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Flavia Goian, Leçons XVII, XVIII et XIX des Écrits techniques de Freud

Date publication : 14/12/2016
Dossier : Dossier de retour du séminaire d'été 2016

Séminaire d’été 2016 – 27 août.

Flavia Goian, Leçons XVII, XVIII et XIX des Écrits techniques de Freud.


Lacan prend pour cible de son talent interprétatif, Michael et Alice Balint et leur théorie de la relation d’objet concentrée dans la notion d’« amour primaire ». L’intérêt que Lacan manifeste pour les théoriciens de la relation d’objet n’est pas tant lié à leur succès qu’à leurs échecs, à l’étrange dilemme dans lequel ils se trouvent plongés, aux difficultés théoriques qu’ils rencontrent à un moment donné, bref, à leurs impasses. Leurs travaux avaient gagné une certaine notoriété, en particulier en Angleterre et aux États-Unis, constituant un obstacle considérable avec lequel il fallait compter et qu’il fallait surmonter dans son effort pour revivifier les travaux de Freud. C’est donc avec une certaine ferveur qu’il s’intéresse au livre des Balint.

La tentative de Lacan est de restituer à la théorie psychanalytique la dimension de l’intersubjectivité, qui s’est perdue ou a été occultée par les partisans de la théorie de la relation d’objet. Si cette question n’a jamais été très éloignée de la pensée de Lacan, elle apparaît avec évidence dans ses premiers séminaires.

Le problème spécifique sur lequel Lacan focalise son attention, c’est la distinction qu’établissent les Balint entre l’amour primaire et l’amour génital. Ces termes tendent à rendre les deux façons totalement différentes par lesquelles l’individu se pose par rapport à l’autre.

Ayant hérité de Ferenczi la fascination pour tout ce qui a trait aux relations interpersonnelles et, plus particulièrement, la relation entre analyste et analysant au sein de la cure, leur travail touche à l’intersubjectivité dans la mesure où ils tentent d’examiner les origines, les limitations et la dynamique de la réciprocité qu’implique une relation entre sujets. Pourtant, leur point de départ, la relation paradigmatique qui donne son orientation à toute leur approche, est totalement dénuée de toute conscience intersubjective. C’est ce qu’ils désignent sous le nom « d’amour primaire ». C’est le type de relation qu’ils considèrent comme étant la plus fondamentale, la plus primitive, la plus primordiale entre les individus. Et, pour cette raison, ils en font la pierre angulaire de leur théorie. Tous leurs développements théoriques ultérieurs trouvent ici leur origine et en deviennent une espèce d’extension.

Théorie-technique

La leçon XVII est la première d’une série de leçons qui seront consacrées au livre de Balint, Primary Love and Psychoanalytic Technique, présenté avec une assez grande clarté, par Wladimir Granoff. Lacan choisit de mettre à l’étude cet ouvrage non seulement pour des raisons circonstancielles1, mais aussi pour le caractère authentique de la démarche de Balint en ce qui concerne la relation entre théorie et technique. Car, nous dit Lacan, « il est bien beau de dire que théorie et technique, c’est la même chose, mais alors profitons-en ! »

En effet, Lacan remarque que certains brillants théoriciens ne savent pas toujours ce qu’ils disent lorsqu’ils se réfèrent à leur pratique. Au contraire, il y a chez Balint, d’une part, un accord entre théorie et technique qui nous donne un accès assez direct à son expérience, d’autre part, celui-ci a formulé lui-même une forte préoccupation pour la relation entre théorie et technique, déplorant le retard de la théorie à rendre compte de la finesse et de la sophistication de la technique au point où elle en était à son époque2. « Par beaucoup de côtés il nous est proche, souligne Lacan, manifeste des orientations qui convergent avec certaines exigences que nous sommes arrivés à formuler sur ce que doit être le rapport intersubjectif dans l’analyse »

