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Brésil, juin 2013 : Les paradoxes de la représentation

Date publication : 01/03/2017

Thomas ZICMAN DE BARROS

Que peut-on appeler transmission dans la sphère de la politique ? On pourrait penser que dans nos démocraties, du fait que les responsables politiques « représentent » le peuple, la transmission se fait du « bas » vers le « haut ». Ne doit-on pas cependant renverser cette perspective dès lors que l’on perçoit que « le représentant est celui qui amène le groupe représenté à l’existence » (Samuel Hayat) ? Dans une perspective « constructiviste » on peut d’ailleurs se référer à l’apport de philosophes contemporains de la politique qui abordent celle-ci à travers des concepts empruntés à la psychanalyse.

La question de la représentation se pose de façon particulièrement sensible lorsqu’un mouvement refuse d’assumer le leadership dans une situation qu’il a en grande partie provoquée. Cela a été le cas avec le Movimento Passe Livre, très engagé en 2013 contre l’augmentation du tarif des transports au Brésil, mais qui affirmait ne pas vouloir guider les masses qu’il avait réveillées. Au-delà de la politique cet exemple peut nous interroger sur la subjectivité de notre époque.

Je veux faire une intervention sur un phénomène repéré partout dans le monde : la critique de la représentation politique. Dans plusieurs pays – Grèce, Espagne, États-Unis, France, Brésil – lors des dernières années, nous trouvions des groupes qui disaient que la représentation était un mal, défendant une « démocratie réelle » ou directe qui serait capable d’exprimer la souveraineté populaire.

La question qui se pose, alors, est la suivante : ces critiques sont-elles assez structurées ?

Pour commencer cette discussion, je voudrais faire un bref exposé sur la façon dont la représentation politique a été théoriquement pensée en Occident durant les derniers cinquante ans.

Représentation, représentativité et construction

On dit toujours que le parlement est trop différent de la population en général. Même en France, malgré la loi de la parité, il y moins de femmes, moins de gays et moins de noirs dans l’hémicycle parlementaire que dans la société. Il y a moins d’une semaine, l’un des candidats à la présidentielle – Emmanuel Macron – râlait en disant qu’il n’y avait pas assez de femmes candidates dans les circonscriptions où son groupe politique pouvait gagner lors des prochaines élections législatives. Une question, alors, s’impose : est-ce qu’un groupe d’hommes blancs peut représenter une population beaucoup plus diverse ?

Il s’agit d’une longue discussion qui peut être très productive, mais je l’ai mise là pour introduire la pensée de Hannah Pitkin. Juive, née en Allemagne et grandie aux États-Unis, Hannah Pitkin a été la grande penseuse de la représentation politique au XXème siècle. Son livre, The Concept of Representation (1967) est incontournable(1).

Pitkin a développé son analyse à partir des différents usages du terme « représentation », essayant de saisir le cœur de ce concept.

Pour Pitkin, penser que la qualité du représentant dépendrait de sa similarité avec son représenté serait croire à ce qu’elle appelle la représentation descriptive, et à partir de cette catégorie nous pouvons penser à quelques problèmes qui y sont associés. La première question qui émerge quand nous pensons à la représentation descriptive c’est que sa défense implique le choix de certaines caractéristiques qui devraient être représentées dans le parlement. Or, il faut se demander : est-ce que ces caractéristiques sont les seules vraiment importantes ? Comment choisir les aspects de la population qui devraient s’exprimer dans l’hémicycle parlementaire sans retomber dans les mécanismes électoraux qui perpétuaient des inégalités en premier lieu ?

En dernière instance, la seule façon de résoudre les difficultés de la représentation descriptive serait l’abandon de l’élection et l’adoption du tirage au sort. Cependant, cela crée aussi des problèmes. En premier lieu, est-ce que nous voulons que nos représentants ressemblent à la population dans tous leurs aspects ? Si 30% de la population est corrompue, est-ce qu’on veut que 30% des représentants le soient aussi ? En deuxième lieu, dans ce cas nous devrions même nos demander s’il s’agit encore de « représentation ». Quel lien existerait entre le représentant issu du tirage au sort et le reste de la population ?

Pour Pitkin, la bonne représentation n’est pas liée à la similarité entre représentant et représenté. En dernière instance, pour elle un homme pourrait être un bon représentant d’un groupe de femmes, sous condition qu’il soit capable de défendre leurs intérêts. Voilà la position de Pitkin : les représentés ont des intérêts, et le bon représentant est celui qui réussit à défendre ces intérêts.

