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Jean-René Duveau, ETF, L 21

Date publication : 01/12/2016
Dossier : Dossier de retour du séminaire d'été 2016

Séminaire d’été 2016 – 27 août.

Jean-René Duveau, ETF, L 21.

Peut-être juste pour essayer, pour relier les petits trains de ces journées, je pensais ce matin, je ne sais plus si c’est dans la leçon X ou XII que Lacan parle de la psychanalyse comme d’une magie. Je pensais à prestidigitation, et je crois qu’il a beaucoup utilisé la main dans des métaphores, comme ça, qu’il pouvait faire, Roland Chemama en a parlé ce matin de la main, quand il a utilisé la main pour définir ce que c’est aussi que le concept…comme ce qui se saisit… Et donc là on va passer de la magie au miracle, à la lumière intérieure, à cette leçon XX1, qui effectivement parle de ce texte, De Magistro de saint Augustin.

Mais d’abord une petite observation. Cela s’est passé dans un lieu de soins, il s’agit d’un CATTP adultes du 13ème arrondissement qui accueille des patients psychotiques. Lieu dans lequel se tient chaque semaine un atelier d’improvisations théâtrales.

La scène est la suivante. Un homme, qui présente des traits cliniques évoquant une psychose maniaco-dépressive, propose au groupe de patients, l’impro suivante : « Je suis dans une forêt, je suis perdu, et je demande mon chemin à deux personnes qui passent par-là. Mais l’une me dit qu’il faut prendre le chemin de gauche, et l’autre me dit qu’il faut aller à droite ». Ce qui d’emblée marque cette bipolarité constante, ce mouvement permanent qui consiste, souvent pour cet homme, à ne pas y aller par quatre chemins. C’est l’un ou c’est l’autre…

Il désigne alors deux femmes dans le groupe. L’une, Jeanne, a une cinquantaine d’années. Elle est en permanence, envahie, parasitée par un automatisme mental, extrêmement pénible pour elle. Et quand elle joue sur la scène la colère, elle est la colère. Il y a dans sa présence, un effet de réel. Elle ne joue pas vraiment. Elle ne fait pas semblant.

L’autre femme, Oulaya, a 25 ans environ. C’est une psychose beaucoup plus ancienne qui fait que très vite, elle est passée d’institutions en institutions. De significations en significations.

L’impro commence, et au bout de quelques minutes, Oulaya s’exclame en disant : « Tu vois bien que j’ai raison, il faut prendre à droite, car sur le chemin de la sortie, tu sais bien qu’il y a une fontaine, et on la devine là-bas au loin ! » Et elle désigne alors un évier et son robinet, qui se trouvent dans la salle.

Et Jeanne lui répond ceci : « Mais non ! Ça ne peut pas être une fontaine ! C’est un robinet ! Et il faut imaginer, quand on joue, ici ! »

C’est-à-dire que lorsque l’une s’appuie sur le réel, pour en imaginer quelque chose, qui a valeur de vérité pour elle, de preuve, dans la fiction qui se déploie, pour l’autre, ce réel ne peut pas être troué, joué par des mots qui viendraient le décompléter. Il n’est pas envisageable pour elle de nommer différemment les choses, d’user de signes, de mots, qui viendraient sur cette chose, apporter d’autres significations. Et le robinet, et l’eau qu’on suppose dedans, ne peuvent pas s’absenter dans son discours, pour devenir fontaine, et contribuer ainsi, à une narration, nourrir un imaginaire, qu’elle exige pourtant, mais comme un impératif surmoïque. Il faut absolument et impérativement imaginer ! C’est-à-dire quoi ? Qu’est-ce que c’est qu’imaginer pour un sujet psychotique ?

Lacan nous enseigne, très, très simplement ceci, dans Le Moment de conclure : « Il n’y a rien de plus difficile que d’imaginer le Réel (…) Cette béance entre l’Imaginaire et le Réel, si tant est que nous puissions la supporter, c’est la béance qui fait notre inhibition… »

Selon moi, il n’est pas possible pour Jeanne d’imaginer ce réel qu’est ce simple robinet. Ce que je comprends par là, c’est que l’imaginaire ne peut émerger que de naître de l’écart entre la chose et ce qui va venir signifier cette chose, et qu’il n’y a pas d’imaginaire possible sans un réseau de significations qui vienne présentifier la chose sur le plan d’une contingence, d’une éventualité, mais qui a forme de présentation.