Dans un article de son livre intitulé « L’évolution des buts et des techniques thérapeutiques en psychanalyse », prenant l’exemple du patient qui reste silencieux au cours de la séance, Balint déploie plusieurs modes d’intervention possibles de l’analyste : de l’insistance de Freud à vaincre la résistance, qui passait parfois par la pression du front avec les mains3, à l’analyste qui formule à la place du patient ce que le patient gardait pour lui « vous êtes préoccupé par des fantasmes concernant ma vie privée ou certaines de vos activités sexuelles » (« interprétation de contenu ») ou à l’analyste qui essaie de relier les diverses occasions où le patient est resté silencieux dans le passé (« l’interprétation du transfert ») pour en venir, enfin, à sa proposition qui est celle de créer « une atmosphère appropriée pour le patient, a proper atmosphere, afin que celui-ci ait la possibilité de se laisser aller ». Du point de vue de cette dernière proposition, la proposition de Balint, le silence apparaît comme provoqué non pas par le transfert du patient, ni par le contre-transfert de l’analyste, mais par une interaction entre les deux. Balint conçoit donc la relation analytique comme une relation d’objet. Lacan évoque la création de cette atmosphère convenable – en quoi consiste, pour Balint, la fonction opérante de l’analyste dans l’analyse – en critiquant une expérience qui ne passe pas par la parole, mais qui « hésite dans l’indicible4 ».

One-body psychology – two-body psychology5

Balint conçoit l’analyse comme interaction entre deux personnes tout en dénonçant l’absence d’un appareillage théorique à même de rendre compte du « développement et des transformations subtiles de cette relation d’objet » : « Nous nous laissons entraîner à la décrire dans nos termes habituels centrés sur l’individu », préjugé lié au modèle biologique de Freud, qu’il critique sous le terme de one-body psychology (psychologie adaptée à une personne) ; alors qu’il s’agit essentiellement d’une situation à deux personnes. Faisant une analogie avec la géométrie projective, Balint dit, en quelque sorte, « on rabat les deux dimensions de la relation analytique sur une seule ligne6 ».

A cette one-body psychology, il oppose une two-body psychology, en référence à un article de John Rickman, qui affirme la nécessité qu’il y ait autant de psychologies que d’individus concernés. « Ainsi – dit Rickman – nous pouvons parler d’une psychologie à une personne, à deux personnes, à trois personnes, à quatre personnes et à un plus grand nombre de personnes7. »

La position de Balint part d’une intuition juste, en ce qu’elle opère la critique de ce qu’il appelle le parti pris biologique de Freud, qui met l’accent sur l’individu, pour lui opposer une conception fondée sur la relation à l’autre. Sans doute, Lacan a-t-il été sensible à cet aspect de la démarche de Balint ; mais, à la différence de celui-ci, qui dans sa conception du dispositif analytique comme relation entre deux personnes, manque la distinction du symbolique et de l’imaginaire, le schéma optique de Lacan (et plus tard, le schéma L) aménage au-delà de la relation en miroir entre le moi et le petit autre un axe symbolique entre le sujet et le grand Autre.

Entre intersubjectivité et intra-subjectivité, pas de différence de structure chez Lacan.

Faute d’isoler le symbolique, Balint traque « le symbole » derrière les dires du patient, s’attache à des signes « formels », non-verbaux, hors langage : « Ces éléments comprennent, entre autres, les changements d’expression sur le visage du patient, sa façon de s’étendre sur le divan, d’utiliser sa voix, de commencer et de finir la séance, ses maladies intercurrentes, même un malaise passager et, en particulier, sa manière d’associer8. »

Balint est légitime de chercher ce qui se dit au-delà de ce que le patient exprime – c’est ainsi que Freud lisait cette jouissance méconnue par lui, sur le visage de l’Homme aux rats racontant le supplice des rats –, mais comme il semble attacher plus de vérité aux signes corporels, il verse dans l’imaginaire, en le méconnaissant.

Primary love

Dans la suite du séminaire, plusieurs idées seront évoquées, par Granoff, qui se rattachent à la théorie de la relation d’objet élaborée par Michael et Alice Balint, fondée principalement sur la notion d’ « amour primaire », primary love.