Néanmoins, surtout lors des vingt dernières années, la perspective de Pitkin a été mise en cause parce qu’elle place le représentant dans le rôle de « délégué » : son devoir c’est de transmettre une volonté établie antérieurement.

Le problème c’est de découvrir si les intérêts des représentés existent par eux-mêmes, comme une donnée de la réalité. Si c’est le cas, la seule raison pour utiliser des mécanismes de représentation serait technique : comme la société est trop grande et qu’il y a de nombreux citoyens qui ne peuvent pas participer aux délibérations politiques, le travail politique serait délégué. Cependant, la représentation ne serait qu’une « second best option », l’idéal étant un régime où tous participent de façon à éviter que l’intérêt des citoyens soit défiguré par les représentants.

Mais, et si tels intérêts des représentés ne sont pas donnés ? C’est cet élément de la théorie de la représentation de Pitkin qui a été questionné les vingt dernières années par ce qu’on a appelé « tournant constructiviste » (2). Les constructivistes essaient de montrer que les intérêts des citoyens ne sont pas spontanés, mais qu’au contraire ils s’inscrivent dans des identités de ces citoyens, et que telles identités sont dans une certaine mesure construites par les représentants. Autrement dit, le rapport de représentation n’est pas une voie à sens unique, des représentés vers les représentants. Le chemin inverse est présent, et il l’est toujours : le représentant, par le biais de la construction d’un récit, d’un discours, participe à la construction des identités collectives.

Certains auteurs comme le théoricien argentin Ernesto Laclau se sont rendu compte que fréquemment les identités collectives se constituent à partir des antagonismes : un groupe se définit à partir de l’opposition à un autre. La question c’est que cette opposition n’est pas naturelle, elle n’est pas déterminée par des critères objectifs (3).

Peut-être le cas le plus clair est-il celui de la construction des identités populaires. Quand on parle du « peuple », qu’est-ce que ça veut dire ? En Amérique Latine, en général on associe l’idée de « peuple » à la gauche : le peuple exploité contre la bourgeoisie qui l’exploite. Mais un tel appel au peuple peut venir aussi de la droite – et on n’a pas besoin de l’évident exemple français de Marine Le Pen pour le prouver. Même Margaret Thatcher, symbole de la droite libérale, méritait peut-être le titre de « populiste ». Elle affirmait vouloir bâtir ce qu’elle appelait le « popular capitalism », et au lieu de placer le « peuple » contre les riches, Thatcher a construit un discours qui opposait le courageux travailleur britannique qui payait ses très hauts impôts aux syndicalistes et d’autres parasites qui ne bossaient pas et dont la vie dépendait des avantages de l’État providence. Plus récemment, Jean-Claude Monod a montré comment la campagne présidentielle de Sarkozy en 2007 a suivi la même logique, opposant « la France qui se réveille tôt » à la prétendue « lâcheté » de certains secteurs de la société française (4). Ce sont alors, à gauche et à droite, quelques façons de figurer le « peuple », parmi plusieurs possibilités, et c’est à partir du moment où ces discours sont présentés dans le débat public que les citoyens peuvent s’identifier à l’un ou à l’autre et, d’une certaine façon, qu’ils peuvent commencer à regarder leurs intérêts comme étant ceux qui s’insèrent dans un certain récit.

La revendication représentative

Le théoricien australien Michael Saward, actuellement professeur à l’Université de Warwick, a été peut-être le plus productif penseur dudit « tournant constructiviste ». Pour Saward, à la base de toute relation de représentation il y a une revendication : ce qu’il appelait la « revendication représentative » (5).

Selon Saward, toute relation de représentation présenterait quatre éléments : (1) le maker, celui qui élabore la revendication, (2) le subject, le prétendu représentant, (3) l’object, le prétendu représenté et (4) le public, ceux qui reçoivent la revendication. Pour donner un exemple brésilien, nous pourrions dire que, en 2010, le président sortant Lula (maker) affirmait que la candidate Dilma (subject) représentait les intérêts des travailleurs et du peuple brésilien (object) et que Lula déclarait cela à l’ensemble d’électeur du pays (public).

