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14ème Séminaire de préparation du Séminaire d’été (17/05/2016) Les Écrits techniques de Freud, Leçon XIX par Flavia Goian. Le Moment de conclure, Leçon VIII par Marc Darmon

Date publication : 09/06/2016
Dossier : Séminaire d'été 2015

14ème Séminaire de préparation du Séminaire d’été (17/05/2016)

Les Écrits techniques de Freud, Leçon XIX par Flavia Goian

Le Moment de conclure, Leçon VIII par Marc Darmon

Les Écrits techniques de Freud, Leçon XIX par Flavia Goian

Flavia Goian – Sartre est invité, après Balint, comme interlocuteur à la fois admiré et critiqué. Lacan relève le mérite de Balint de parler de la relation analytique comme d’une Two-Body Psychology, tout en soulignant l’impasse à laquelle on aboutit si l’on conçoit cette relation comme étant d’objet à objet, où chaque objet est comblant pour l’autre.

Lacan lui oppose une théorie de l’intersubjectivité, en prenant appui sur la phénoménologie de Sartre. Mais si Sartre décrit finement la phénoménologie de la relation intersubjective, dans L’Être et le Néant, celle-ci se déploie uniquement sur le plan imaginaire.

Or, pour Lacan, c’est justement l’enjeu de cette leçon que de distinguer le plan imaginaire du plan symbolique.

I. La dialectique de la relation intersubjective abordée à travers la structure de la relation perverse et la fonction du regard dans la phénoménologie de Sartre. La dialectique du maître et de l’esclave

Lacan aborde la dialectique de la relation intersubjective à travers le phénomène du regard décrit par Sartre dans l’Être et le Néant, en le faisant tourner, dans un premier temps, sur le plan de l’imaginaire.

« Ce point autour duquel j’ai fait tourner l’étude de cette relation intersubjective comme telle, sur le plan de l’imaginaire, je l’ai mis dans la fonction, dans le phénomène, au sens propre, du regard. » (p. 367)

Qu’est-ce qu’il veut dire par le phénomène du regard, au sens propre ? Lacan fait allusion à l’étymologie de phénomène, qui signifie « ce qu’on perçoit », par opposition au noumène kantien, qui désigne « les choses en soi. »

Pour déployer cette dimension du regard, il choisit d’en observer le jeu dans la relation perverse, notamment dans le sadisme et dans la scoptophilie.

En lisant L’Être et le Néant, nous pouvons mesurer à quel point Lacan se tient près des formulations sartriennes, et pour nous en faire une idée, je vous propose de regarder d’un peu plus près.

Sartre montre, en effet, à travers l’expérience du regard, le rôle fondamental que joue autrui, dans la constitution du sujet, comme révélateur de son être.

- L’objet et le sujet :

Il distingue la perception d’un homme comme objet, qui s’inscrit dans une spatialité dont je peux avoir une connaissance plus ou moins étendue, du saisissement de cet homme comme « présence en personne » qui, elle, est immédiate. Rien d’ineffable à cela qui s’inscrit dans la réalité quotidienne. L’homme que je vois dans un jardin public se distingue d’un simple objet par le fait qu’il organise sa propre spatialité, qui au lieu de regrouper les objets pour moi, les disperse. Cette désintégration – Sartre y emploie un vocabulaire de fluide, ce « trou de vidange », par où s’écoule alors le monde pour moi – s’oppose à la perception qui fige toujours à nouveau autrui en objet.

L’homme est donc un intrus dans mon monde,

« un objet qui m’a volé le monde ». « Par autrui le monde m’échappe. Autrui est l’objet du monde qui détermine un écoulement interne de l’univers, une hémorragie interne. »

- La dialectique du regard :

Autrui apparaît encore comme fondant la dialectique de l’être-(du)-sujet et de l’être-objet grâce à l’expérience du regard. En effet, ma relation à autrui se ramène à la possibilité permanente d’être vu par lui. Lorsque je suis vu, je suis perçu comme objet en même temps que je saisis autrui comme sujet. L’autre est donc ce sujet qui a la possibilité permanente par le regard de se substituer à l’être-objet que je vois en lui.

- La phénoménologie du regard :

Bien des objets représentent l’œil comme support du regard (froissement de branches, bruits de pas, entrebâillement d’un volet, mouvement d’un rideau… Et l’on pourrait ajouter le souvenir de la scène évoquée plusieurs fois par Lacan : « Tu la vois cette boîte de sardines ? Eh bien, elle, elle n’a pas besoin de te voir pour te regarder. » Mais le regard fait disparaître le support : si j’appréhende le regard, je cesse de percevoir les yeux. Et inversement : si je vois les yeux, le regard disparaît. (p. 304). Nous ne pouvons à la fois percevoir, c’est-à-dire prendre la mesure, établir la distance, qualifier, dénombrer… ce qui renvoie au monde et à ses objets, et saisir un regard – qui est prendre conscience d’être regardé et renvoie à soi-même. La conscience d’être regardé apparaît dans les activités de la vie quotidienne. Si, par jalousie, je suis en train de regarder par le trou de la serrure, ma conscience est irréfléchie, c’est-à-dire entièrement absorbée par ce que j’ai à faire avec les ustensiles dont je dispose ; elle « colle à mes actes », « elle est mes actes ». Mais que des pas dans le corridor se fassent entendre, je me sens regardé et je prends conscience de moi, mais comme d’un objet que regarde l’autre. Cet objet, je ne puis le connaitre, mais je le suis, la crainte et la honte que j’éprouve soudain l’attestent. La crainte, c’est celle que j’éprouve devant mon être indéterminé et imprévisible parce que dépendant du jugement d’autrui qui exerce sur moi sa liberté (« ses possibles » dit Sartre) sans que je le connaisse. Il ajoute : « Il s’agit de mon être tel qu’il s’écrit dans et par la liberté d’autrui », et « Cet être n’est pas mon possible… il est au contraire la limite de ma liberté ». (p. 305)

L’aliénation à autrui comporte la révélation que « c’est comme si j’avais une dimension d’être dont je suis séparé par un néant radical ; et ce néant, c’est autrui ». (p. 308). Être regardé, c’est n’être plus maître de la situation ou plutôt voir apparaître dans la situation dont je suis le maître, une dimension, celle apportée par autrui, qui m’échappe et qui s’inscrit dans le registre d’une vérité, comme le montre Sartre à travers les exemples des romans de Kafka, Le Procès et Le Château (p. 312) – où être regardé, c’est voir fuir le sens du côté d’autrui.

En définissant le regard dans des termes très proches de Sartre, Lacan examine son fonctionnement à l’intérieur de la structure intersubjective du sadisme : « Dans le regard de l’être que je tourmente, je dois soutenir mon désir, en somme, par un défi, un challenge de chaque instant. S’il n’est pas au-dessus de la situation, s’il n’est pas glorieux, si je puis dire, ce désir choit dans la honte. » Le sadisme et la relation scoptophilique sont mis en parallèle, avec un accent mis sur le point de bascule, de renversement où le sujet pervers ne peut plus soutenir son désir : devant le regard de la victime, pour le sadique, et lors de l’intervention d’un regard tiers, pour le voyeur.

Ce statut précaire, « qui à chaque instant et de l’intérieur est contesté pour le sujet lui-même, insoutenable, fragile, à la merci de ce renversement… », c’est ce qui, au sujet de la perversion, intéresse Lacan au-delà de l’aberrance, de l’anomalie par rapport à des critères sociaux, ou de la dérogation à la finalité reproductrice, par rapport à des critères naturels.