Balint n’a pas à proprement parler enrichi la compréhension du narcissisme de nouvelles intuitions ; son apport est spécifiquement critique dans le sens où il récuse la notion de narcissisme primaire pour lui opposer celle d’amour primaire : selon lui, il n’existe pas de narcissisme primaire caractérisé par le manque total de relation objectale. Plus précisément, Balint pense que dès les premiers jours de sa vie, le nourrisson forme des relations d'objet libidinales, tournées vers l’extérieur. Une telle idée n'était pas couramment admise à l’époque, puisqu'on estimait qu'à cette étape de la vie, toute la libido était narcissique. En cela, il fait figure d’iconoclaste dans la tradition psychanalytique.

Pour les Balint, l'amour primaire consiste surtout à vouloir être aimé. Cette forme d’amour primitive, égoïste, fonctionne selon le principe ce qui est bon pour toi est bon pour moi. Chaque partenaire considère comme allant de soi l’identité entre les désirs de l’autre et les siens. Il y a, à cet égard, un paradoxe : cet amour est réciproque entre la mère et l'enfant ; mais, en même temps, il est totalement égoïste, chacun attendant de l'autre un amour désintéressé sans se soucier de ce que l'autre pourrait désirer.

Balint s’appuie sur les travaux de son épouse, Alice Balint, rassemblés dans l’article « L’amour pour la mère et l’amour de la mère ». Il examine la relation du bébé à sa mère, en laissant le soin à Alice Balint d’éclairer cette unité duelle pour ce qui est de la mère.

Balint signale chez Freud l’importance de pulsions partielles qui ont un objet dès le début. Il prend l’exemple de l’autoérotisme oral, que l’on peut considérer comme secondaire aux satisfactions des besoins oraux par l’objet, ce qui démontre, selon lui, une relation d’objet dès le début.

Donc, les relations d’objet sont toujours présentes et l’autoérotisme est, selon lui, soit un jeu inoffensif soit un défi, une consolation par rapport à un conflit provoqué par les objets. Il en est de même des relations prégénitales, qui doivent être analysées. Quand on en recherche les causes, on voit que la clinique est en contradiction avec la théorie de la libido, remarque Balint.

Il s’appuie sur les travaux de Ferenczi, pour qui les relations d’objet jouent un rôle prédominant même dans les couches les plus profondes du psychisme (notamment, dans Thalassa). L’expérience de cures très avancées montre ces relations d’objet les plus profondes à travers la phase finale du « renouveau », presque entièrement passive. Je cite Balint : « La personne en question n’aime pas, mais elle désire être aimée. Ce désir passif est indubitablement sexuel, libidinal 9».

Il constate que, lorsqu’un niveau profond est atteint, le patient attend des gratifications primitives. Si l’analyste se montre frustrant, alors la réponse du patient est caractéristique d’un nourrisson : perte de sécurité, sentiment de dévalorisation, désespoir, déception amère et profonde, perte de confiance, agression et crainte de vengeance. Si, par contre, l’analyste donne satisfaction au patient, alors cela déclenche un état quasi maniaque, une exaltation, un sentiment de puissance et la proximité d’un état d’assuétude ou de perversion grave. Si la gratification s’arrête, on peut observer le retour à l’état antérieur.

Balint, s’interrogeant sur ces désirs, s’est aperçu qu’il s’agissait de désirs innocents et naïfs. Il suffit d’un mot gentil, d’appeler le patient par son prénom ou de le laisser appeler l’analyste par son prénom, de tenir la main de l’analyste pendant la séance, d’emprunter un objet ou de recevoir un cadeau insignifiant, de vouloir toucher l’analyste ou être touché, caressé par l’analyste.

Balint souligne deux caractéristiques fondamentales de ces désirs : a) ils sont toujours et sans exceptions dirigés vers un objet ; b) ils n’excèdent jamais le niveau du plaisir préliminaire.

L’exigence est véhémente, mais le but est tendre, inhibé quant au but. La gratification du désir, lorsqu’elle intervient au bon moment et avec l’intensité adéquate, entraîne une « sensation paisible et tranquille de bien-être ». (Le bruit et la passion ne seraient pas primaires mais secondaires à la frustration.)

À tort, on a interprété la passion déployée comme agression, sadisme, or pour Balint, la méchanceté est toujours secondaire. C’est la souffrance qui rend méchant. « Nous n'avons jamais observé de personne congénitalement méchante ou mauvaise, ni de véritable sadique. [...] Les adultes comme les enfants, lorsqu’ils sont méchants ont une raison pour l’être ». L’autre erreur a consisté à relier la demande passionnelle avec un but de plaisir passionnel signe un développement très perturbé et est un signal d’alarme10.