Cette difficulté de Jeanne à nommer une chose par un mot, dont la signification ne renverrait pas directement à l’image réelle de cette chose, c’est-à-dire, sa difficulté à passer au travers du miroir de l’autre pour rendre fictive cette image complétée, donne pour moi le sens de cette leçon XXI, et la valeur de ce séminaire.

On arrive à la fin, d’ailleurs de ce séminaire. Sur un dernier texte qui est mis à l’étude, un texte très ancien puisqu’il date de 389… Cela dit, ce n’est pas si vieux. La première question que je me suis posée, c’était celle de la place de ce texte dans le séminaire. Ce n’est pas un texte vraiment sur la technique, ce n’est pas un texte sur la pratique de l’un ou de l’autre. C’est le texte d’un saint. Et il fallait oser tout de même, après Freud.

La place dans le séminaire, elle fait écho à une question que posera Lacan au père Beirnaert, puisque c’est lui qui s’y colle, sur ce texte de saint Augustin « Du Maître ». Lacan lui demande ceci, à propos des deux termes latins nomen et verbum : « Qu’est-ce que [saint Augustin] veut dire ? Que vise-t-il dans notre langage ? Comment traduisez-vous nomen dans le langage du séminaire 1 ? » Et là, le révérend père ne voit pas, et Lacan lui dit que le nomen, c’est le symbole… Et plus loin, qu’il n’y a pas d’univocité du symbole.

Le texte de saint Augustin est plutôt un texte sur l’outil, sur ce très mauvais outil qu’est la parole. Pour autant qu’il soit mauvais, c’est avec celui-là que nous travaillons, et que nous travaillons, parce qu’il est mauvais, et qu’il génère des symptômes souvent gênants, mais ils peuvent être une voie d’entrée dans un autre discours qui n’est, finalement, pas des plus morbides.

Parce que nous sommes pris dans la parole, comme l’Oiseleur d’Augustin qui enseigne magistralement, et sans parole, mais qui peut tout de même enseigner, simplement parce qu’il est plongé dans un monde qui est structuré par le langage. Sans cette structure langagière, ce n’est pas qu’il n’y a rien, c’est qu’il n’ex-iste rien, pour l’homme. Et que donc rien ne peut s’enseigner ni se transmettre. C’est l’une des deux visées de ce texte, qui est de montrer que les signes ne servent à rien pour enseigner, en tant qu’une signification ne fera jamais que renvoyer à une autre signification… On pourrait dire ça autrement, par exemple qu’il ne suffit pas d’ajouter, multiplier, diviser une signification à une autre pour obtenir une troisième signification qui celle-là serait nouvelle, absolument nouvelle, ce n’est pas ainsi que cela fonctionne.

La parole mais au-delà, tous les signes possibles à notre disposition, ne servent à rien pour enseigner, ni pour transmettre, s’il n’y a pas eu une affirmation primordiale. Les signes, ensuite, ne sont rien d’autre qu’un signal.

Pour finir cette première introduction, parce que ma présentation ne sera qu’une suite d’introductions à cette leçon, sous des formes différentes…

À ce sujet, ceux qui étaient là lors des mardis préparant à ce séminaire, se souviennent qu’empêtré dans mes notes, je ne trouvais pas la conclusion que j’avais écrite, et comme Bernard Vandermersch me faisait judicieusement remarquer qu’une conclusion, se trouvait en général à la fin, j’y ai un peu réfléchi depuis, pour me dire que finalement, si la conclusion se trouvait à la fin, le moment de conclure lui, était peut-être toujours au début, dans un éternel recommencement, en tout cas dans un temps qui échappe à notre logique cartésienne.

Et puis vous savez bien que pour un homme, le moment de conclure peut être parfois problématique, je fais allusion ici au tout début de la leçon XII, à propos du savoir comme « en-fer », du savoir comment faire, et son rapport à l’asex-ualité dont parlait Thatiana [Pitavy] ce matin… Je me garderai donc bien encore une fois, de conclure.

Pour finir donc cette « première introduction », à propos de la place de ce texte de saint Augustin dans Les Écrits techniques, je me suis aperçu, qu’il s’agissait plutôt là, de reprendre, à partir de ce seul texte, tout un ensemble de dires qui auront jalonné ce premier séminaire, et dont on a bien vu au cours de ces journées que ces dires n’ont cessé d’avoir des ondes résonnantes, jusqu’au dernier des séminaires de Lacan. Que d’une certaine manière, le séminaire premier éclaire le séminaire dernier, comme pourrait le faire un S1. Signifiant mètre, un séminaire maître, que j’écris mètre, comme séminaire qui va permettre la mesure des avancées lacaniennes, comme un filet jeté sur la matérialité de la pensée freudienne.