Utilisant les idées de Saward, nous pouvons comprendre comment le « réalignement électoral » brésilien aurait eu lieu à partir de 2006, quand le PT est devenu peut-être électoralement hégémonique (6). Lula avait réussi, à partir de ses discours et d’une série de politiques publiques comme le « Bolsa Família », « Luz Para Todos », « ProUni », à produire un récit qui affirmait que le PT travaillait pour les pauvres, l’opposition étant entre le peuple et les élites qui avaient gouverné le pays pendant cinq cent ans selon leurs intérêts privés.

Le grand mérite de Saward, cependant, réside dans le fait que son concept de revendication représentative permet qu’on pense la représentation en dehors de la sphère institutionnelle. J’ai utilisé l’exemple de Lula – un cas électoral et institutionnel – mais un autre cas fréquemment utilisé et qui s’éloigne de cette dimension institutionnelle est celui du chanteur Bono Vox : à plusieurs reprises, le chanteur du groupe U2 s’est présenté comme porte-parole des peuples africains. Mais il le faisait sans avoir été élu, parlant au nom de personnes qui étaient dans plusieurs pays. Pour Saward, les paroles de Bono Vox sont revendications représentatives : dans ce cas-là, il se revendique représentant de ces personnes.

Mais l’est-il vraiment ? Pour Saward, le critère de légitimité d’une représentation est son acceptation par les parties intéressées – dans ce cas-là, les peuples africains. S’ils rejettent les affirmations de Bono, on pourrait dire que sa revendication a été frustrée. Si, au contraire, ils l’acceptent, si Bono Vox a réussi à mobiliser ceux qu’il voulait représenter et les faire adhérer à un certain récit et à une certaine identité, alors il y a de la représentation.

Selon l’approche de Saward, tout le monde pourrait formuler des revendications représentatives. Une explication pour telle « crise de la représentation », donc, pourrait être la suivante : jusqu’il y a vingt ans, la structure des moyens de communication était différente. Comme le théoricien politique français Bernard Manin l’explique très bien dans un autre livre classique sur les mutations dans la représentation politique, au début du XXème siècle, dans l’Europe occidentale les journaux étaient d’avantage liés aux partis politiques. Ceux-ci, à leur tour, réaffirmaient une identité de classe – qui, à son tour, était réaffirmée aussi par la façon même dont le travail était organisé dans les usines. Les ouvriers vivaient dans les quartiers ouvriers, ils lisaient les journaux du parti social-démocrate ou travailliste ou socialiste, et ils votaient pour ces partis. Plusieurs éléments contribuaient pour la réaffirmation d’une identité de classe. Dans un deuxième moment, dans l’après-guerre, nous regardons une désarticulation de la classe ouvrière, soit à cause de la croissance du secteur de services, soit par la création des grands véhicules de communication nationaux. Cela change le processus de formation des identités collectives – mais maintient le citoyen moyen dans la position de simple récepteur de discours (7).

Avec l’avancée des nouveaux médias sociaux et l’intégration entre lecteur et écrivant, ce serait possible que cela ait changé et que la formation des identités collectives ait incorporé des nouveaux agents. Mais est-ce que c’est vrai ?

Juin 2013 et la revendication anti-représentative

Mon argument c’est qu’aujourd’hui nous n’avons pas que de la prolifération des revendications représentatives. Nous avons, au contraire, des revendications anti-représentatives. Cela a été le titre de mon travail : la revendication anti-représentative (8). Et c’est pour cette raison que le cas brésilien est intéressant : quand le Movimento Passe Livre – le groupe qui a déclenché les événements – est allé dans les rues en juin 2013, il ne voulait pas se placer en tant que représentant. Au contraire, il voulait aller contre la représentation. Le discours n’était pas « Moi aussi, je vous représente », mais « On n’a pas besoin de représentants ».

Je citerai deux discours que j’ai trouvé dans des entretiens et déclarations publiques des intégrants du MPL. Mayara Vivian disait :

On ne se positionne pas comme leadership. On n’a ni la prétention, ni la disposition, ni la dimension politique de vouloir être un mouvement représentatif de la masse qui est dans les rues. Non ! On ne veut représenter personne. Les gens peuvent très bien se représenter, mieux que nous ne pouvons le faire. On ne se place pas comme autorité, mais comme référence (9).