Cette subversion de structure, Lacan l’approche de certaines fonctions mathématiques qui changent brutalement de signe de plus à moins l’infini, par exemple la fonction hyperbolique y = 1/x (1 sur x).

C’est cette même structure qui donne à la perversion sa valeur de passion humaine, en ce sens qu’elle vient abriter la division propre à la relation spéculaire imaginaire, O – O’.

« C’est dans ce miroitement, et je l’entends dans le sens du miroir aux alouettes qui à chaque instant fait le tour complet sur lui-même, dans ce renversement, se poursuivant à chaque instant, s’entretenant lui-même, poursuite épuisante du désir de l’autre qui ne peut jamais être saisi comme le désir de l’autre, que réside le drame de cette passion jalouse, si bien analysée par Proust, qui est aussi une autre forme de cette relation intersubjective imaginaire. » (p. 369)

Cette relation mortelle, de sujet à sujet, structurée par deux versants, par deux abîmes : soit le désir s’éteint, soit l’objet disparaît, ne se soutient que d’un anéantissement réciproque. Car, en effet, l’idéal du désir pervers est d’avoir à sa limite un objet inanimé. Mais son assouvissement est condamné dans l’œuf, car non seulement il ne peut s’en contenter, de cet idéal réalisé, mais dès qu’il le réalise, il perd cet objet au moment même où il rejoint cet idéal.

Ce dispositif fonctionne selon la logique du ou exclusif, que ne nous retrouvons dans la dialectique du maître et de l’esclave.

La dialectique du maître et de l’esclave, la référence à cette dialectique, permet à Lacan d’isoler, dans l’expérience analytique, le plan essentiel du symbolique. En effet, souligne Lacan, « le registre imaginaire n’apparaît qu’à la limite de notre expérience ».

En quoi la dialectique du maître et de l’esclave permet à Lacan de dégager le plan symbolique ?

Si on reste sur le plan imaginaire, la lutte à mort pour obtenir la reconnaissance de l’autre est sans issue : le maître est celui qui prend le risque de la mort pour des raisons de pur prestige, mais si l’esclave reconnaît le maître comme maître,

« cette reconnaissance ne vaut rien, pour le maître. En effet, n’ayant pas pris le risque de la vie, l’esclave n’est pas considéré comme homme par le maître. »

On retombe sur la structure imaginaire précédemment rencontrée : ou le désir s’éteint, ou l’objet disparaît, qui mène à une impasse.

Cette impasse est surmontée par la prise en compte de la jouissance et du travail. La Loi est imposée à l’esclave, de satisfaire le désir et la jouissance de l’Autre, ce qui suppose tout un ensemble de règles qui appartiennent au domaine symbolique. Ce domaine symbolique préexiste à l’origine « mythique » comme règle du jeu.

« Toute relation intersubjective en tant qu’elle structure une action humaine est toujours plus ou moins implicitement impliquée dans une règle du jeu. Elle n’est analysable que comme telle. » (p. 373)

II. La Théorie des jeux, la numération, l’innumérable : Sartre ; l’origine du langage, l’holophrase

Or toute règle du jeu implique le nombre et il n’y a pas plus symbolique que le nombre.

Par ailleurs, Lacan affirme que la relation intersubjective suppose toujours du numérable, donc du symbolique. Il prend l’exemple du soldat s’avançant dans la plaine sous le regard ennemi. Tant qu’il suppose être observé, il cherche à savoir ce que ce regard détecte, ce qu’il imagine de ses intentions, parce que dans cette situation qui est qualifiée comme situation « de guerre » par Lacan, il s’agit de dérober ses intentions à l’ennemi, il s’agit de ruse.

« Ce n’est donc pas qu’il voit où je suis qui est important, c’est qu’il voit (ce regard) où je vais. C’est-à-dire très exactement qu’il voit où je ne suis pas. » (p. 374)

À partir de cet exemple, Lacan va situer toute relation réciproque intersubjective comme structurée autour de « ce qui n’est pas là », (pas encore là) plutôt que de « ce qui est là », visible.

Freud, dans « Le début du traitement » (1913), compare la situation analytique au jeu d’échecs, où précisément il s’agit de deviner, dans une situation intersubjective, la place à venir des pièces de l’adversaire, en anticipant plusieurs coups à l’avance.

Lacan évoque, ici, la théorie mathématique des jeux pour généraliser l’importance du nombre – et donc, du symbolique – à l’intérieur de toute relation intersubjective.

C’est la raison pour laquelle, se référant à L’Être et le Néant, il critique une assertion de Sartre (« extrêmement troublante », dit-il) selon laquelle s’il y avait dans le monde des interrelations imaginaires une pluralité, cette pluralité ne serait pas numérable, en tant que chacun des sujets seraient par définition l’unique au centre des références. Sartre ne s’apercevrait pas que « le champ intersubjectif ne peut pas ne pas déboucher sur une structuration numérique, sur ce trois et sur ce quatre, dit Lacan, sur lequel je vous apprends à vous repérer, depuis le moment même où nous essayons ici de définir l’expérience analytique ». (p. 74)

Cette remarque se réfère sans doute à un passage qui se trouve dans le chapitre sur « Le regard » :

« Chaque regard nous fait éprouver concrètement – et dans la certitude indubitable du cogito – que nous existons pour tous les hommes vivants, c’est-à-dire qu’il y a (des) consciences pour qui j’existe. Nous mettons « des » entre parenthèses pour bien marquer qu’autrui-sujet présent à moi dans ce regard ne se donne pas sous forme de pluralité, pas plus d’ailleurs que comme unité (sauf dans son rapport concret à un autrui-objet particulier). La pluralité n’appartient en effet qu’aux objets, elle vient à l’être par l’apparition d’un Pour-soi mondifiant. L’être-regardé faisant surgir pour nous (des) sujets nous met en présence d’une réalité non-nombrée. Dès que je regarde, au contraire, ceux qui me regardent, les consciences autres s’isolent en multiplicité. Si, d'autre part, me détournant du regard comme occasion d'épreuve concrète, je cherche penser à vide l'indistinction infinie de la présence humaine et à l'unifier sous le concept du sujet infini qui n'est jamais objet, j'obtiens une notion purement formelle qui se réfère à une série infinie d'épreuves mystiques de la présence d'autrui, la notion de Dieu comme sujet omniprésent et infini pour qui j'existe. Mais ces deux objectivations, l'objectivation concrète et dénombrante comme l'objectivation unifiante et abstraite, manquent l'une et l'autre la réalité éprouvée, c'est-à-dire la présence prénumérique d'autrui. Ce qui rendra plus concrètes ces quelques remarques, c'est cette observation que tout le monde peut faire : s'il nous arrive de paraître « en public » pour interpréter un rôle ou faire une conférence, nous ne perdons pas de vue que nous sommes regardés et nous exécutons l'ensemble des actes que nous sommes venus faire en présence du regard, mieux, nous tentons de constituer un être et un ensemble d'objets pour ce regard. Mais nous ne dénombrons pas le regard. Tant que nous parlons, attentifs aux seules idées que nous voulons développer, la présence d'autrui demeure indifférenciée. Il serait faux de l'unifier sous les rubriques « la classe », « l'auditoire », etc. : nous n'avons pas en effet conscience d'un être concret et individualisé avec une conscience collective ; ce sont là des images qui pourront servir après coup à traduire notre expérience et qui la trahiront plus qu'à moitié. Mais nous ne saisissons pas non plus un regard plural. Il s'agit plutôt d'une réalité impalpable, fugace et omniprésente qui réalise en face de nous notre Moi non-révélé et qui collabore avec nous dans la production de ce Moi qui nous échappe. Si, au contraire, je veux vérifier que ma pensée a été bien comprise, et si je regarde à mon tour l'auditoire, je verrai tout à coup apparaître des têtes et des yeux. En s'objectivant, la réalité prénumérique d'autrui s'est décomposée et pluralisée. Mais aussi le regard a disparu. C'est à cette réalité prénumérique et concrète, bien plus qu'à un état d'inauthenticité de la réalité humaine, qu'il convient de réserver le mot de « on ». Perpétuellement, où que je sois, on me regarde. On n’est jamais saisi comme objet, il se désagrège aussitôt. » (p. 328-329)

Cela part de l’idée que ce ne sont que les objets, les choses en-soi, qui sont dénombrables, que le Pour-soi, le sujet, est pré-numérique.