Dans la leçon XXII, dont Jean-Jacques [Tyszler] parlera ensuite, Lacan parlera de ce filet jeté à la surface du monde, ce réseau symbolique aux mailles plus ou moins serrées, selon les sujets, eh bien, je trouve là que ce qui est important dans cette métaphore est surtout le geste. C’est l’acte de jeter le filet. Parler c’est un acte qui consiste sans relâche à jeter un filet…

Là je vous évoque un souvenir de vacances en Tunisie… Je suis sur une plage. Je vois un homme attendre, regardant face à la mer, debout, des quarts d’heure entiers. Et puis tout d’un coup, il jette un filet. Et il en ramène un poisson.

Çà, c’est un acte.

Un bel acte en plus, parce que ce pêcheur, il était beau comme un Dieu.

Pêcheur, Dieu, ça ne peut pas ne pas nous ramener à cette leçon XXI, où saint Augustin entre dans une dialectique, comme il était coutume à l’époque, et où il s’agit de savoir ce que c’est que parler. Dans une mise en abîme performative, ils parlent de ce que c’est que parler.

Je conclus tout de même cette première introduction, toujours à propos de la place de ce texte dans le séminaire. C’est une leçon qui en prolonge beaucoup d’autres, de manière assez illustrative, finalement, presque expérimentale, c’est une expérience quand même, j’ai trouvé, que de lire ce texte. Elle les prolonge notamment à partir de ce triangle phénoménologique constitué par ce qu’il en est de l’ambiguïté, du mensonge et la méprise, et dont les effets, pour ce qui concerne les analystes ayant suivi la voie freudienne, trouvent leurs résonances dans la leçon XXII où Lacan va faire correspondre chacun de ces trois sommets, à ce qu’il en est d’un autre triangle, constitutif de l’inconscient, et dessiné cette fois par la dénégation, la condensation et le refoulement.

Expérience que lire ce De Magistro, car il est, dans la dialectique qui s’engage entre le maître et l’élève, entre un père et son fils, la probante démonstration d’une relation qui s’engage sur le mode transférentiel, dans une dissymétrie, dans un non rapport, où un certain déplacement est visé depuis le début, par saint Augustin. Il vise un déplacement selon des voies, nous rappelle Lacan, qui ne sont pas les nôtres, puisqu’il s’agit ici d’accéder à une illumination intérieure, leurrante, mais une vérité, incarnée ici selon un modèle trinitaire : du père, du fils, et du Saint-Esprit. Ce qui frappe ici, dans la traduction que l’on pourrait faire du Maître intérieur, est cette idée que la parole est prise dans cette fonction de tiercéiser notre rapport à l’autre, comme cela a pu se lire dans un stade plus avancé du schéma optique. Que ce maître intérieur trouve sa traduction analytique dans le séminaire, par un système symbolique qui impose sa loi.

À propos du transfert, Lacan aura rappelé au tout début de cette leçon XXI, que le transfert se définit comme la prise de possession d’un discours apparent par un discours masqué, qui est celui de l’inconscient. Ce ne sont pas les évidences du discours qui intéressent donc l’analyste, c’est le fait que ça parle, et que ce sont dans les évidances, écrit ici avec un petit a, c’est-à-dire les creux, les évidements, les ratages du discours, qu’une parole pleine est susceptible d’advenir.

Expérience également qui pourrait-être celle qui consisterait à relire ce texte ancien au fil des séminaires de Lacan, dans le chapelet des mathèmes qu’il aura inventés pour notre clinique. Le De Magistro, n’est certainement pas un discours du maître, il est bien plus proche d’un discours de l’universitaire, mais pas tout à fait, car il y a cette fuite, il y a quelque chose qui échappe à la fin de ce texte, et qui ne ferme pas tout le discours sur un savoir. Il est à la pointe de ce à quoi Lacan a voulu nous introduire ici : à savoir, que la vérité de l’inconscient ne se fondera jamais que dans l’acte même de parler.

Mais ceci n’est pas un texte clinique, c’est une fiction. Lacan dit dans la leçon X du Moment de conclure : « Il faudrait qu’il existe un acte qui ne soit pas débile mental. Cet acte, j’essaie de le produire par mon enseignement. Mais c’est quand même du bafouillage. Nous confinons ici à la magie. L’analyse est une magie qui n’a de support que le fait que, certes il n’y a pas de rapport sexuel, mais que les pensées s’orientent, se cristallisent sur ce que Freud, imprudemment, a appelé le complexe d’Œdipe ».