Lucas Monteiro de Oliveira, à son tour, affirmait :

Notre but est que la lutte contre l’augmentation échappe à notre contrôle, et elle y a échappé. Mercredi [le 19 juin 2013], quand l’augmentation a été annulée, il y a eu six manifestations à São Paulo. Aucune d’entre elles n’a été convoquée par le MPL. Quelques-unes ont été convoquées par nos partenaires du MTST [le Mouvement des Travailleurs Sans-Toit], mais d’autres non. C’était la population qui s’est révoltée.6

Quelles sont les conséquences de ces discours ? Pour y répondre, je raconterai rapidement ma lecture des événements de juin 2013 au Brésil.

Comme peut-être vous le savez, les manifestations de juin 2013 ont commencé étant organisées par le Movimento Passe Livre, une organisation d’inspiration anarchiste et altermondialiste fondée en 2005, lors du Forum Social Mondial, et qui croyait que la lutte pour la gratuité du transport publique était la porte d’entrée pour un débat sur une nouvelle forme de société (10).

Les événements de 2013 ont commencé très petits, même si dans cette année-là les medias leur donnaient d’avantage d’attention que dans les années précédentes. Comme d’habitude, les manifestants ont été reçus avec truculence par la police dès la première journée de cortèges, le 6 juin 2013. La réaction de la police pourrait être expliquée dans une certaine mesure si nous considérons que la tactique adoptée par le MPL cette année-là était de réaliser plusieurs actes proches dans le temps, et de bloquer les principales avenues de la ville pour se faire entendre. Une telle posture, il faut le dire, impliquait la tolérance avec un certain dégrée de violence, et était corroborée aux yeux du public par la présence de manifestants adeptes de la tactique « Black Bloc », qui essayaient de protéger les cortèges contre la violence policière et qui prônaient la destruction des symboles du capitalisme (11).

Le 7 juin, les manifestations ont été plus tranquilles, mais le 11 juin le climat s’est à nouveau chauffé et il y a presque eu un martyr : un policier, détaché de son bataillon, a failli être lynché par des manifestants.

Nous pouvons dire que le vrai moment de virage a été le 13 juin, quand la Police Militaire a franchi toutes les limites du raisonnable – ou, au moins, de ce que nous jugeons comme raisonnable quand il s’agit des enfants de la classe moyenne. Poussés par les medias, les policiers ont utilisé de la violence d’une façon tellement absurde que la population s’est révoltée.

Il faut souligner ici que deux enquêtes d’opinions montrent que la grande majorité des citoyens de São Paulo était hostile à l’augmentation des prix du transport publique, même s’ils trouvaient que les manifestantes étaient trop violents – dans une claire association entre le MPL, les manifestants et lesdits « Black Blocs » (12).

À partir du moment où la police perd la raison, cet amalgame entre le MPL et les Black Blocs semble avoir été défait. En outre, la répression policière a eu pour effet d’ajouter une nouvelle demande des manifestants : la demande pour le droit de protester.

Ici, je dois faire une parenthèse. Ernesto Laclau, que j’ai déjà cité auparavant, affirme que dans le processus de construction des identités collectives, une demande spécifique normalement assume une certaine centralité et en vient à représenter beaucoup plus qu’elle-même (13). Il donne l’exemple du syndicat Solidarność en Pologne durant les années 1980. Comme Laclau le montre, dans cette période une demande très spécifique – la lutte pour la liberté syndicale dans la ville de Gdansk – a commencé à représenter beaucoup plus qu’elle-même, et s’est convertie en symbole d’une série d’insatisfactions beaucoup plus vaste du peuple polonais contre le régime socialiste.

Dans mon point de vue, à partir du 13 juin la lutte pour la réduction du tarif semble avoir commencé à représenter beaucoup plus qu’elle-même. Elle occupe un rôle central – dans les enquêtes faites avec des manifestantes avant le 18 juin, presque tous citent la question des vingt centimes comme la revendication des cortèges (14). Néanmoins, déjà là on remarque la multiplication des demandes : pour le droit de manifester, contre la corruption, contre les politiciens, pour la santé, contre la PEC 37, etc.