Cette structuration numérique que revendique Lacan contre Sartre nous amène sur le plan du langage. Lacan a une position critique envers les théories linguistiques qui établissent l’origine du langage sur je ne sais quel progrès de la pensée. Lacan enchérit :

« Toute discussion sur l’origine du langage est entachée d’une irrémédiable puérilité. » (p. 375)

Comment en effet passer d’une perception phénoménologique, donc globale du soleil (l’unité de la lumière, ce qui court sur le monde des apparences) à en saisir un trait, un élément de ses aspects particuliers et à en en faire, par un rond, le symbole ? Comment ensuite assimiler le rond à un soleil, plutôt qu’à une assiette ou à un plat ? Et quand bien même on pourrait faire cette distinction, quel serait le progrès sur l’intelligence animale ?

Selon Lacan, sa valeur de symbole ne résulte que d’une mise en relation de ce rond avec une série d’autres formalisations qui constituent avec lui « ce tout symbolique » dans lequel il tient sa place au centre du monde, où il s’organise dans un monde de symboles.

Les linguistes en questions cautionnent l’hypothèse d’un passage de l’appréciation de la situation totale à une fragmentation symbolique, considérant le phénomène de l’holophrase comme représentatif d’un stade intermédiaire dans ce processus.

L’holophrase est définie par Lacan comme un phénomène de langage, se rapportant à une situation prise dans son ensemble, et qui n’est pas décomposable. Si on relève des holophrases dans le discours courant, on va vite s’apercevoir qu’elles viennent rendre compte de la suspension du sujet dans un rapport intersubjectif spéculaire, remarque Lacan.

Il prend un exemple d’holophrase dans l’ouvrage qu’il vient de citer précédemment, History of new world of America (Histoire du Nouveau Monde qu’on appelle Amérique), un exemple d’holophrase prélevé chez les Fidjiens où il s’agit justement de cela, de cette suspension du sujet dans un rapport intersubjectif spéculaire. Les Fidjiens prononcent un certain nombre de situations avec la phrase ma mi la pa ni pa ta pa, qui désigne « l’état ou les événements /de deux personnes/ chacune regardant l’autre /espérant chacune de l’autre qu’elle va s’offrir à faire quelque chose/ que les deux parties désirent/ mais ne sont pas disposées à le faire. » Cet exemple met le doigt sur l’impasse imaginaire et se présente comme un appel au symbolique.

Lacan nous enjoint à trouver nous-mêmes des exemples d’holophrases, je vous propose : « Maman ! » ; il donne lui-même dans un séminaire plus tardif, les exemples « Au secours ! », « Du pain ! » (Séminaire IV).

III. Le chapitre « Le transfert des émotions » du livre de Balint : à travers deux exemples de Balint, Lacan met en évidence le plan du symbolique dans la cure analytique

Tout ce parcours de Lacan pour dégager le plan symbolique aboutit au renversement de la perspective balintienne de la relation inter-objectale conçue comme fondée sur une satisfaction complémentaire. Lacan revient donc à Balint à travers deux exemples cliniques de son livre, afin de mettre en évidence le plan symbolique dans la cure analytique.

La critique de Balint par Lacan consiste essentiellement dans le fait de souligner que, même quand émergent dans la relation analytique des phénomènes de transfert qui peuvent faire penser à une relation duelle, éventuellement sur le modèle d’une expérience de satisfaction archaïque, même alors, du seul fait que le patient parle, nous sommes en présence d’une dimension tierce : la dimension du langage, du pacte, la dimension du symbolique.

Lacan soutient que Balint sait cela, et sa clinique le démontre, bien qu’il ne le théorise pas ainsi. Il y aurait en somme un Balint théoricien et un Balint clinicien, qui avance en se contredisant.

Dans un article de 1933, Le transfert des émotions, Balint affirme que la psychanalyse se fonde sur deux phénomènes cliniques : la résistance et le transfert. Sa définition de la résistance s’inscrit dans le prolongement de la définition freudienne : tout ce qui fait obstacle au libre cours des associations. Mais c’est surtout sur le concept de transfert comme transfert d’émotions que Balint s’arrête, notamment en tant que déplacement de sentiments, d’émotions d’un objet initial sur autre chose. Le coup de poing sur la table, par exemple, déplace la colère de quelqu’un sur l’objet inerte. La même chose vaut pour la porte claquée ou pour l’adoration d’un objet appartenant à la personne aimée. Avant d’en donner quelques exemples cliniques, il tient à démontrer que toute la vie sociale, politique et religieuse des humains est constellée de phénomènes de transfert, qui, en l’absence de la personne à qui ils s’adressent, s’expriment envers des objets inanimés. Sont cités les symboles royaux et religieux : le Lion et la licorne britanniques, l’uniforme de la Reine, les épaulettes de l’officier, la croix et la génuflexion, etc.

Balint ne manque pas d’humour en décrivant ce phénomène ; ainsi, pour accentuer son côté paradoxal, il raconte cette histoire cocasse : un mari surprend sa femme au lit avec son associé. En chassant sa femme, il perdrait la dot, en chassant l’associé, il risquerait la faillite, alors il décide de chasser… le lit.

C’est cela, le lien avec la situation analytique : l’analyste, en quelque sorte, est la table qui prend le coup de poing, la porte claquée, ou le lit renvoyé… Ou du moins, telle est la position qu’il doit tenir : une position passive. Selon Balint, « le traitement analytique requiert quelque chose de similaire à la stérili[sation]chirurgicale ou bactériologique ».

S'il n'assume pas son rôle passif, qu'advient-il ? L'analyste réagit alors de manière « spéculaire » comme n'importe quel être humain, il transforme le rapport analytique en un banal rapport d' « amitié ou hostilité, sympathie, amour, haine, voire d'indifférence ». Dans un chapitre intitulé « Transfert et contre-transfert » (1), Balint précise la position de l’analyste comme « passivité élastique » qui requiert un rigoureux contrôle de son contre-transfert. Reprenant la métaphore de Freud, il préconise que l’analyste devienne comme « un miroir bien poli » (p. 274) – sa conduite passive, loin d’être assimilable à un objet inanimé, reflétant sans le déformer tout ce qu’est son patient. « Plus le patient peut se voir nettement dans ce reflet meilleure est notre technique » ; si nous y parvenons, peu importe combien de sa personnalité l’analyste a pu révéler par son activité ou sa passivité, par sa sévérité ou par son indulgence, ses modes d’interprétation. »

Vous percevez la différence de place qu’il y a entre agir en miroir, et être le miroir, entre être à la place de l’image de l’autre ou être à la place du miroir plan lui-même.

