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Jean-Pierre ROSSFELDER : Ithyphalliques et pioupiesques / Leurs quolibets l’ont dépravé

Date publication : 25/06/2016
Dossier : Dossier de retour du Séminaire d'été 2015

Jean-Pierre ROSSFELDER

(leçon X) : Ithyphalliques et pioupiesques / Leurs quolibets l’ont dépravé

Leçon X du 19 avril 1977

Lacan dans ce séminaire extrêmement concis, ramassé, précis, tourne, retourne débusque ce qu’il appelle dans la dernière leçon « ce fameux inconscient ».

Et c’est un fait qu’il ne nous a jamais donné à ce point réunis d’un coup, autant d’indications cliniques et autant de témoignages et d’interrogations sur sa propre pratique, celle d’un analyste qui, dit-il : « a un peu trop de bouteille ».

Sa parole, le texte qui nous en reste, sont tissés sur l’ensemble du séminaire par ce qu’il appelle lui-même dès la première page, je me permets de l’avancer, « le tissu même de l’inconscient ».

Je ne commenterai pas ici les nombreuses allusions à Freud qui nécessiteraient de longs développements.

La leçon X s’ouvre semble-t-il de façon anecdotique, sur son « mal au dos » mais pour dire aussitôt :

« on ne sait pas ce qui est intentionnel »…

Et rappeler que le Moi :

« est supposé avoir des intentions » qu’il : « dit et dit impérativement »

Cet impératif n’est pas du côté du divan. Il n’y a en psychanalyse rappelle Lacan que des

« Je voudrais »

La situation analytique en quelque sorte posée, Lacan énonce :

« Le psychanalyste dépend de la lecture qu’il fait de ce que son analysant lui dit…, croit lui dire ».

Il n’est donc pas question de le prendre au pied de la lettre. La lettre, sa tendance à rejoindre le Réel c’est son affaire.

Ce que son analysant lui dit n’a rien à faire avec la vérité et pourtant ce qu’il dit, il le croit vrai. L’analyste sait qu’il ne parle (l’analysant) qu’à côté du vrai, le vrai il l’ignore.

Lacan rappelle alors que Freud s’imagine que le vrai c’est le noyau traumatique et balayant cette hypothèse il revient sur la situation :

Analysant et analyste sont dans la langue et ce dont il s’agit c’est de la ferrer elle, la lalangue, ferrer elle équivoque avec faire réel.

Autrement dit il faut tenir ferme du côté de la langue et se souvenir que le vrai, comme il l’a dit dès la première leçon est « à la dérive quand il s’agit du Réel ».

Donc la langue.

Et la langue c’est l’obscène. Rappelons entre autres que dans Le Sinthome il énonce : « l’obscène c'est-à-dire le Réel », j’y reviendrai.

L’analyste, vous le voyez, comme son patient c’est avec le Réel qu’il a à faire.

Et d’équivoquer à nouveau pour d’obscène, créer l’obrescène puis glisser à l’Autre Scène. L’inconscient, cette scène que le langage occupe de part dit-il « ce qu’on appelle sa structure, structure élémentaire qui se résume à celle de la parenté. ».

Et les analysants ne parlent que d’ça. Sans qu’aucun ne soit en mesure de différencier, spécifier la particularité, par rapport à d’autres, de son rapport à ses parents plus ou moins immédiats. Parler que d’ça, bouche toutes les nuances de la relation spécifique.

Et cela montre bien, insiste-t-il, que l’analysant ne parle que d’ça parce que ses proches parents lui ont appris la langue, disons la lalangue, il n’en sort pas.

Ce que Lacan appelle alors la fonction de vérité en reste tamponné par la culture, ce bouillon de langage, dit-il.

Revenant une nouvelle fois, mais l’a-t-il quittée, à la situation analytique, il interroge et s’efforce dit-il « de pousser un peu plus loin les choses », il interroge la règle fondamentale.

Qu’est-ce que veut dire associer librement ?

- Ça semble quand même une garantie.

- Le sujet va dire quand même des choses qui ont un peu plus de valeur ?

- Mais enfin chacun sait que la ratiocination a plus de poids que le raisonnement

- Quel rapport entre un énoncé et une proposition vraie ?