Il me semble que la transformation de la demande des vingt centimes en point nodal d’une chaîne de demandes permettrait au MPL d’assumer le rôle de représentant de ceux qui étaient descendus dans les rues. Pour cela, cependant, il leur fallait accepter que la lutte pour la réduction du tarif ait incorporé d’autres revendications. Il semble aussi que l’objectif premier du MPL avait été atteint : la lutte pour le transport en commun gratuit s’était convertie en porte d’entrée pour débattre sur une nouvelle forme de société. Mais qu’est-ce que le MPL fait quand ce moment de pluralisation de demandes arrive ? Au lieu de l’accepter, le groupe se ferme dans sa demande spécifique et affirme dans tous les medias – y compris dans une fameuse émission de télévision qui s’appelle Roda Viva – qu’il n’avait qu’une demande : les vingt centimes (15).

Cette posture, il me semble, ajoutée au fait de ne pas vouloir occuper le rôle de leadership, amène le MPL à perdre totalement le contrôle des événements – et encore plus après que la mairie ait décidé de répondre aux manifestations en annulant l’augmentation des tarifs.

À partir d’un certain moment, donc, nous voyons un changement du signifiant central des manifestations. Le mot d’ordre des « vingt centimes » est remplacé par un autre, proche, mais profondément différent : « Ce n’est pas que pour vingt centimes ! »

Il s’agit d’un signifiant parfaitement vide, négatif, qui ne veut rien dire et qui peut réunir toutes les demandes insatisfaites de la société. C’est pour cette raison que les manifestations réussissent à s’élargir, et c’est aussi pour cette raison que des groupes si différents ont commencé à occuper la même avenue – de l’extrême-gauche à l’extrême-droite (si on peut utiliser ces termes), tout le monde est allé manifester à partir du 17 juin.

C’est intéressant de noter aussi que l’approbation du gouvernement expérimente une forte chute dans toutes les couches sociales. Si on considère l’échantillon tout entier, l’approbation de Dilma Rousseff passe de 65-70% vers 30% en trois semaines. Comment c’est possible et qu’est-ce que cela nous montre ? Comment dans une très courte période de temps la perception des citoyens a pu changer à ce point, surtout si nous considérons que rien de « fondamental » n’a changé pendant ces trois semaines ?

Je reviens, là, à mon argument antérieur : pour moi, en juin 2013 il a eu une ré-articulation des récits politiques. Des problèmes et des insatisfactions ont toujours existés. S’il y avait de l’inflation en juin 2013, elle avait été plus forte auparavant, et le chômage était au niveau le plus bas de l’histoire récente, et en baisse. Des problèmes urbains, eux aussi, étaient présents depuis toujours (16). Il ne faut pas oublier que les dix ans qui avaient précédés les manifestations de juin 2013 avaient été marqués par la plus importante mobilité sociale ascendante de l’histoire du pays, avec une forte réduction des inégalités (17). Enfin, nous devons nous demander quel était le rapport possible entre Dilma Rousseff et l’augmentation des tarifs de transport en commun à São Paulo et avec la répression des manifestants par la police du gouvernement de l’État de São Paulo.

La réponse semble être la suivante : à partir de juin 2013, un nouveau discours commence à se faire présent opposant le « peuple » à tous les gouvernants sans exception et y compris le gouvernement fédéral. Si Lula avait réussi, principalement à partir de 2006, à imposer le récit selon lequel le PT était « du côté du peuple » - contre ceux qui avaient gouverné le pays pendant cinq cent ans - à partir de 2013 ce discours commence à souffrir la concurrence d’un autre qui met le PT de façon non-distinguée du côté des autres groupes politiques.

Vertretung et Darstellung

Cette analyse des événements de juin 2013 peut être intéressante par soi-même, mais je l’ai fait pour arriver à une conclusion : même en rejetant la représentation, le MPL a fini pour représenter dans un autre sens du terme.

La question c’est que le terme représentation a au moins deux sens, et cela devient plus clair en allemand. Dans la langue de Goethe, le mot représentation se dit Vertretung et Darstellung. Le premier fait appel à l’activité du représentant élu, du député dans l’hémicycle parlementaire. Le deuxième fait appel à la figuration, à l’activité de l’artiste, par exemple quand nous disons qu’un portrait représente le sourire mystérieux d’une femme. En peignant, néanmoins, l’artiste joue un rôle créateur. Il ne se limite pas à reproduire la réalité telle qu’elle est : il va plus loin et la représente d’une façon spécifique, avec une certaine luminosité, à partir de certains traits, de certains bords, d’une certaine perspective.