Tout en ayant ponctuellement des formulations qui font écho à une pratique lacanienne, à notre pratique, notamment sur ce qu’on vient de voir, sa théorie du transfert dans son ensemble reste enfermée dans une relation imaginaire duelle et recèle des accents aberrants, lorsqu’elle est conçue comme déplacement d’émotions.

Cependant, Lacan révèle que, dans sa pratique Balint manifeste à son insu une sensibilité à la dimension du symbolique – et évoque quelques exemples.

Un homme mûr se présente à Balint pour lui parler de ses symptômes (p. 227). Il lui raconte une histoire compliquée à laquelle Balint ne comprend pas grand-chose. Il demande au patient de revenir, mais continue à ne rien comprendre et le lui dit. Alors, à sa surprise, le patient s’exclame qu’il a enfin trouvé une personne sincère. Puis, il révèle avoir utilisé un faux nom et inventé de bout en bout son histoire pour mettre à l’épreuve la sincérité de l’analyste. Plusieurs médecins consultés précédemment étaient tombés dans son piège.

Autrement dit, il a eu recours au mensonge pour éprouver la sincérité de l’autre.

Balint acquiesce, mais lui fait remarquer que son procédé est plutôt fatigant et que des moyens plus économiques lui auraient sans doute permis d’arriver au même résultat. Une attitude transférentielle de ce genre retient Balint, cache certainement une importante dimension inconsciente, mais comme ce n’était pas le moment de la faire émerger, la meilleure chose était de seconder le patient et de lui montrer l’inutile dépense psychique et matérielle mise en œuvre.

Lacan est absolument d’accord avec le « ne pas comprendre » de Balint, parce que c’est un point sur lequel il martèlera toujours à ses élèves : se garder, précisément, de vouloir trop comprendre. Il est cependant en désaccord avec la deuxième intervention de Balint à propos de la dépense liée au mensonge : en effet, pour Lacan, la question n’est pas là, en termes d’economic ou uneconomic ; à travers la parole « menteresse », cet exemple manifeste une dimension essentielle du langage, qui est celle d’introduire le vrai ou le faux dans le Réel.

« Car avant la parole, rien n’est ni n’est pas. Tout est là, sans doute, mais c’est avec la parole qu’il y a des choses qui sont, vraies ou fausses, qui sont, et des choses qui (ne) sont pas. » (p. 381).

Le mensonge va se situer à un sommet du triangle proposé par Lacan pour disposer les trois registres caractéristiques de la parole, dont la méprise et l’ambiguïté constitueront les deux autres sommets.

Ce passage est traversé par la référence au texte de la Verneinung (dont il a été question depuis le début du séminaire) où le jugement d’existence est secondaire et s’applique au champ de la Bejahung, jugement d’attribution qui creuse un trou dans le Réel.

Si le premier cas interroge la parole comme pouvant mentir, le second en souligne la portée de pacte.

Il s’agit d’une jeune femme d’environ trente-cinq ans, célibataire. « Un cas très difficile » dit Balint (p. 231), qui est son deuxième analyste ; la première analyse fut un quasi-échec. C’est son comportement particulier qui est l’obstacle principal au travail analytique : cette patiente, s’il lui arrive de penser à quelque chose de désagréable ou de gênant à raconter, garde le silence ou se met à raconter les menus faits de la journée.

Un moment important dans le transfert arrive lors d’une séance où, après une demi-heure passée à jouer la comédie habituelle, elle peut dire enfin, que son médecin de famille lui a fait une lettre de recommandation la présentant comme une personne consciencieuse et digne de confiance. Elle révèle à cette occasion ce que c’est pour elle que d’être un adulte : être condamnée à des travaux forcés jusqu’à la fin de ses jours, et de plus, être pleinement responsable de ce que l’on fait. Tout le monde devrait le redouter. Alors qu’un enfant peut faire ce qu’il veut, c’est les parents qui en endossent la responsabilité.

Pour Balint son attitude équivaut à : « je suis une petite fille, vous devriez m’aimer comme je suis et [vous ne devriez] pas essayer de me faire travailler ».

Cette attitude remonterait à son enfance. » La mère est une fanatique du travail ; « travail, sueur, devoir » est sa devise. C’est la seconde femme du père qui l’aurait épousée pour avoir quelqu’un qui travaille pour lui. Le père, mort depuis peu, était un type insouciant, qui n’avait guère d’affection pour la patiente, mais lui préférait ses fils.

Alors, il semblerait que toute la vie de cette patiente était une série de répétitions de ce genre : dès qu’elle remarque qu’on la prend au sérieux, qu’on attend quelque chose d’elle, et notamment qu’elle travaille, elle commence à manifester qu’elle n’est qu’une petite fille irresponsable : à l’école, elle était parmi les meilleurs élèves, candidate même à une bourse ; lorsqu’elle s’est vue proposer de prendre la place de responsable de la classe, elle s’est rendue insupportable au point de devoir quitter l’école avant le baccalauréat. Plus tard, lorsqu’elle faisait la garde d’enfants dans une famille, elle a brusquement changé d’attitude lorsque les parents de l’enfant lui ont manifesté leur satisfaction, en lui proposant une augmentation, et elle a fini par quitter cet emploi.

L’intervention de Balint a été porteuse, puisqu’elle lui a permis d’occuper une place, en acceptant l’emploi en question – place signifiante, puisqu’elle était secrétaire de placement, ce qui consistait à être assise près du téléphone et à envoyer les autres au travail.

Le cas de cette patiente est exemplaire de ce que rentrer dans le monde du travail, c’est rentrer dans le monde du symbolique, par excellence, mais aussi dans le monde des adultes, avec ce que cela comporte de pacte, d’engagement et de responsabilité ; en s’y dérobant, elle refuse à être « condamnée aux travaux forcés », à être « réduite en esclavage », comme nous l’avons vu plus haut.

Ainsi, elle bavarde, fait du chattering, meuble ses séances d’une parole vide, surtout quand elle pourrait être amenée à dire des choses qui lui seraient désagréables. Comme le ferait un enfant, pense-t-elle. Là-dessus, Lacan apporte une nuance : ce n’est pas que la parole de l’enfant soit vide – bien au contraire, elle est tellement pleine de sens que les adultes l’idolâtrent –, mais c’est qu’elle ne l’engage pas.

On est loin de la théorie du transfert comme déplacement, et le remarque Lacan, Balint lui-même dans sa pratique, quand il est dans sa fonction d’analyste, sait faire tourner la relation entre lui et le sujet sur le plan symbolique.

« Car c’est de la valeur de la parole qu’il s’agit, en tant qu’elle engage dans une dialectique, c’est-à-dire qu’on lie le sujet à ses propres contradictions, pour lui dire qu’on lui fait signer quelque chose. » (p. 383)

IV. Angelus Silesius, Le pèlerin chérubinique

Lacan conclut cette leçon, par la référence au Pèlerin chérubinique (L’errant chérubinique), d’Angelus Silesius dont il trouve un distique (distique 30, livre II) cité chez Balint :

Homme deviens essentiellement ce que tu es,

car quand le monde décline…,

deux vers fort beaux, dans lesquels il s’agit, dit Lacan, de « l’être en tant que lié au contingent, à l’accidentel dans la réalisation du sujet. » (p. 386)

Si Lacan retient cette référence, c’est pour marquer que c’est dans la perspective de « l’approfondissement de l’action de la parole que nous pouvons aussi concevoir l’au-delà », comme une dimension qui aboutirait théoriquement à une réintégration ou à une éruption narcissique, dernier terme du progrès analytique selon Balint. Représentée dans le schéma optique par le recul en arrière du point O, c’est aussi, ce qui devrait nous permettre de donner un sens différent à la formule freudienne Wo Es war, soll Ich werden.