Si Lacan insiste bien sur la valeur du terme latin nomen, s’il insiste bien sur le fait de nommer, c’est pour bien marquer que la parole, outil aussi imparfait soit-il, repose sur un pacte, qui fonde la loi. Et c’est la première fois dans le séminaire, à moins que je ne me trompe, mais c’est la première fois il me semble que Lacan évoque la relation Signifiant-Signifié, dans Les Écrits techniques. Cela arrive donc à la toute fin du séminaire, tout simplement parce que ce texte de saint Augustin, comme Lacan le dit, je le cite dans la leçon : « parle des problèmes les plus aigus de la linguistique moderne… » Il évoque ici, à propos de saint Augustin « une lucidité sensationnelle ». Il s’étonne aussi qu’il ait échappé aux maîtres penseurs que les choses en apparence futiles qui sont abordées dans ce texte ne sont rien d’autre que le point le plus aigu de la pensée moderne sur le langage.

Même si, dans la leçon X de ce « moment de conclure », Lacan évoquera la linguistique « comme un délire à l’avoir introduite dans la pâte de l’analyse ». Mais on peut aussi entendre dans ce signifiant, le dé-lire, c’est-à-dire comme une autre lecture de Freud, originale, provocante, ceci grâce aux outils de la linguistique que Lacan ne va pas hésiter à manier à sa guise, inversant par exemple sans scrupules, la formule de Saussure, ceci pour le propre compte de la psychanalyse. Un « délire » donc comme acte consistant à sortir du sillon, au risque de l’exclusion, comme ce fut le cas par l’IPA.

Voici saint Augustin qui parle :

« Quand les adultes nommaient une certaine chose et qu’ils se tournaient, grâce au son articulé, vers elle, je le percevais et je comprenais qu’à cette chose correspondaient les sons qu’ils faisaient entendre quand ils voulaient la montrer. Leurs volontés m’étaient révélées par les gestes du corps, par ce langage naturel à tous les peuples que traduisent l’expression du visage, le jeu du regard, les mouvements des membres et le son de la voix…C’est ainsi qu’en entendant les mots prononcés à leur place dans différentes phrases, j’ai peu à peu appris à comprendre de quelles choses ils étaient les signes ; puis une fois ma bouche habituée à former ces signes, je me suis servi d’eux pour exprimer ma propre volonté ».

Ce passage n’est pas dans le De Magistro. Il est tiré des célèbres Confessions de saint Augustin, Livre I, chapitre 8. Et vous voyez qu’en matière de se souvenir et de confessions, il n’hésite pas à remonter très loin dans son histoire. C’est-à-dire à des moments dont il ne pouvait vrai-ment se souvenir. C’est un saint Augustin plus clinicien que chrétien, qui nous apparaît ici.

Sans vouloir faire d’analogies trop criardes, parce que les choses n’étaient pas nommées comme nous les nommerions aujourd’hui après Freud, après Saussure, après Lacan, il est quand même question ici d’observations dans ce court passage qui, même si elles entrent dans une reconstruction naïve de son histoire, ne sont pas sans nous évoquer, en quelques lignes seulement, les jugements d’attribution et d’existence freudien, le signifiant, le désir de l’Autre, les objets partiels, etc. Mais il est aussi question dans ce texte de retournements sur les choses, de coupures dans les gestes du corps, et de trous dans la possession ou le rejet.

Je ne reviens pas ici sur l’histoire de saint Augustin, qui aurait été ici une autre manière d’aborder le texte, peut-être simplement pour préciser ceci que c’est saint Augustin qui introduit la notion de péché originel, parce que dans la Bible, ce n’est pas tout à fait écrit comme cela… Et donc je trouvais que, en inventant cette notion de péché originel, qui n’est pas sans nous évoquer plusieurs choses, à propos de la scène primitive, autour du mythe, je trouvais qu’en interprétant la Bible avec cette notion de péché originel, saint Augustin introduisait pour nous la question de la temporalité.