Ces deux concepts de représentation marchent plutôt ensemble. Ce que les auteurs du « tournant constructiviste » ont essayé de faire était de montrer que la représentation politique stricto sensu est toujours accompagnée par la représentation esthétique – que, en représentant politiquement, le représentant est toujours en train de construire esthétiquement le groupe représenté. Cela est chez Saward, chez Laclau, chez Spivak (18).

Nonobstant, il me semble que tous ces auteurs ignorent que l’inverse n’est pas nécessairement vrai. Oui, toute représentation politique stricto sensu porte avec elle de la représentation esthétique, mais est-ce que toute représentation esthétique produit nécessairement des représentations politiques stricto sensu ?

Mon argument est de dire que non, et c’est là qu’on peut insérer le discours du MPL et les autres revendications « anti-représentatives ». Elles présentent des récits, construisent des identités discursivement, mais elles ne sont pas nécessairement associées à la figure d’un représentant.

Conclusion

Ma conclusion, alors, est double : d’un côté, évidemment qu’on peut augmenter les mécanismes de participation directe des citoyens, en essayant de surmonter les instances de représentation. De l’autre côté, cependant, il me semble qu’en dernière instance la représentation est irréductible, au moins dans son sens esthétique et performatif. Tout discours collabore pour la construction d’identités, et il ne se limite pas à transmettre une réalité objective : il construit la façon dont cette réalité est présentée. Autrement dit, les intérêts du peuple sont loin d’être une donnée objective : ils s’inscriront toujours dans un récit, et dans une identité qui se structure autour de ce récit.

Mais quel est le problème de la revendication anti-représentative ? Dans mon point de vue – et j’admets ici qu’il ne s’agit que d’une hypothèse – ce type de revendication crée des identités moins stables, qui peuvent être plus facilement récupérées par d’autres acteurs politiques. C’est ça, il me semble, que s’est passé au Brésil en juin 2013.

Au-delà du Brésil, ce problème reste présent. Les manifestations d’indignation ont eu des difficultés pour trouver un cap, pour s’inscrire dans la durée et s’institutionnaliser.

Ce que nous regardons c’est que, en général, après ces mouvements quelques groupes plus organisés, avec des prétentions représentatives, finissent par récupérer le discours qui oppose le « peuple » aux élites. La grande question, donc, c’est comment ce discours contre les élites s’exprime.

Au Brésil, quand le MPL a réaffirmé la centralité de la demande des vingt centimes et a rejeté le rôle de représentant, il a fini par être abandonné par les masses. C’est alors dans le vide laissé par le MPL que d’autres groupes politiques commenceront à agir. Dans mon point de vue, c’est à partir du discours de juin que les manifestations des secteurs conservateurs vont se structurer. Ils se sont appropriés de l’insatisfaction diffuse et du discours du « peuple » contre les gouvernants – y compris le gouvernement du PT – mais ils le font essayant d’affirmer leur agenda conservateur, et pas une opposition à gauche comme le MPL voulait.

Au Brésil, jusqu’aujourd’hui il semble que la droite a été celle qui a représenté les « indignés », ou au moins une partie de ceux-ci. Cela, néanmoins, n’est pas la règle, et la comparaison internationale montre ça.

Plusieurs pays ont vécu ce type de manifestation ces dernières années. Je préfère me concentrer sur les exemples des démocraties occidentales parce que c’est compliqué de parler de « crise de la démocratie représentative » quand il n’y a même pas de démocratie.

Considérons, alors, les cas de l’Espagne, de la Grèce, de l’Occupy Wall Street aux États-Unis, tous en 2011 (19). Dans ces trois cas, il y a eu une difficulté de la part des manifestants pour s’organiser et institutionnaliser leur indignation. Les mots d’ordre étaient très vastes et les mouvements manquaient des leaders capables de bâtir des ponts entre l’insatisfaction et des demandes concrètes. Dans ce sens, nous pouvons dire que le cas du MPL avait un potentiel organisationnel plus grand, car il y avait une demande spécifique – qui, à la fin, a été éclipsée.

Dans tous ces cas, toutefois, les mobilisations n’ont pas réussi à s’inscrire dans la durée, mais elles ont eu le mérite de reconfigurer des récits : c’est le peuple contre les élites, ceux « du bas » contre ceux « du haut ». C’est sur cette dichotomie que postérieurement les « partis des indignés » se sont érigés, comme Podemos en Espagne et Syriza en Grèce. Aux États-Unis, cependant, il y a eu une double tentative de récupérer l’héritage des « indignés ». D’un côté, une masse de jeunes indignés a été mobilisée par Bernie Sanders, un candidat capable de les rassembler autour d’un mouvement fort progressiste. De l’autre côté, Donald Trump a essayé – et apparemment réussi – à récupérer cet héritage du discours du « peuple » contre les « élites » autour d’un mouvement conservateur.