Je vous remercie.

Pierre-Christophe Cathelineau – Merci Flavia de ce parcours extrêmement fouillé et précis de la leçon que nous étudions aujourd’hui. Ce qui est frappant dans ce que vous avez amené c’est que, au fond, Lacan essaie de se départir d’une certaine vulgate analytique, vous êtes d’accord ? Vulgate analytique qui est largement, grevée par l’Imaginaire. Avec ce Two-Body Psychology. Et puis, avec cette façon qu’il a d’amener progressivement au fil de la leçon, la dimension du Symbolique en fait.

F. Goian – Oui, c’est l’enjeu.

P.-Ch. Cathelineau – C’est l’enjeu. Et, vous avez très bien fait remarqué comment il est dans une relation, j’allais dire... équivoque avec Balint. D’un côté il est en train de dire : la théorie de Balint est une théorie qui accentue la dimension de l’Imaginaire et qui mène à une impasse, et de l’autre (et ça vous l’avez bien montré à la fin de la leçon) il est en train de dire qu’il y a néanmoins chez Balint une idée du Symbolique. Et les deux exemples que vous venez de donner qui sont dans la leçon, sont des exemples qui mettent en évidence la dimension du Symbolique.

J. Maucade – La différence entre Balint le théoricien et Balint le praticien…

P.-Ch. Cathelineau – C’est ça.

J. Maucade – … c’est-à-dire qu’il met le Symbolique du côté du praticien, il dit à contrecœur : je suis en train de diffamer les positions théoriques.

P.-Ch. Cathelineau – C’est ça.

Bernard Vandermersch – Non, mais il n’y a peut-être pas besoin d’avoir une idée du symbolique pour être complétement dedans. La preuve c’est que dans l’ensemble on n’est pas seulement dans l’imaginaire, on est… c’est le cas des enfants, l’illusion ça serait de croire qu’il faudrait avoir une idée du symbolique pour être un bon analyste. Alors qu’il y a des tas de gens sûrement qui savent très bien Symbolique, Réel, Imaginaire, etc., et qui restent piégés justement par une espèce de souci d’être dans les clous par exemple. Et puis Balint qui va comme un homme cultivé qui fait son job… alors évidemment, Lacan montre quand même qu’il y a un truc qui ne colle pas quoi. Autant la première intervention est intéressante, autant il rate un peu son coup avec l’histoire de l’économie. Ce n’est pas parce qu’il n’a pas la dimension du symbolique qu’il rate son coup, c’est peut-être parce qu’il est trop préoccupé de l’économie justement, et de faire gagner du temps quoi, comme si dans la cure il fallait aller le…

F. Goian – Oui, il dit que c’est une remarque irrelevant…, à côté.

P.-Ch. Cathelineau – Non mais en tout cas, il y a un point sur lequel je dirai qu’il utilise Balint dans le sens de ce qui l’intéresse : il veut montrer la dimension du symbolique.

B. Vandermersch – Mais justement, est-ce que vous êtes d’accord avec ce qu’il dit quand il parle du numérable ? Parce qu’à la limite on pousserait presque le symbolique du côté du nombre et du mathématique, qui est un symbolique qui est alors un peu, pas très…

P.-Ch. Cathelineau – L’allusion au trois et au quatre est quand même assez stupéfiante, on n’est pas très …

F. Goian – Déjà !

P.-Ch. Cathelineau – Déjà ! On est dans le trois et quatre qu’il a toujours défendu. On y est déjà. On est déjà dans le nouage borroméen d’une certaine manière. On y est !

M. Darmon – Il s’oppose à Sartre quand même.

P.-Ch. Cathelineau – Oui, oui, il s’oppose à Sartre.

B. Vandermersch – Sur le…?

M. Darmon – Sur le numérable. C’est-à-dire pour Sartre, le sujet, le pour-soi, est de l’ordre du prénumérable. C’est-à-dire, il place au contraire le numérable du côté des choses, des objets qui peuvent se compter. Et quand il est question des consciences [F. Goian – Ça ne se compte pas] il montre très subtilement que c’est pas ça. Or, chez Lacan, c’est essentiel de montrer comment le nombre compte.

P.-Ch. Cathelineau – On est dans la dimension du décompte, du compte et du décompte.

Elsa Caruelle-Quilin – C’était à cause de l’abréviation « on » parce que on dit bien : qu’on dise reste oublié… donc « on » est pas si loin de Sartre, là du côté de l’Autre.

M. Darmon – Tout à fait, mais…

F. Goian – Mais ce que dit Sartre se tient très bien, mais seulement il ne se place pas sur le même plan.

E. Caruelle-Quilin – C’est-à-dire un sujet pré-numérique. On va dire on pourrait soutenir ça, non ?

M. Darmon – Je ne crois pas qu’on puisse aller jusque-là pour la formule : qu’on dise… c’est de l’indéfini.

E. Caruelle-Quilin – Oui, oui, j’ai été étonnée de trouver quasiment la même formulation chez Sartre "qu’on regarde…", du côté d’un Autre pré-numérique, que chez Lacan du côté du Sujet.

M. Darmon – Oui, mais c’est deux contextes tout à fait différents, qu’on dise… – la formule de L’Étourdit – ne remet pas en cause le rôle du nombre dans la définition du sujet.

Valentin Nusinovici – Ce qui est soulageant pour Sartre c’est qu’on puisse oublier le on de ce regard imaginaire. Il est justement extrêmement perturbant.

P.-Ch. Cathelineau – Là où il est proche de Sartre, Lacan, je pense, c’est là où il lui reconnait effectivement une certaine intuition clinique, c’est précisément dans cette dimension du regard. C’est-à-dire qu’effectivement ce que fait Sartre, quand il dit « autrui me vole mon monde », ce on c’est un on qui est un on objectal. Ça vient d’un regard indéterminé dans l’Autre. Et là il est très proche de l’objet a, absolument, et il est très proche de Sartre.

V. Nusinovici – Il y a des endroits où il est encore plus proche de l’objet a, on les a cités l’autre fois. Mais ce qui est intéressant là, c’est la fuite, c’est le trou chez Sartre. Chez Sartre il y a un trou.

F. Goian – Oui.

V. Nusinovici – Et alors il y a un trou dans la leçon aussi, ce n’est pas le même. Mais je ne sais pas si vous avez insisté dessus. Lacan a dit : il ne faut pas s’extasier que ce soit déjà là. Le signe que le signifiant fait le trou dans le Réel, c’est déjà là bien sûr, pas le signifiant, la parole fait trou dans le Réel. Donc, ça je veux dire, c’est une constante ce trou dans le Réel.

P.-Ch. Cathelineau – Oui, c’est une constante.

V. Nusinovici – Ce trou dans le Réel de la parole il est sûrement à entendre par rapport à ce que vous avez très bien rappelé, c’est-à-dire, ce trou, cette fuite qu’il y a dans le monde.