Pour Balint, cette attitude primaire : « Je dois être aimé, toujours, partout, de toute façon, dans tout mon corps, sans le moindre effort de ma part, est le but final de toute aspiration érotique11». Ce but n’est souvent atteint que par des détours. Recevoir trop peu rend narcissique et agressif.

L’un des détours pour parvenir au but primaire (être aimé, gratifié) est constitué par le narcissisme : si le monde ne m’aime pas assez je dois m’aimer et me gratifier moi-même.

Aussi, pour lui, le narcissisme libidinal est toujours de nature secondaire.

Après avoir cité Sadger et Rank, Balint se réfère à Freud de Pour introduire le narcissisme, où deux conceptions se côtoient : soit il existe un narcissisme primaire, soit seules les pulsions autoérotiques sont primaires et une nouvelle action psychique est nécessaire pour donner forme au narcissisme.

Les énergies psychiques sont, au départ, indiscernables pour Freud qui tranchera dans Le Moi et Le Ça en faveur du narcissisme primaire – sans en débattre, regrette Balint.

Alice Balint, par exemple, s’est attachée à la première conception freudienne : les pulsions autoérotiques sont primaires.

Mais comment comprendre le narcissisme primaire ?

Il s’agit pour Balint d’un usage impropre du mot et de distinctions insuffisantes.

Plusieurs concepts sont rassemblés sous le chef du narcissisme : l’autoérotisme, au départ, qui est une simple description d’instincts, presque purement biologique et qui ne désigne rien de la relation d’objet ; ensuite, le narcissisme au sens étroit, qui recouvre deux choses : un investissement de libido dans lequel le sujet s’aime lui-même et un sujet qui ne tient pas suffisamment compte de la réalité, du monde extérieur. Chez le nouveau-né, deux aspects seulement se retrouvent : l’autoérotisme et le comportement narcissique par rapport à la réalité. Mais ce serait une erreur de parler, là, d’amour narcissique, d’amour de soi et de le considérer comme inné et primaire, selon Balint.

L’autre détour par rapport au but passif d’être aimé, c’est ce que Balint appelle l’amour d’objet actif : « Nous aimons et gratifions notre partenaire pour être aimé et gratifié en retour12». Cela implique toujours un effort, une tension. Sous cet angle, les relations prégénitales pourraient être vues « comme des artefacts » dont sont responsables la société et les éducateurs.

Pour Balint, le but final de toute pulsion est l’union avec l’objet, le rétablissement de l’unité moi-objet ce que le coït chez l’adulte permet au mieux d’approcher. Lors de l’orgasme, l’objet est oublié dans un fantasme d’harmonie complète. Dans tous ces cas : l’enfant et sa mère, le coït et l’adulte en analyse vis-à-vis de son analyste, on peut voir l’absence du sens de la réalité.

La théorie de l’amour primaire de Michael Balint trouve son corollaire dans cet énoncé de l’article d’Alice Balint : « L’amour de la mère est la contrepartie presque parfaite de l’amour pour la mère. »

Si la question abordée ici est celle d’une totale complémentarité des besoins, il suffit de considérer le travail d’Alice Balint pour se rendre compte des difficultés qui se présentent dans la défense de cette perspective. Dans ce que Lacan appelle « une défense héroïque » de sa théorie, Alice Balint tente de prouver, sans l’ombre d’un doute, qu’il y a certains besoins fondamentaux que l’existence d’un enfant satisfait chez la mère. S’il s’agit ici d’une question de réciprocité, il faut que la mère aussi bénéficie d’une certaine manière de la relation qu’elle a à son enfant, puisqu’il doit y avoir une complémentarité absolue des besoins entre les deux parties impliquées. Elle va même jusqu’à avancer des exemples de cannibalisme maternel dans les tribus primitives pour démontrer que l’enfant est un objet qui peu combler les besoins vitaux et animaux de la mère en période de famine. Bien sûr, c’est pousser l’analogie à ses limites extrêmes : mais Alice Balint ne pense pas qu’il s’agisse seulement d’une analogie…

Dans la suite de son article, Alice Balint donne l’exemple d’une patiente qui analyse ses sentiments de masculinité durant sa première année de cure. Malgré les progrès réalisés, en particulier l’amélioration de ses capacités orgasmiques, elle gardait toujours à l’égard de sa mère une haine très forte. Selon Alice Balint, cette haine n’était que la rationalisation d’une attitude plus primitive équivalant à un fort-da : elle aspirait à pouvoir disposer de sa mère avec le même détachement que celle-ci manifestait envers ses amants, les éconduisant lorsqu’elle n’en avait plus besoin.