Et Lacan précise le questionnement :

Sur quoi est fondé ce quelque chose qui ne fonctionne qu’à l’usure et dont est supposée la vérité ?

Et sa réponse est nette : « la dimension de la vérité est variable » et Lacan équivoque vérité / variable -> varité et aussi avec le é avalé : variété.

J’avance qu’il faut prendre ici, variable dans son sens mathématique si l’on ne veut pas écraser ce que propose Lacan. C’est cette varité, qui vient se loger dans la fonction de vérité dont il a parlé à l’instant, fonction tamponnée par le bouillon de langage. Et je crois que c’est à peine une métaphore, c’est l’ensemble des valeurs de ces varités obtenu par l’usure qui tracent la fonction de vérité et permettent de lui donne ex istance.

Il fait d’ailleurs remarquer qu’une seule varité, justement ce néologisme de varité qu’il vient d’énoncer, et le néologisme n’apparait que quand ça s’écrit, ne suffit pas à attester du Réel, comme cette lettre qu’il a évoquée au début et dont c’est l’affaire.

Et de continuer le questionnement :

- La situation analytique n’est pas un autisme à deux car la langue est une affaire commune.

- Et la raison, l’analyste peut-il s’y fier comme Freud le prétendait ? « La raison répète le sinthome », et d’ailleurs son symptôme à lui, tout physique qu’il soit, son « mal au dos » inutile de raisonner dessus, comme il l’a dit on ne sait pas ce qui est intentionnel, pourquoi ne le serait-il pas ? vous voyez, la raison répète le sinthome.

Dans ce que je qualifierai de deuxième partie de la leçon, fatigué dit-il des analysants qui ne parlent que d’ça, de cette parenté qui ne se traduit pas, car le savoir reste le savoir des langues se met, tout de go, à interroger Freud.

- Pourquoi Moi et Ça et jamais Lui ? Écrire que l’analysant se débrouille avec moi, c’est aussi bien moi avec lui.

- Il a tous les vices du maître et le seul maître c’est la conscience. Ce qu’il dit de l’Inconscient : mélange de dessins grossiers de métaphysique, l’un ne va pas sans l’autre. Tout peintre est avant tout un métaphysicien en ceci qu’il fait des dessins grossiers, c’est un barbouilleur.

(Je me permets une parenthèse mais qui n’est pas sans rapport sur les barbouilleurs métaphysiciens. J’ai visité il y a quinze jours, la reproduction de la grotte Chauvet qui a ouvert il y a quelques mois. Bien que reproduits, ces barbouillages de 36000 ans, bien avant Lascaux, ces animaux parfaits, ces mains appuyées à l’ocre sur la roche, sont saisissants. C’est eux qui nous regardent et nous ne sommes pas à notre avantage. Il faut le dire, comme Lacan dès la première leçon, il n’y a pas de progrès.)

Freud n’a pas tiré les conséquences de ce que l’analysant ne connait pas sa vérité, puisqu’il ne peut la dire.

Le sinthome, ce qui ne cesse pas de s’écrire y fait obstacle. L’analysant dit la varité du sinthome, ces variables ajouterai-je qui font ex ister a fonction de vérité.

Il faut accepter dit Lacan les « conditions du mental » au premier rang la débilité c'est-à-dire l’impossibilité de tenir un discours contre quoi il n’est pas d’objections.

« Le mental c’est le discours » dit Lacan. On voudrait qu’il laisse des traces, c’est l’histoire de l’Entwurf, vous vous souvenez, les frayages, mais « la mémoire est incertaine » ajoute-t-il.

Oui, la pratique doit être interrogée. Et vous remarquerez que dans ce parcours, sans concessions aucunes et centré sur, l’analyste déterminé par l’écoute de son analysant, lequel croit lui dire la vérité, Lacan a successivement :

- éliminé ce Moi qui dit à l’impératif, disons l’imaginaire,

- a porté notre attention sur le fait que le néologisme, (Dieu sait qu’il en produit dans cette leçon) et justement parce que ça s’écrit, ne veut pas dire automatiquement Réel,

- a éliminé la raison, le bon bout de la raison comme on dit,

- a éliminé le mental c'est-à-dire le discours.