F. Goian – Oui, oui…

V. Nusinovici – Il faudrait le dialectiser, mais il y a quelque chose qui répond à cela.

F. Goian – Cette fuite qui apparait du fait que l’autre peut également porter son regard sur les choses, et donc cela vient mettre en danger le regard que moi-même je porte. C’est donc tout ce monde sur lequel l’autre porte son regard… qui est en fuite.

V. Nusinovici – Oui, oui, bien sûr. Je ne dis pas du tout que ce soit pareil.

F. Goian – Mais c’est comme ça qu’il l’amène.

V. Nusinovici – Mais il y a ces deux trouages qui sont…

Martine Bercovici – Il insiste aussi sur la définition du symbole qui est différente, pour lui, de celle de Balint. La relation du symbole aux choses. Balint met l’émotion et le déplacement de l’émotion au symbole. Et Lacan dit, non, ça c’est une fausse route [F. Goian – Oui.] Le symbole est là. Et bon, il y a effectivement tous les développements que Lacan va faire après sur le symbole. Mais, ça, ça me parait absolument essentiel.

P.-Ch. Cathelineau – Il y a, à la fin de cette leçon, le texte assez extraordinaire du Pèlerin chérubinique, où alors là, on a un thème qui est un thème qui traverse littéralement l’œuvre de Lacan. Sur ce qu’il en est d’une fin de cure, sur ce qu’il en est du contingent, enfin… c’est quand même fabuleux : « c’est alors que le contingent tombe ». On est presque dans : ce qui cesse, de s’écrire. Et « c’est l’être qui vient alors à se constituer. » Et puis cette phrase : denn wann die Welt vergeht : quand le monde s’effondre, quand le monde décline. On a vraiment la perspective de ce qu’il en est, pour Lacan, à ce moment-là, de la question de la fin de la cure. Je ne sais pas si vous… enfin on a la question du désêtre qui est sous-jacente là-dedans, et puis cette dimension du contingent, venant rappeler ce qu’il en est du Zufall, c’est-à-dire du symptôme. Et je trouve que la façon dont il va saisir le texte du Pèlerin chérubinique, pour parler de ça – on est en 1954, c’est extraordinaire – personnellement je trouve ça fascinant.

V. Nusinovici – Je sais ce qu’il disait. Il disait : il arrive qu’on s’étonne que ce soit déjà là, on ferait mieux de s’étonner que cela n’ait pas empêché la suite. C’est ça qui est important.

P.-Ch. Cathelineau – Eh bien oui, mais là ça ne l’a pas empêchée, ça l’annonce.

V. Nusinovici – Oui, oui ! Bien sûr que non. Mais… c’est-à-dire : qu’est-ce qu’il a fallu faire à partir de ça ? Bien sûr c’est déjà là. Mais qu’est-ce qu’il a fallu faire pour que ça ne s’arrête pas là ? C’est ça qui est surtout à voir de ce qu’il disait… sinon on n’a qu’à s’arrêter là.

P.-Ch. Cathelineau – Non, mais il y a un savoir. Ce qui est clair c’est que, la façon dont il va accrocher le Pèlerin Chérubinique c’est, il y a un savoir sur la fin de la cure, par exemple, qui est parfaitement… je veux dire on peut le reprendre ce verset du Pèlerin Chérubinique…

J. Maucade – Et c’est quoi ? Tu as dit qu’il y a un savoir sur la fin de la cure, c’est quoi ?

P.-Ch. Cathelineau – Le savoir sur la fin de la cure, c’est… comment dire ça, c’est cette division par rapport au semblant et par rapport au symptôme : « c’est alors que le contingent tombe, et c’est l’être qui vient alors à se constituer. » C’est-à-dire, évidemment il reste dans un vocabulaire ontologique, Wo Es war, soll Ich verden. Mais peu importe, là on voit bien que avec le fait que le monde vergeht, décline, on est vraiment dans la dimension dépressive de la fin de la cure. Et il le reprend du Pèlerin Chérubinique, c’est quand même fabuleux.

B. Vandermersch – Oui, donc c’est Angelus Silesius qui savait déjà comment se passait une fin de cure !

P.-Ch. Cathelineau – Ben écoute, tu fais de la plaisanterie !

B. Vandermersch – Non, non, je ne plaisante pas… (suite inaudible).

P.-Ch. Cathelineau – Mais le mystique sait ce que c’est qu’une fin de cure, je pense.

M. Darmon – Non mais : « Homme deviens essentiellement ce que tu es… »

V. Nusinovici – Oui, c’est pas…

P.-Ch. Cathelineau – Si vous lisez le Pèlerin Chérubinique, il y a des passages sur le vide qui sont extraordinaires, qui sont parfaitement audibles par nous. Et on n’a pas besoin d’une traduction, sauf de français en allemand, ou d’allemand en français.

J. Maucade – Il parle d’un « déclin imaginaire du monde. »

M. Bercovici – Oui, c’est important, ça, c’est un remaniement de l’Imaginaire.

P.-Ch. Cathelineau – Non, non, on peut être sceptique, ça je suis d’accord.

B. Vandermersch – Un déclin imaginaire du monde ou un déclin du monde imaginaire ? Parce que là il dit simplement Die Welt.

J. Maucade – C'est chez Freud aussi. Freud dit bien que lorsque le patient parle de la fin du monde, il parle de l'éclatement du Moi, de la fin de son moi.

M. Darmon – … Fin du moi difficile ! [Rires].

Bernard, tu posais une question tout à l'heure qui m'a retenu, celle de l'utilité de la théorie.

B. Vandermersch – Oui, c’est ça, l’utilité de la théorie avec un double tranchant, c’est-à-dire que manifestement nous sommes pris dans le symbolique, c’est-à-dire qu’il n’y a pas forcément besoin d’en avoir une idée pour qu’il y ait des analyses qui ont fonctionné. Freud nulle part ne distingue… Et pourtant il est tout le temps pris dedans et il fait des interventions tout à fait remarquables en jouant du symbolique. Mais effectivement, que Lacan ait distingué les trois registres, ça nous a beaucoup aidé quand même, ce n’est pas pour dire que… Seulement ça ne suffit pas !

M. Darmon – Son insistance ici, au début de son enseignement pour développer le plan du symbolique.

B. Vandermersch – Oui.

M. Darmon – Pour dégager.

B. Vandermersch – Dégager le plan du symbolique…

M. Darmon – Quel effet en attend-il ?

B. Vandermersch – Je crois que… En tout cas au début, il montre comment toute l’analyse des résistances qui a cours, qui est franchement persécutive, à mon avis, il y a là quelque chose qui est franchement fondé sur une méconnaissance de l’ordre de la parole, c’est-à-dire un manque de foi dans le fait que c’est la parole qui constitue les gens et qu’on va donc forcer…, comme s’il fallait forcer les choses, forcer le monsieur, la dame à dire, à avouer son…

M. Darmon – Oui, mais là, la théorie peut quelque chose.

B. Vandermersch – La théorie peut quelque chose. Mais la théorie est extrêmement importante, bien sûr, surtout si on a réussi à la faire sienne.

M. Darmon – Oui.

B. Vandermersch – Il n’y a rien de plus accablant qu’une théorie qu’on ânonne, rien qui est plus aliénant. Mais si on réussit à la faire sienne, c’est-à-dire, ça ne sera jamais celle de Lacan, ni celle de Freud, mais à partir du moment où je la fais mienne, elle est forcément distordue, elle doit passer par mon monde, même si mein Welt vergeht, je ne suis pas mort à la fin de l’analyse, hein ? Bon.