Elle dit en quelque sorte « que c’est gentil à toi, maman, de disparaître au bon moment » en songeant épouser le père ; car la mère idéale n’est pas censée avoir d’intérêt en propre.

Cette configuration est celle de l’amour pour la mère, qui est dépourvu de sens de réalité, ceci par opposition avec la relation au père, troisième personnage dont le rôle est d’amener justement le sens de réalité. Et Alice Balint de conclure : « La haine authentique et, avec elle, l’ambivalence authentique se développent beaucoup plus facilement par rapport au père que l’enfant connaît depuis le début comme un être ayant ses intérêts propres13. »

L’amour génital

Si l'amour primaire constitue pour Balint la première forme de la relation d'objet, la forme la plus achevée va être décrite comme amour génital. Là encore on se trouve face à un paradoxe, puisque cette forme supposée achevée entremêle, de façon parfois surprenante, ce qu'il y aurait de plus égoïste et de plus altruiste.

Ce cheminement de pensée paradoxal a pu faire dire à Granoff que Balint a écrit cet article pour le démolir. Et, en effet, on se trouve quelque peu déconcerté par la façon dont Balint conduit son argumentation à travers cet article : il pose une série de conditions pour définir l’amour génital d’une façon idéale, pour les critiquer l’instant d’après, soit en les relativisant, soit en les déniant tout bonnement.

Il commence par remarquer que la littérature psychanalytique a moins traité de l’amour génital par comparaison avec l’amour prégénital, ou alors quand elle l’a fait, c’était sous une forme négative. Ainsi la définition que donne Abraham de son fameux terme de « phase post-ambivalente » que Balint commente avec ironie : « Nous savons à peu près ce qu’est un rapport amoureux ambivalent, tandis que de l’amour post-ambivalent tout ce que nous savons, c’est qu’il n’est plus ambivalent, ou, tout au moins, qu’il ne devrait plus l’être. »

Alors, il dit, imaginons un cas idéal d’amour génital post-ambivalent, qui ne comporte aucune trace d’ambivalence, ni de relation d’objet prégénitale : et nous avons ici cette fameuse citation :

« (a) il n’y aurait pas d’avidité, d’insatiabilité, pas de désir de dévorer l’objet, ou de lui dénier toute existence indépendante, autrement dit, il n’y aurait pas de traits oraux ;

(b) il n’y aurait pas de désir de blesser, d’humilier, de commander, de dominer l’objet, etc., autrement dit, il n’y aurait pas de traits sadiques ;

(c) il n’y aurait pas de désir de salir le partenaire, de le (la) mépriser pour ses désirs et ses plaisirs sexuels ; il n’y aurait pas de danger d’éprouver du dégoût pour le partenaire, ou d’être uniquement attiré par certaines de ses caractéristiques déplaisantes, etc., autrement dit, il n’y aurait aucun vestiges de traits anaux ;

(d) il n’y aurait pas de compulsion à se vanter d’avoir un pénis, aucune peur des organes sexuels du partenaire ni de crainte pour ses propres organes sexuels, pas d’envie d’avoir les organes génitaux de l’autre sexe, pas l’impression d’être incomplet ou d’avoir un organe sexuel défectueux, ou de ressentir celui du partenaire comme défectueux, autrement dit, il n’y aurait aucune trace de la phase phallique ou du complexe de castration14. »

Mais l’instant d’après, Balint nous dit :

« Nous savons que ces cas idéaux ne se rencontrent jamais dans la pratique, mais tout ce matériel négatif doit être écarté –vous vous souvenez, le négative staff, dans la leçon15 – doit être éliminé avant qu'un examen sérieux ne puisse débuter. »