Pour centrer notre attention sur :

- La parenté qui résumerait ce qu’on appelle la structure du langage, ils ne parlent que d’ça.

- La langue et plus précisément la lalangue.

- L’usure qui tiendrait à la varité, seule façon de faire ex sister la fonction de vérité.

- Et le sinthome.

Et bien sûr pour terminer la ligne de partage, qui est aussi une ligne de réunion Lacan rattrapant Freud, un névrosé, un obsédé de la sexualité va nous parler structure.

Pour l’espèce humaine la sexualité est obsédante à juste titre. Elle témoigne obscène d’un Réel : Il n’y a pas de rapport sexuel.

Et Freud a eu le mérite de voir que la névrose n’était pas structurellement obsessionnelle mais hystérique c'est-à-dire liée à cette absence.

Le discours sert à combler cette absence, mais sa finalité c’est d’ordonner, porter commandement ainsi toujours l’impératif du début.

Tout discours a un effet de suggestion, il endort, sauf quand on ne le comprend pas et alors il réveille.

Lacan retrouve là son analysant, il s’agit du réveil c'est-à-dire du : « Réel sous l’aspect de l’impossible, cet impossible qu’il qualifiait au début de la leçon comme « l’impossible à rejoindre ») et qui « ne s’écrit qu’à force ou par force ». Disons par l’usure ou bien par le traumatisme, la mort.

Alors la question se pose de savoir si cette fonction de vérité ébauchée à l’usure point par point, si cette vérité réveille ou endort.

C’est la troisième partie de la leçon, l’interprétation.

Et Lacan est radical : après avoir exclu raison, mental, discours, circonscrit la portée du néologisme, il nous parle de quoi : du ton

« C’est le ton dont est dite la vérité qui importe. »

Et de lier aussitôt à la poésie :

« La poésie dite endort »

De quoi parle-t-il ?

De cette chaine tissée dans la leçon, dès son mal au dos, intentionnalité, dire, discours, impératif ?

Il semble bien,

L’analyse est du côté du je voudrais et la poésie est comme l’analyse l’opposé de l’impératif. Y en a trop dans le dire. La poésie ne peut se dire.

Alors entre quoi et quoi Lacan voudrait nous faire glisser, signifiant qui revient à quatre reprises dans cette leçon et la suivante.

L’écriture, le son, le sens.

Leçons sur le son et le sens, c’est un beau livre de Jakobson qui éclaire bien des choses.

Est-ce qu’un poète dit, lit mieux son texte que n’importe quel quidam ?

Écoutez Apollinaire dire le Pont Mirabeau, sa voix chantonne, sa voix module, coule sous l’Arche du Pont, de la scène primitive, sa voix se fait musique.

C’est maintenant d’ailleurs une chanson, qu’on n’écoute plus, qu’on entend, sur les quais, en bord de Seine.

C’est bien un effet de sens qui bouche le trou de l’arche, ce que dit précisément Lacan dans la dernière leçon quand il reparle de la poésie.

François Cheng et son livre sur l’écriture poétique chinoise. D’ailleurs remarquez, comme Lacan pointe, qu’il s’est parfaitement résorbé dans notre culture. En effet : on ne peut mieux, il est maintenant académicien et officier de la légion d’honneur.

Ce livre a du prix pour nous souligne Lacan. Alors là je suis très ennuyé car je n’ai aucune notion de la langue chinoise et le livre de Cheng ne m’a pas paru d’un abord commode. Je compte sur la discussion pour nous éclairer ou corriger ce que je vais essayer timidement d’avancer de sa lecture:

- Ce sont les idéogrammes mêmes qui imposent que la poésie soit écrite. Par exemple dans l’idéogramme clarté figurent réunis l’idéogramme soleil et l’idéogramme lune. (p.12). C’est ce que Cheng appelle leurs charges émotionnelles.

- Les idéogrammes impliquent de multiples lectures possibles d’un poème. Cheng présente p. 57 un véritable labyrinthe d’idéogrammes, lisible à partir de n’importe quel point de départ. On pense à la tentative des cent mille milliards de poèmes de Raymond Queneau, dérisoire en regard.