J. Maucade – C’est très vrai ce que tu dis.

B. Vandermersch – C’est une remarque en passant. Il y a un bouquin qui vient de sortir qui s’appelle Leur patient préféré, c’est une journaliste qui a questionné des analystes sur le patient qui les avait le plus marqué. Au sens où ce sont vraiment des patients qui ont marqué la vie de l’analyste. Et on voit, qu’ils soient de l’Institut…, lacaniens, de la Cause… on voit que c’est toujours quelque chose qui s’est passé dans une cure, de très important, qui a déplacé l’analyste lui-même. Voilà ! Et c’est ça il me semble qu’il est assez intéressant de rappeler dans ce genre de choses, c’est que si la théorie est au service d’un renforcement des défenses de l’analyste, pour qu’il dise « ah bien ça c’était déjà là ! » ou « je suis armé pour répondre à cela ! » Alors, c’est foutu. Si c’est fait pour déstabiliser un tout petit peu l’analyste, alors, la théorie, ça devient intéressant afin qu’il ne soit pas complètement sourdingue à ce qui se passe.

Intervenant – Tu veux dire que le patient a fait interprétation ?

B. Vandermersch – Ben, le patient, très souvent…, les cures qui ont marqué l’analyste c’est évidemment celles pour lesquelles ça a fait interprétation pour l’analyste.

V. Nusinovici – Ce qui est déstabilisant dans cette leçon, je crois, c’est le point sur lequel il nous laisse, c’est-à-dire, pour répondre à ta question Marc, à quoi sert la théorie ici ? Elle sert à dire qu’il y a un au-delà de la parole et pas un au-delà de l’apparence, et c’est le point sur lequel il nous laisse. Et c’est pas du tout un point réglé. Pour le coup, bien sûr, on peut dire ce qu’il a précisé après. Mais là, je trouve qu’il nous laisse vraiment sur une position… Qu’est-ce que c’est ? Il nous dit comme ça, voilà, c’est un au-delà de la parole, c’est un trou dans le Réel ; ça, je pense qu’il faut rester un peu là. On peut le boucher tout de suite avec la suite, la théorie, ça c’est pas compliqué.

P.-C. Cathelineau – Merci pour les remarques ! [Rires] C’est très gentil…

V. Nusinovici – Tu pensais que c’était pour toi ? [Rires]…

… C’était parce qu’il était en face de moi !

P.-Ch. Cathelineau – Merci pour le bouchage !

V. Nusinovici – C’était préventif.

P.-Ch. Cathelineau – Je vais essayer de le déboucher !…

V. Nusinovici – C’était préventif. Parce que je crois qu’il faut rester sur des choses comme ça. C’est un truc vraiment…

P.-Ch. Cathelineau – Non mais, nonobstant le bouchage et le débouchage, je pense qu’il y a une constante dans l’œuvre de Lacan, et cette constante, elle est lisible.

V. Nusinovici – D’accord. On est d’accord.

B. Vandermersch – Et elle est liée à sa structure aussi.

V. Nusinovici – Mais comment il avance dans cette constante, c’est ça qui nous intéresse.

P.-Ch. Cathelineau – Mais en tout cas, la façon dont il attrape Angelus Silesius, c’est quand même assez spectaculaire.

F. Goian – Il le trouve chez Balint.

B. Vandermersch – Oui, c’est Balint qui le…

P.-C. Cathelineau – Oui, mais il l’attrape.

V. Nusinovici – Et Balint, il est en avance sur lui, ici, quand il dit, Lacan, il est de sujet à sujet, y’a passage ici, on voit bien, Balint dit si vous êtes en position de sujet (il ne dit pas ça avec ces termes-là), ça va pas. C’est ça qui est très intéressant, c’est que évidemment Lacan, il développe sa théorie. Il peut pas dire autre chose, il a déjà dit l’intersubjectivité c’est énorme, c’est énorme – comme vous l’a bien développé –, mais si vous êtes en...

F. Goian – C’est où ? Ah ! c’est dans Balint.

V. Nusinovici – Oh, c’est ce que je lis page 226 quand il dit la relation, si lui aussi réagit et transfère ses émotions, la relation psychiatrique sera transformée en une relation humaine quelconque d’amitié ou d’hostilité.

F. Goian – Ah, oui, oui, c’est ça.

V. Nusinovici – Hein. Évidemment il a un savoir beaucoup plus grand, bien sûr, que ce qu’il théorise et c’est pour ça que ça rend quand même cette lecture très… elle nous laisse en mouvement.

M. Darmon – C’est intéressant ce qu’il dit sur le miroir.

F. Goian – Oui, bien poli.

M. Darmon – … et qui n’est pas sans rappeler… par rapport à ce qu’on a travaillé sur le schéma optique… avec la place de l’analyste, comme étant le miroir.

F. Goian – Oui, c’est ça.

V. Nusinovici – Et cette passivité élastique, c’est quand même… ça aussi on va pouvoir y mettre facilement [dit en riant] d’autant plus qu’il est élastique cet objet. C’est formidable. Il a dû énormément s’inspirer de tous ces gens-là, je veux dire, c’est resté dans sa tête, c’est ressorti. C’est ça qui est passionnant, je trouve.

J. Maucade – Ça l’a aidé, de dialoguer avec ces gens-là, c’est un dialogue, c’est comme si Balint parlait à Lacan et que Lacan répondait. Mais ce que tu disais de l’émotion et de la relation, Lacan déplace ça sur le transfert et contre transfert ensuite. Il dit, voilà, c’est une question de… et que l’émotion justement euh… Vous avez mentionné ça, avec celui qui tape sur la table, comment l’émotion se déplace sur un objet et que… voilà, et que l’analyste est là pour être la table ou, dans le cas de l’image, plutôt le miroir.

B.Vandermersch – Est-ce que l’analyste doit être à la place de la table sur laquelle le type tape du poing ?

J. Maucade – C’est une métaphore.

V. Nusinovici – Il vaut mieux que ce soit ça que la table de la Loi !

F. Goian – C’est un peu humoristique là, de faire cette analogie par rapport à ce que développe Balint… [B. Vandermersch – Oui.] … du transfert. Donc ça reviendrait à ça.

B. Vandermersch – Mais je crois quand Lacan…

F. Goian – Mais il dit, par ailleurs, d’autres choses, donc c’est ça, c’est…

B. Vandermersch – Quand Lacan dit que le transfert, c’est le transfert sur le sujet supposé savoir.

M. Darmon – Mais c’est autre chose.

B. Vandermersch – Hein ?

F. Goian – Oui.

B. Vandermersch – Ça déplace un tout petit peu le…

M. Darmon – Il dit qu’on est loin de la théorie du transfert comme déplacement quand il est question des cas que Flavia a développés.

J. Maucade – Dans cette leçon, il déplace sur la question du transfert et contre transfert et quelques lignes juste après, il dit c’est une question de parole, d’ailleurs vous l’avez cité. Il a dit sans la parole il n’y a rien qui est et rien qui n’est pas. Il dit donc, ce n’est pas une question de transfert, c’est une question de parole et là il retombe sur ses pieds, sur ses jambes, sur ce qu’on veut. Sur le symbolique. C’est-à-dire, il déplace sur l’Imaginaire et, très vite, il met le poids sur le symbolique dont Pierre-Christophe parlait.