Donc :

« À part l’absence de tous les traits "prégénitaux" énumérés, qu’est-ce alors que l’"amour génital" ? » se demande Balint. « Eh bien, nous aimons notre partenaire

1) parce qu’il, ou elle, peut nous satisfaire ;

2) parce que nous pouvons le, ou la, satisfaire ;

3) parce que, ensemble, nous pouvons éprouver un orgasme complet, simultanément ou presque. »

Tout cela parait très simple, mais malheureusement il n’en est rien. Prenons la première condition : notre partenaire peut nous satisfaire. Cette condition peut être, et est souvent en fait, de nature égoïste ou même complètement narcissique. Elle n’implique pratiquement aucune considération pour le bonheur du partenaire. Nous connaissons bien les individus de ce type, aussi bien parmi les hommes que parmi les femmes. Ils ont pour seul but leur propre satisfaction, authentiquement génitale qui, naturellement, peut être ou non associée à l’amour.

Il en est de même en ce qui concerne la seconde condition : pouvoir satisfaire notre partenaire. Ceci est certainement trop altruiste, mais pas nécessairement masochiste. Dans ce type d’amour, caractérisé par une indifférence plus ou moins totale pour les besoins, les intérêts et le bonheur propres du sujet, il n’y a que l’objet qui compte. Là encore il existe beaucoup d’exemples de ce type d’individus, aussi bien parmi les hommes que parmi les femmes. Et là encore, bien que la satisfaction soit authentiquement génitale, elle peut être ou non accompagnée d’amour.

« On peut prétendre que ces deux types de relations ne sont pas des véritables relations d’amour, mais c’est un argument erroné », dit Balint. « Les relations fondées sur ces deux types de satisfaction génitale peuvent rester parfaitement harmonieuses pendant longtemps – éventuellement toute la vie – surtout si les types d’amour des deux partenaires se complètent.

Il semble que ces deux types nous aient menés dans une impasse. Peut-être l’étude du troisième type sera-t-elle plus féconde. Si deux partenaires s’aiment parce qu’ils trouvent le bonheur ensemble dans une même expérience mutuelle, ce doit être vraiment de l’amour. Mais en est-il réellement ainsi ? Il y a de nombreux exemples, que ce soit dans l’histoire, la chronique des scandales ou la pratique psychanalytique, où deux partenaires ont une vie sexuelle parfaite, trouvent le vrai bonheur dans les bras l’un de l’autre, et sont absolument certains de parvenir à ce bonheur chaque fois qu’ils se retrouvent ensemble, et cependant, même si on les appelle des amants, ils ne sont pas amoureux l’un de l’autre. Souvent même c’est le contraire, comme dans le célèbre sonnet 129 de Shakespeare :

Dépense vitale dans un désert d’abjection

acte du plaisir jusqu’au plaisir de l’acte

traître assassin sanglant coupable

sauvage extrême obscène cruel voyou

jouissance immédiatement suivie de dégoût

traque folle et une fois la proie saisie

haine folle comme si l'appât englouti

fut mis exprès pour rendre l’autre fou

fou de poursuivre fou de posséder

extrême d’avoir eu de prendre de vouloir

tenter le bonheur trouver le malheur

avant quelle joie, après qu'un rêve

tout le monde le sait mais pas un homme

pour fuir le ciel qui conduit les hommes à cet enfer16 ».

Enfin, Balint en vient à conclure que l’amour génital n’a, en fait, pas grand-chose à voir avec la génitalité ; que c’est un artefact de la civilisation comme l’art et la religion.

« En fait, ce type d’amour utilise seulement la sexualité génitale comme un tronc, pour y greffer quelque chose d’essentiellement différent. Bref, on attend de nous et nous espérons recevoir de la gentillesse, de l’attention, de la considération, etc. même lorsqu’il n’est pas question de désir génital ou de satisfaction génitale17» ; « C’est une fusion d’éléments disparates : un « mélange bizarre » de satisfaction génitale et de tendresse prégénitale18. »

Comment comprendre l’assimilation de l’amour génital à un artefact, à un produit de la civilisation ? Là, Balint fait intervenir – comme un appendice à son article – le mythe de la horde. Si l’on en croit ce que dit Freud, on en vient à penser que l’amour génital, « forme authentique et quintessence de la sexualité adulte, » se présente à l’origine sous une forme homosexuelle, c’est-à-dire perverse, d’une maturité incomplète. Les civilisations représentent une conquête progressive de toutes les relations entre hommes par l’amour homosexuel sublimé et inhibé quant au but, et une extension, secondaire seulement, de ces nouvelles formes d’amour aux relations entre homme et femme.