- En chinois chaque caractère compte invariablement pour une syllabe (p. 61) et dit Cheng il n’y a pour ainsi dire pas de décalage entre le niveau des signifiants et celui des signifiés, chaque syllabe ayant toujours un sens.

- Non seulement la cadence, et la rime sont présentes comme pour nous, mais il y a en plus le contrepoint tonal (permis par les 4 tons du chinois) et les effets musicaux.

- Enfin dit-il, le poète chinois (p. 55) cherche à introduire dans la langue une dimension impliquée qui est le vide.

Lacan me semble-t-il nous dit d’aller y voir pour localiser ce qui est impossible à nos langues européennes, pour nous faire mesurer en fait l’impossible de l’interprétation et pour nous faire toucher du doigt comment la poésie, la nôtre, tente de combler cet écart.

Car enfin, même chez eux, ça se chante, ça se module, du contrepoint tonique à la modulation il y a un glissement et nous devrions bien en prendre de la graine, même si les tons, nous ne les avons pas.

Vous avez bien entendu, réécoutez, il chante, il module Apollinaire.

Le pont : Mire : ah ! Beau / Le pont : mi-rat beau !

Vous voyez le sens bouche tamponne l’arche.

« Une chose est certaine, pour l’interprétation, il faut faire sonner autre chose que le sens »

« Le sens résonne bien (comme une cloche bien sûr) à l’aide du signifiant, mais c’est peine perdue, il tamponne, bouche tout de suite, est en impasse. »

C’est en cela dit-il que la linguistique s’égare et qu’il lui faut au moins un Roman Jakobson. Certes Questions de poétiques, métaphores et métonymie…, mais Lacan ici précise :

« Elles n’ont de portée pour l’interprétation qu’en tant qu’elles sont capables de faire fonction d’autre chose : cette autre chose c’est par quoi

s’unissent étroitement le son et le sens.

Et d’ailleurs Jakobson nous donne des éclairages sur cette union, par exemple, dans le livre cité :

« Les mots tchèques den « jour », et noc « nuit », avec l'opposition du vocalisme aigu et grave, s'associent aisément dans la poésie au contraste de la lumière de midi et des ténèbres nocturnes. Mallarmé déplorait le désaccord entre les sons et le sens dans les mots jour et nuit du français. Mais la poésie réussit à effacer cette divergence par un entourage de vocables aux voyelles aiguës pour le mot jour, graves pour nuit ou bien à faire ressortir des contrastes sémantiques qui s'accordent avec celui des voyelles graves et aiguës, tels que la pesanteur du jour confrontée avec la légèreté de la nuit. »

Donc pour Lacan l’interprétation juste, celle où s’unit étroitement son et sens éteint un symptôme et c’est en ça que la vérité se spécifie d’être poétique. L’interprétation juste, c’est le ton qui la détermine.

Remarquons tout de même une chose. Si poète et analyste ont à jouer de l’union étroite sens et son l’analyste pointe le trou dans le Réel alors que le poète dans le meilleur des cas, le cerne pour le boucher, ce que souligne Lacan dans la dernière leçon.

Valéry par exemple bouche avant même de cerner, Mallarmé cerne plusieurs fois avant que les choses se retrouvent bouchées. Enfin c’est un peu rapide !

Bon il faudrait parler de cette cristallisation de la langue par l’usage évoquée par Lacan dans la leçon précédente et surtout du rejet net de la première règle Saussurienne sur l’arbitraire du signe que commente d’ailleurs Jakobson tout comme Lacan.

Mais j’arrête là.

Et Lacan appuie, rejette à nouveau le discours, écarte jusqu’à la logique articulée, et balance le beau. Tout cela n’a rien à voir avec l’interprétation, La résonance dont il s’agit est à fonder sur le mot d’esprit, qui n’est pas beau.

J’arrêterai ici regrettant de n’avoir pas eu le temps de parler du système de la valeur chez Saussure, chez Marx, que Lacan analyse dans la première leçon et qui traverse tout le séminaire, car l’analyse est une pratique sans valeur.