Une autre modalité d’entrée dans ce texte et dans cette leçon d’ailleurs, car ce qui se lit entre saint Augustin et Adéodat, est aussi ce qui s’entend dans cet échange entre Lacan et le père Beirnaert, qui avancent ainsi jusqu’à la fin de la leçon, dans un progrès dialectique. Saint Augustin veut soutenir quelque chose. Tout comme Lacan ne cesse de vouloir soutenir quelque chose, sur cette question de la vérité de la parole, sur un fond de mensonge. Cette modalité, ce serait de lire ce texte comme trois séquences de temps hétérogènes les unes aux autres. Ces séquences apparaissent comme chronologiques dans la trame du texte ainsi écrit, elles sont dans le tissu très serré de la dialectique augustinienne. Mais elles sont complexifiées par des allers-retours permanents, des avancées, des reculades, des torsions, des contradictions, des répétitions, avec un sentiment pour le lecteur, parfois que ça n’avance pas, qu’on ne voit pas très bien où ça va aller. Et que c’est presque une voie sans issue. Car c’en est une. Et donc, je vais encore une fois faire une très criarde analogie entre ce De Magistro et des fonctions du langage comme : retournements, coupures, torsions, trouages… Je me le permets parce que ce sont des termes du langage courant, et parce que ce sont des termes qui concernent aussi d’autres langages. Et ce sont des termes qui nous ont beaucoup réunis ici. D’autres langages, comme le cinéma, qui est l’art du trouage, dans sa fonction d’ellipse. Comme la photographie, qui est l’art de la coupure, dans la fonction du cadre.

Et donc ce texte de saint Augustin, on pourrait également le découper en trois séquences, que je vais juste vous présenter ici :

L’instant du regard, est celui des données, des constatations faites sur la parole. Il s’agit ici entre les deux protagonistes de se représenter un peu ce que c’est que parler. L’instant, c’est imaginaire. Ça passe, c’est furtif. Il s’agit de se représenter ce que c’est qu’un mot, un signe, ce que c’est qu’enseigner ou se ressouvenir, de constater qu’il existe des synonymes, des lapsus, des homophonies, de savoir si les gestes sont des signes comme les mots, s’il faut préférer la chose signifiée au signe… Tout cela est déplié point par point dans le texte de saint Augustin. Et dans cet instant de voir, Augustin et Adéodat son fils vont rapidement buter sur ce renvoi perpétuel d’une signification à une autre signification. C’est, bien sûr, le temps de la séance.

Le temps pour comprendre est un comptage. C’est symbolique. Comprendre, c’est prendre avec, c’est saisir, c’est déjà entrer un peu plus dans le concept, car c’est ainsi que Lacan le définissait. Mais d’être absent, car il repose sur une suspension, ce temps n’en est pas moins nécessaire. Simplement, il n’est pas encore pris dans aucune nécessité de conclure. C’est un temps qui n’est pas pris dans l’acte, et c’est donc un temps particulier qui permet, au-delà de la représentation, une conceptualisation des choses qui procède par plusieurs passes, par plusieurs tours, en fonction de ce que dit, ou de ce que fait l’autre. C’est le temps d’une intuition qui, comme le disait Lacan dans « Le temps logique [et l’assertion de certitude anticipée] », « objective ce rapport à l’autre, dans une réciprocité ». C’est donc le temps de la cure. Et ce sont ces passages, dans le De Magistro , qui sont ceux d’une reprise, d’une pause, d’une reformulation, et qui vont aboutir à ce paradoxe, essentiel, dans la fonction de la parole, que Lacan va porter à la pointe de cette leçon : Je le cite ici, « Il n’y a pas de peine à faire ce retournement dialectique, que tout ce qui se rapporte à ce maniement et cette inter-définition des signes, c’est toujours quelque chose où nous n’apprenons rien. Car, ou nous savons déjà la vérité dont il s’agit, et alors, ce ne sont pas les signes qui nous l’apprennent, ou nous ne le savons pas, et c’est seulement quand nous le savons, que nous pouvons situer les signes qui s’y rapportent. » J’entends par là qu’il nous serait impossible d’ex-sister, en dehors du symbole. Et je cite ici également saint Augustin qui semble répondre à Lacan, dans ce temps pour comprendre, c’est au paragraphe 42 : « C’est pourquoi on ne peut même pas prêter aux mots le rôle d’exprimer la pensée de celui qui parle, puisqu’il n’est pas certain qu’il sache ce qu’il dit… ».

Le moment de conclure est plus réel. Le moment, contrairement à l’instant, ou au temps, le moment c’est peut-être ce qui était déjà là, mais qui doit advenir, dans une autre présence.