Au terme de ce cheminement qui ressemble à une chaîne de paradoxes, l’amour génital apparaît comme une « chose introuvable ». S’il est mal nommé, selon Balint, c’est parce qu’il n’existe pas. L’amour génital au sens qu’il entend lui donner n’existe que chez les animaux, conclusion surprenante d’un Balint anticipant sur le non-rapport sexuel, qui dans sa proposition d’un amour primaire, laissait entendre l’existence d’un objet naturel parfaitement comblant.

La critique de Balint par Lacan consiste essentiellement dans le fait de souligner que, même quand émergent dans la relation analytique des phénomènes de transfert qui peuvent faire penser à une relation duelle, éventuellement sur le modèle d’une expérience de satisfaction archaïque, même alors, du seul fait que le patient parle, nous sommes en présence d’une dimension tierce : la dimension du langage, du pacte, la dimension du symbolique.

Lacan soutient que Balint sait cela, et sa clinique le démontre, bien qu’il ne le théorise pas ainsi. Il y aurait en somme un Balint théoricien et un Balint clinicien, qui avance en se contredisant.

Dans un article de 1933, « Le transfert des émotions », Balint affirme la psychanalyse comme fondée sur deux phénomènes cliniques : la résistance et le transfert. Sa définition de la résistance s’inscrit dans le prolongement de la définition freudienne : tout ce qui fait obstacle au libre cours des associations. Mais c’est surtout sur le concept de transfert comme transfert d’émotions que Balint s’arrête, notamment en tant que déplacement de sentiments, d’émotions d’un objet initial sur autre chose. Le coup de poing sur la table inerte, par exemple, déplace la colère de quelqu’un sur l’objet inerte. La même chose vaut pour la porte claquée ou pour l’adoration d’un objet appartenant à la personne aimée.

C’est cela, le lien avec la situation analytique : l’analyste, en quelque sorte, est la table qui prend le coup de poing ou la porte claquée… Ou du moins, telle est la position qu’il doit tenir : une position passive.

S’il n’assume pas son rôle passif, qu’advient-il ? L’analyste réagit alors de manière « spéculaire » comme n’importe quel être humain, il transforme le rapport analytique en un banal rapport d’« amitié ou hostilité, sympathie, amour, haine, voire d’indifférence ».

Dans un chapitre intitulé « Transfert et contre-transfert », Balint précise la position de l’analyste comme « passivité élastique », ce qui requiert un rigoureux contrôle de son contre-transfert. Reprenant la métaphore de Freud, il préconise que l’analyste devienne comme « un miroir bien poli » – sa conduite passive, loin d’être assimilable à un objet inanimé, reflétant sans le déformer tout ce qu’est son patient.

« Plus le patient peut se voir nettement dans ce reflet, meilleure est notre technique ; si nous y parvenons, peu importe combien de sa personnalité l’analyste a pu révéler par son activité ou passivité, par sa sévérité ou par son indulgence, ses modes d’interprétation, etc19. »

Vous percevez la différence de place qu’il y a entre agir en miroir et être le miroir, entre être à la place de l’image de l’autre ou être à la place du miroir plan lui-même.