Discussion


J.-L. Cacciali — Merci beaucoup en particulier pour le titre qui vous est venu… qui reste énigmatique pour moi... Il y a dans la première partie de votre intervention où vous donnez du poids à cette nouvelle façon dont Lacan réaborde cette question de la vérité en en faisant une fonction et en insistant sur le terme qu'il faudrait entendre « varité » au sens… enfin, variable, au sens de… mathématique du terme, est-ce que du coup est-ce que vous seriez d’accord pour dire que notre pente c'est de parler de la vérité, or que nous devrions parler des vérités, et que c'est d'une certaine façon ce qu'il amène avec cette notion de fonction de la vérité.

Alors, il y a ce fait, ce point que vous avez répété, cette fonction de la vérité, la vérité qui s'ébauche « à l’usure ». Comment vous l'entendez cette affaire de « à l’usure » ? qui pour autant puisque pour autant il lui donne ce poids et pour autant il nous dit qu'elle n'atteste pas du réel, i.e. que la vérité ne permet pas de saisir le Réel. Il articule les deux. Alors, est-ce que, dans la deuxième partie donc vous reprenez ce fait que, il nous dit que ce qui importe pour dire la vérité, c’est le ton. C’est le ton dont elle est dite qui importe. Et puis donc avec ces points sur lesquels vous insistez de façon très articulée sur l'écriture, le son et le sens. Bon je ne vais pas défendre la poésie puisque vous dites que votre propos va un peu choquer sur le fait de ce que vous pouvez dire sur la poésie… a rapport à la différence quand même avec l'interprétation analytique, en revanche, quand même discuter sur ce point du…, puisqu'il nous dit : la poésie a comme des effets de sens et des effets de trous. Et que le poète à la différence du psychanalyste d'une certaine façon vient boucher le trou, avec son…, même s'il utilise la question de l'équivalence aussi du son et du sens. Est-ce qu’il vient boucher le trou puisque ce sont les deux dimensions du signifiant : le son et le sens. Est-ce que vous seriez d’accord de dire que ce sont les deux dimensions du signifiant et que à accorder cette importance non seulement au sens mais au son, à la tonalité, avec tout ce que vous avez très bien dit sur la tonalité, n'est-ce pas cela qui plutôt que de boucher le trou de l'arche permet au poète ce tour de force de faire chuter un sens ?

J.-P. Rossfelder — Mais chuter un sens dans quel sens (rire), excusez-moi ?

J.-L. Cacciali — Par rapport au double sens.

J.-P. Rossfelder — Je ne sais pas. J'avais déjà vu l'exposé de Marie-Christine et j'étais frappé parce que ces histoires avec ces bébés c'est tout de même des modulations quoi, c'est quand même des tonalités, c'est du chant. D'un seul coup je me suis dit mais il y a une ligne continue dans le séminaire là, il fait ça, et pour m'expliquer sur « boucher le trou », j'ai été amené à ça, ça m'ennuie un peu d'en parler parce que je dois le présenter à Sainte-Anne, un travail que j'ai déjà présenté, qui est fait, il se trouve que l'homme aux paroles imposées que vous devez tous connaître cite L'azur de Mallarmé, je suis sûr que Jean-Paul dirait mieux le vers que moi

P.-Ch. Cathelineau — Je sais que les oiseaux sont ivres d'être dans…

J.-P. Rossfelder — Non, ce n'est pas exactement ça. Il est question du trou que font les oiseaux dans l'azur1. Donc le trou, dans le poème, est cité comme ça. Et je pense tout de même que toute la fonction du poème est de réussir à résorber le trou et je vous dis pourquoi, c'est parce que j'ai été voir dans Le tombeau pour Anatole, vous savez que Mallarmé a perdu son fils de huit ans. Il en reste une photo, c'était un très joli petit garçon. Et le mot trou réapparaît dans les quelques mots comme ça. Et ce qui, je ne sais pas comment vous dire, ce qui m'a frappé, c'est que d'un seul coup je voyais dans cette histoire de Mallarmé quelque chose qui pour le coup tournait toujours autour du trou, de ce trou dont j'aurais presque envie de dire qu'il était là, ce trou dont il parle, dans le tombeau d'Anatole ; qu'il était là avant, avant la mort d'Anatole et que Mallarmé, parce que le poème est bien antécédent à la mort d'Anatole, a passé son temps à boucher ce trou. Voilà un peu ce que j'aurais envie de dire là-dessus, sans réussir justement.

