risquait le polysémique « ça tombait bien ».

Après tout c’est lui qui donnait au verbe tomber, employé par l’analysant, la valeur d’un signifiant susceptible d’avoir un effet de sens. Mais ce genre d’exemple, très courant, cela veut dire aussi qu’au fond l’analyste intervient avec des signifiants dont il ne sait jamais tout à fait si ce sont les siens ou ceux de l’analysant. Ou s’il entend les signifiants de l’analysant parce que ça rencontre ses signifiants propres. Ou encore si l’analysant, pour dire son désir inconscient, ne peut, à un moment donné, faire autrement que d’emprunter les signifiants de son analyste, et que c’est donc légitime que l’analyste fasse usage de ce qui pour lui-même a valeur signifiante, puisque l’analysant ne peut, à ce moment là, emprunter que ce chemin.

Peut-être y aurait-il, ici, une autre façon encore pour relier tout ce que je vous dis à des questions de méthode psychanalytique. Il me semble que dans l’histoire de la psychanalyse les analystes se sont trop souvent défendus contre le rôle joué, dans la cure, par le désir de l’analyste, disons par les signifiants qu’il introduit dans la cure. C’est sans doute pour cela que certains tentent de mettre en place un cadre supposé préalable à ce qui se passe dans chaque cure, un cadre qui en quelque sorte ne dépendrait pas de leurs interventions.

On peut penser à cet égard aux règles que l’analyste formule en début de cure. Il y a entre autres - j’en parle à titre d’exemple - la règle triviale selon laquelle toute séance manquée par l’analysant doit être payée. Quelle que soit la valeur d’une telle règle (et Freud en donne des justifications dans l’article intitulé « le début du traitement ») je trouve qu’il est beaucoup plus intéressant de ne pas en faire, en l’énonçant à l’avance, un point purement technique. J’ai eu ainsi récemment l’occasion de percevoir, dans un fragment de cure que je ne rapporterai pas en détail, comment une analysante en était venue à s’absenter à une de ses séances, à un moment où dans le texte de sa cure, tel qu’il était en train de s’écrire , le signifiant « absence », pointé par l’analyste, mais pas encore tout à fait entendu par l’analysante, commençait à apparaître comme un point pivot dans les rapports qu’elle entretenait avec son compagnon ainsi qu’avec sa fille.

Un jour un coup de fil très tardif de l’analysante, qui disait qu’elle ne pourrait venir à sa séance, m’a permis, lors de la séance suivante, de formuler la façon dont il lui semblait qu’il fallait concevoir la question des séances manquées. Et c’est seulement à partir de cette intervention, qui avait alors une valeur d’acte, que l’analysante put revenir sur la perception qu’elle pouvait se faire de son enfance, de ce qu’elle put alors saisir comme des moments où elle s’absentait afin d’échapper à ce qui lui apparaissait comme intolérable.

Je ne reprends d’ailleurs tout cela que pour illustrer comment la lecture des textes de Freud mis à l’étude, ainsi que de quelques textes qui s’y rapportent, peut être l’occasion d’élaborer quelques réflexions sur notre pratique.

Roland Chemama

Espace personnel