(1) Hanna Fenichel Pitkin, The Concept of Representation (Berkeley: Univ. of California Press, 1967).(2) Pour plus d’information à propos dudit « tournant constructiviste » : Lisa Disch, “La représentation politique et les « effets de subjectivation »,” trans. Rostom Mesli, Raisons politiques, no. 56 (December 17, 2014): 25–47.(3) Ernesto Laclau and Chantal Mouffe, “Post-Marxism Without Apologies,” New Left Review, I, no. 166 (December 1987): 79–106; Ernesto Laclau, On Populist Reason (London: Verso, 2005).(4) Jean-Claude Monod, “La force du populisme: une analyse philosophique: À propos d’Ernesto Laclau,” Esprit Janvier, no. 1 (2009): 42, doi:10.3917/espri.0901.0042.(5) Michael Saward, The Representative Claim (Oxford: Oxford University Press, 2010).(6)André Singer, Os sentidos do lulismo: reforma gradual e pacto conservador (São Paulo, Brazil: Companhia das Letras, 2012).(7) Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif, Champs Essais (Paris: Flammarion, 2012).(8) Thomás Zicman de Barros, “La revendication anti-représentative” (Master de Recherche, Institut d’Études Politiques de Paris, 2016).(9) Carlos Prozato, A Partir de Agora: As Jornadas de Junho no Brasil (La Mestiza Audiovisual, 2014), http://bit.ly/1GpPqdr.(10) Pablo Ortellado et al., Vinte Centavos: a luta contra o aumento, 1st ed. (São Paulo: Veneta, 2013); Pablo Ortellado, “L’antiparti : autonomie et stratégie dans le « Movimento Passe Livre »,” trans. Danilo Guiral Bassi, Les Temps Modernes, no. 678 (June 1, 2014): 24–36.(11) À propos des « Black Blocs » au Brésil : Mariana Corrêa dos Santos and Silvio Pedrosa, “Corps en mouvement : les Black Blocs à Rio et les représentations de la résistance,” trans. Rodrigo Nunes, Les Temps Modernes, no. 678 (June 1, 2014): 73–92.(12) Datafolha, “Avaliação sobre protestos por tarifa de ônibus em São Paulo” (São Paulo, June 13, 2013), http://bit.ly/23Rufdq.(13) Ernesto Laclau, “Populism: What’s in a Name?,” in Populism and the Mirror of Democracy, ed. Francisco Panizza (London: Verso, 2005), 32–49.(14) Datafolha, “Protestos sobre o aumento na tarifa dos transportes II” (São Paulo, June 18, 2013), http://bit.ly/1SCqRzw.(15) TV Cultura, “Movimento Passe Livre,” Roda Viva (São Paulo: TV Cultura, June 17, 2013), http://bit.ly/1Ovp3Hb.(16) Ermínia Maricato, “É a questão urbana, estúpido!,” in Cidades rebeldes: Passe Livre e as manifestações que tomaram as ruas do Brasil, by Paulo Arantes et al, Kindle Edition (São Paulo: Boitempo Editorial, 2013).(17) André Singer, “Brasil, junho de 2013, classes e ideologias cruzadas,” Novos Estudos CEBRAP, no. 97 (November 2013): 23–40, doi:10.1590/S0101-33002013000300003.(18) Gayatri Chakravorty Spivak, “Can the Subaltern Speak?,” in Marxism and the Interpretation of Culture, ed. Cary Nelson and Lawrence Grossberg (Urbana: University of Illinois Press, 1988).(19) Simon Tormey, “Occupy Wall Street: From Representation to Post-Representation,” Journal of Critical Globalisation Studies Issue 5 (2012): 132–37; Lasse Thomassen and Marina Prentoulis, “Autonomy and Hegemony in the Squares: The 2011 Protests in Greece and Spain,” in Radical Democracy and Collective Movements Today: The Biopolitics of the Multitude versus the Hegemony of the People, ed. Alexandros Kioupkiolis and Giorgos Katsambekis (Farnham: Ashgate, 2014), 213–34.

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