J.-L. Cacciali — Une dernière remarque à propos de la poésie chinoise et des remarques que vous faites sur les idéogrammes, qui sont quand même déjà d’une certaine précision, même si vous dites que le bouquin de Cheng était d'un abord difficile ; je voulais vous demander : est-ce qu'il n'y aurait pas, cela a déjà été évoqué ce matin, notamment à propos de ces remarques que vous faites sur les idéogrammes, à réévaluer la question du signe ? Dont nous ne parlons jamais, et dont Lacan dit que lui s'en préoccupe du signe.

J.-P. Rossfelder — Bien je pense, j'y fais allusion en parlant de ce problème de l'arbitraire du signe qui reste pendant. Je dois dire que c'est un hasard, je suis tombé sur ce bouquin de Jakobson, enfin c'est vrai que j'étais plongé dans Jakobson mais je dois dire qu'il attaque de plein front cette question de l'arbitraire du signe, en disant que c'est une question énorme qu'il faut travailler. Bon, le bouquin de Jakobson, il est préfacé d'une façon très belle par Lévi-Strauss, je ne sais pas du tout, c'est un bouquin qui date je crois, juste après la Guerre, ou 36 même, je ne sais plus, je ne sais pas du tout je ne suis pas du tout spécialiste malheureusement, je ne sais pas où tout ça en est arrivé mais enfin il dit concrètement que ça ne peut pas rester comme ça, que là Saussure se goure et qu'il faut absolument que les linguistes se mettent à travailler là-dessus. Est-ce qu'ils l'ont fait, je n'en sais rien.

J.-L. Cacciali — Parce qu'à Tokyo il va reprendre ce point. Il dit : bon ! un signifiant représente le sujet pour un [autre] signifiant, c'est établi, mais il dit que ce qui le préoccupe c'est le signe. Votre remarque à propos du bouquin de Cheng sur les idéogrammes m’ont fait penser à cela, est-ce qu’il n’y avait pas à réévaluer cette question du signe ?

J.-P. Rossfelder — Je crois que ce qui a été dit ce matin sur les idéogrammes du rapport à l'objet, je ne sais pas comment… cela avait été si joliment dit, je ne sais plus par qui, c’était essentiel mais je n’arrive pas à le reproduire mais pour moi ça résumait tout ce que j'avais raconté.

Dans la salle

M.-Ch. Laznik — Je me sentais tout à fait de plain-pied avec vous quand vous parliez de l'importance de la musicalité de la phrase, ce n'est pas le mot que vous avez employé mais du rythme, il n’y a pas que le rythme, il y a la hauteur, le ton. J'ai écrit un petit article qui a été publié dans un livre qui s'appelle La pratique de Lacan, je peux dire ici parce que j'ai quand même réfléchi, ce n'est pas brut de coffrage ce que je vais dire. C'est qu'un jour je manque deux trois séances sur cinq. Ça va il m'en reste. À la troisième séance que je manque, coup de fil de Lacan. Mon mari me dit « oh là là, ça ne va pas du tout ! » Et quand [Lacan] me dit : « Alors, mon petit, quand est-ce que je vais vous voir ? [dit sur un ton éploré] », j'ai eu l'impression que c'était ma vieille mère, veuve, qui me parlait au téléphone ! Je dis : « j'arrive docteur ». Bon. J'ai même enfilé la tête de ma voiture dans un camion qui ne demandait rien, qui était arrêté… J'ai ouvert le capot de la voiture… Il n'y a pas eu ni mort ni blessé mais il y a eu quand même une ouverture psychique pour moi avec ce jeu, ce son et je crois que ce n'est pas pour des prunes que ça m’est si facile de travailler avec des bébés, c'est qu'il était un metteur en scène. Autant je ne me rappelle pas comme je l'ai dit hier tellement d'effet de jeux de mots, de glissement de sens, autant là-dessus il en jouait tout le temps. Et pas qu’avec moi. Mais là, je l'ai même écrit, c'était caricatural parce que j'avais vraiment l'impression d'entendre ma mère quoi !

Note

1Cher Ennui, pour boucher d'une main jamais lasse Les grands trous bleus que font méchamment les oiseaux.

Espace personnel