Tout en ayant ponctuellement des formulations qui font écho à une pratique lacanienne, notamment sur ce qu’on vient de voir, sa théorie du transfert dans son ensemble reste enfermée dans une relation imaginaire duelle, et recèle des accents aberrants lorsqu’elle est conçue comme déplacement d’émotions. Cependant, Lacan relève que, dans sa pratique, Balint manifeste à son insu une sensibilité à la dimension du symbolique – en voici un exemple. Un homme mûr se présente à Balint pour lui parler de ses symptômes. Il raconte une histoire compliquée, à laquelle Balint ne comprend pas grand-chose. Il demande au patient de revenir, mais continue à ne rien comprendre et le lui dit. Alors, à sa surprise, le patient s’exclame qu’il a enfin trouvé une personne sincère. Puis il révèle avoir utilisé un faux nom, et inventé de bout en bout son histoire pour mettre à l’épreuve la sincérité de l’analyste. Plusieurs médecins consultés précédemment étaient tombés dans son piège. Autrement dit, il a eu recours au mensonge pour éprouver la sincérité de l’autre.

Balint acquiesce, mais lui fait remarquer que son procédé est plutôt fatiguant et que des moyens plus économiques lui aurait sans doute permis d’arriver au même résultat. Une attitude transférentielle de ce genre, retient Balint, cache certainement une importante dimension inconsciente, mais comme ce n’était pas le moment de la faire émerger, la meilleure chose était de seconder le patient, et de lui montrer l’inutile dépense psychique et matérielle mise en œuvre.

Lacan est absolument d’accord avec le « ne pas comprendre » de Balint, parce que c’est un point sur lequel il martèlera toujours à ses élèves : se garder, précisément, de vouloir trop comprendre. Il est cependant en désaccord avec la deuxième intervention de Balint, à propos de la dépense liée au mensonge : en effet, pour Lacan, la question n’est pas là, en termes d’economic ou uneconomic ; à travers la parole « menteresse », cet exemple manifeste une dimension essentielle du langage, qui est celle d’introduire le vrai et le faux dans le Réel. « Car, avant la parole, rien n’est ni n’est pas. Tout est là, sans doute, mais c’est avec la parole qu’il y a des choses qui sont, vraies ou fausses, qui sont, et des choses qui (ne) sont pas20. »

Le mensonge va se situer à un sommet du triangle proposé par Lacan pour disposer les trois registres caractéristiques de la parole, dont la méprise et l’ambigüité constitueront les deux autres sommets. Ce passage est traversé par la référence au texte de la Verneinung (dont il a été question depuis le début du séminaire) où le jugement d’existence est secondaire et s’applique au champ de la Bejahung, jugement d’attribution qui creuse un trou dans le Réel.

Relecture :

1. La récente parution, en 1952, de l’édition anglaise du livre. Cf. Michael Balint Primary Love and Psychoanalytic Technique, London, Hogarth Press. 1952.

2. Balint (Michael), Amour primaire et technique psychanalytique, Paris, éd. Payot & Rivages, coll. « Sciences de l’homme », 2001[1972], p. 353.

3. Ibid., p. 291-293.

4. Ibid., p. 368.

5. Nous avons conservé l’orthographe employée par John Rickman, dans l’ouvrage qui est à l’origine de ce concept. Cf. Selected Contributions to Psycho-Analysis. London: Hogarth Press, 1957; reprinted with a new preface. London: Karnac Book, 2003.

6. Ibid., p. 293.

7. Ibid., p. 293 note de bas de page.

8. Ibid., p. 280.

9. Ibid., p. 73. Balint met en lien cet amour d’objet passif avec le travail de Ferenczi sur la Confusion de langue et avec les travaux d’Imre Hermann sur la tendance à s’accrocher (précurseur de l’attachement de Bowlby, lui aussi de l’école hongroise).

10. Balint reprendra bien plus tard cette idée dans un remarquable travail sur les régressions bénigne et maligne. Cf. Les voies de la régression.

11. Balint (Michael), op. cit., p. 75.

12. Ibid., p. 78.

13. Balint (Alice), « L’Amour de la mère est la contrepartie presque parfaite de l’amour pour la mère », in Michael Balint, op. cit., p. 132.

14. Balint (Michael), op. cit.,p. 151.

15. Lacan (Jacques), Les Écrits techniques de Freud, Paris éd. de l’A.L.I., p. 359.

16. Shakespeare (William), Sonnet 129 in Sonnets, nouv. trad. de Frédéric Boyer, Paris, P.O.L., 2010, p. 143.

17. Balint (Michael), op. cit., p. 157.

18. Ibid., p. 162.

19. Ibid., p. 274-275.

20. Ibid., p. 281.

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