La leçon XII du Moment de conclure se termine sur ceci : « La différence entre la représentation et l’objet est quelque chose de capital. C’est au point que l’objet dont il s’agit est quelque chose qui peut avoir plusieurs présentations. » J’entends par là plusieurs possibilités de conclure sur la nomination. Dans son texte, « Le temps logique [et l’assertion de certitude anticipée] », pour Lacan c’est : « Je suis blanc, ou je suis noir ». Et c’est bien de ça dont peut dépendre le sort d’un sujet. Il y a dans le moment, l’idée d’un passage, d’un franchissement dans ce réel, qui n’est peut-être pas toujours des plus agréables. Le moment, c’est celui d’une séparation, d’une fin. D’une fin de cure, par exemple.

Ma dernière introduction à cette leçon sera celle-ci. C’est une citation de Paul Claudel, tirée de l’Otage, une trilogie dont Lacan parlera au cours des dernières leçons sur le séminaire : Le Transfert…. Je trouve que, par le paradoxe qu’elle contient, et dans sa brièveté, elle résume à elle seule les apports qui ont été pour moi entendus dans cette leçon XXI, et qui me fait entendre que le maître ignorera toujours ce que l’élève a appris, et nous en dit long, je trouve, sur la question de notre propre désir, selon la place qu’on occupe, d’analysant ou d’analyste. Parole qui, je trouve, fait bien écho à ce qui a été dit dans ces journées à propos de l’écriture, et de cette lecture de l’inconscient, puisque c’est bien de ça dont il s’agit, pour nous :

Cette citation c’est celle-ci :

« Rien de tel pour apprendre à écrire, qu’un maître qui ne sait pas lire ».

Relecture : Érika Croisé Uhl, Louis Bouvet, Dominique Foisnet Latour.

Discussion

Marc Darmon – C’est un très beau texte que vous nous avez dit là. Ce De Magistro... À la fin de son séminaire, Lacan nous donne le mot c’est-à-dire l’importance essentielle dans notre champ, de la parole et du langage. Il se réfère à l’autorité de saint Augustin pour appuyer sa découverte… saint Augustin, avant Saussure, anticipant Saussure, puisque, il faut dire que le nomen, le nom, la façon dont saint Augustin décrit la constitution du nom par l’association d’une chaîne verbale et d’un objet, de la chose qu’il parait désigner, c’est… Est-ce que c’est novateur ? On peut dire, c’est une présentation traditionnelle que va mettre en question l’abord saussurien. Saussure qui va nous dire que, partir des noms pour parler du langage est une erreur… C’est-à-dire que le langage contient bien autre chose que des noms, et pourtant Lacan s’appuie sur saint Augustin où on trouve tout ce que vous nous avez dit… Je vous poserais une question qui se rapporte à ce qu’on a découvert en étudiant ces deux séminaires ensemble, c’est-à-dire, le rapport à la vérité et au Réel. Cette question semble concerner les deux séminaires : La vérité comme dire, et le Réel comme écrit, écriture… Est-ce que, dans ce que vous avez trouvé de cette leçon, il y a un écho de cette question ?

Marc Nacht – C’est une question à vous, mais… à propos de ce qui est écrit, j’ai omis tout à l’heure dans ma rapide présentation de vous signaler que saint Augustin se voulait écrivain public,… Il ne se voulait pas écrivain latin au début et encore moins grec, mais écrivain public. C’est-à-dire que la langue à laquelle il se référait, la langue publique est une langue proche du phénicien, c’est-à-dire que c’est une langue consonantique qui, on sait, a inspiré la formation de l’alphabet hébreu. Il se voulait écrivain public, et c’est à interroger. Je ne sais absolument pas comment, dans la constitution de sa problématique à la fois concernant l’écrit, c’est un très bon écrivain, mais aussi quelqu’un qui allait à la vérité, recherchant une vérité derrière les signes du réel de l’écrit…

Jean-René Duveau – … Concernant l’écriture, je pensais au Moment de conclure, c’est-à-dire cette tentative d’écrire le Réel sous d’autres formes, cette forme qu’aura été la topologie, qui concerne plus l’écriture d’un Réel, alors que dans la parole il est plutôt question de la vérité. Et que les deux, Réel et vérité sont … On a un peu tendance à vouloir effectivement tout le temps rechercher la vérité dans le Réel… Il n’y en a pas…

Transcription : Jean-René Duveau.

Relecture : Érika Croisé Uhl, Louis Bouvet, Dominique Foisnet Latour.

Note

1. Lacan (Jacques), les Écrits techniques de Freud, éditions A.L.I., p. 424.

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