P.-Ch. Cathelineau – Ce qui est intéressant aussi, vous y avez insisté, c’est la façon dont il étudie la perversion.

F. Goian – Oui.

P.-Ch. Cathelineau – C’est extrêmement intéressant. Le sadisme et la tension entre la poursuite de l’idéal et l’objet inanimé.

M. Darmon – Oui, c’est le caractère tout à fait instable.

P.-Ch. Cathelineau – Le côté instable et ça c’est vraiment très éclairant sur la perversion et à la fois…

F. Goian – Sur la perversion et sur la relation intersubjective.

P.-Ch. Cathelineau – Et sur la relation intersubjective, mais ce qui est étonnant c’est qu’il souligne, c’est ce que dit Marc, le fait que la structure perverse est une structure impossible ou quasi impossible.

F. Goian – Oui, oui…

P.-Ch. Cathelineau – Qui se fonde sur une dimension d’impossible.

F. Goian – Ça mène à une impasse.

P.-Ch. Cathelineau – Ça mène à une impasse, et il évoque là, vous n’en n’avez pas parlé, mais il évoque, dans le courant de la leçon, La Prisonnière… oui, Albertine.

F. Goian – Oui, Albertine.

P.-Ch. Cathelineau – Et c’est vrai que, dans l’écriture de Proust, il y a cette tension de la jalousie, de l’identification à l’objet poussée à un point extrême et l’impossibilité de le rejoindre et l’angoisse effectivement qu’implique l’être aimé. Et alors, il dit, c’est une dimension homosexuelle. Donc il le pointe comme quelque chose qui est…

B. Vandermersch – Mais, en quoi cette impasse est-elle spécifique de la perversion plutôt du non-rapport sexuel comme chacun peut… Je le dis un peu à la grosse, là ! [Xinaudible…] Ouais. Qu’est-ce qu’il y a de spécifique, là, dans cette incompatibilité entre objet et idéal ? Il semble que le pervers pousse le plus loin, là, l’idée qu’il n’y aurait plus de réserve pour le sujet. C’est-à-dire qu’il n’y aurait plus cette réserve… ça va jusqu’au bout.

M. Darmon – Oui, c’est la castration qui fait la différence.

P.-C. Cathelineau – Ben oui, c’est ça. C’est le symbolique.

M. Darmon – Oui, en tant que référence au symbolique, limite.

B. Vandermersch – Oui, la question d’aller au-delà de la limite qui permet à l’autre de se soutenir comme sujet. C’est ça ?

M. Darmon – Oui.

Transcription : Monique de Lagontrie, Isabelle Masquerel, Jean-Pierre Gasnier

Relecture : Monique de Lagontrie

Revue par Flavia Goian

Le moment de conclure de J. Lacan, Leçon VIII par Marc Darmon

M. Darmon – Bon, on va parler un petit peu de topologie. Alors donc, cette leçon 8 du Moment de conclure… Lacan commence par dire qu’il a affirmé longtemps qu’il ne cherchait pas, il trouvait. Et là, dit-il, je cherche, je suis en train de chercher, je suis donc dans un mouvement de recherche ; et c’est François Wahl qui lui a dit qu’il était un chercheur, dans cette période où il recherchait, du côté de la topologie, … quelque chose. Alors, est-ce que c’est une théorie qui peut particulièrement nous aider ? Peut-être, parce qu’elle est moins susceptible de dire des conneries, puisque pour la question du sens, on reste sur notre faim. Alors, je ne vais pas vous faire une lecture suivie de cette leçon, disons qu’on va essayer d'en saisir l'enjeu. L'enjeu est exprimé par Lacan au début de cette leçon, ensuite ça va être Soury qui va développer son idée. Lacan nous dit qu’il en est venu au tore comme support de ses nœuds borroméens, c’est-à-dire au lieu de dessiner les nœuds borroméens sur une feuille de papier, sur un plan, on les dessine sur le tore. Ce tore qui n’est pas lui-même borroméen.

Donc, on a vu la leçon précédente où il s’agit de ces tricots toriques, donc de tissages de ficelles sur la surface d’un tore.

Ici, Lacan distingue ce qu’il en est d’un tricot torique ou d’un dessin sur le tore considéré comme une surface, donc un peu plus compliqué que le plan euclidien. Et il distingue donc le fait de dessiner, de tracer un nœud sur le tore, donc sur une des faces du tore, du fait de trouer et de découper le tore en question. Ce n’est pas la même chose de dessiner une boucle, une double boucle par exemple sur le tore et de découper le tore en maniant les ciseaux de telle sorte qu’ils décriraient une double boucle.

Or la question qu’il se pose dans cette leçon c’est que, vous savez que le tore a une âme…

Alors : l’âme du tore.

P.-Ch. Cathelineau – Comme nous.

J. Maucade – L’âme est l’axe.

M. Darmon – L’âme du tore c’est le cercle qui parcourt l’intérieur du tore. C’est-à-dire c’est le saint des saints du tore, l’auréole [Rires].

Et donc, c’est l’âme, donc le cercle qui parcourt le trou périphérique du tore. Celui où, dans l’Identification, Lacan plaçait l’objet du besoin.

V. Nusinovici – Et une âme sœur.

M. Darmon – L’âme sœur elle…

C’est l’objet du désir. Et l’axe, c’est la droite qui traverse le tore en passant par son trou central. Alors si l’on retourne un tore, quel que soit le procédé, Lacan pense que ce retournement du tore va inverser l’âme et l’axe, c’est-à-dire l’axe va devenir l’âme du tore retourné et inversement l’âme va devenir l’axe du tore retourné. Alors, c’est ce qu’il pensait. Alors sur ce point, Soury conteste cette affirmation c’est-à-dire qu’il vient nous dire que si certains procédés de retournement du tore inversent, comme le dit Lacan, l’âme et l’axe…

B. Vandermersch – … et pas l’âme est lasse ! [Rires].

M. Darmon – Ça suffit ! [Rires].

B. Vandermersch – Là, on est encore corrects.

M. Darmon – Donc si certains procédés inversent l’âme et l’axe en transformant l’intérieur en extérieur et inversement, d’autres procédés de retournement du tore inversent l’âme et l’axe, mais peuvent ne pas l’inverser. Oui, c’est-à-dire qu’il y a une combinaison de quatre possibilités. Alors, quels sont ces procédés ?

Eh bien : le retournement par le trou. Si on fait un retournement en pratiquant un trou sur le tore. Donc on va mettre la main dans le trou et on va retirer la partie centrale du tore, on va la faire passer par ce trou et on va obtenir une sorte de trique. On referme le trou et on a retourné le tore. Là indubitablement l’intérieur est passé à l’extérieur et inversement et l’âme s’est transformée en axe et l’axe en âme. Donc, le retournement par le trou se comporte comme le pense Lacan. Mais Soury nous dit qu’il y a une autre façon de retourner le tore, c’est que, à ce trou, parce qu’il nous dit qu’il faut absolument partir d’un trou, on ne peut pas introduire les ciseaux pour découper le tore si on ne pratique pas un premier trou, en quelque sorte, pour introduire les ciseaux. Donc, on va avec ces ciseaux pratiquer une coupure.

Alors, il y a toutes sortes de coupures possibles sur le tore.

Il y a une coupure qui va découper un cercle méridien, une coupure qui va découper un cercle longitude et il y a une coupure qui va suivre un chemin plus compliqué combinant méridien et longitude, par exemple en suivant le parcours d’un nœud torique. Un nœud torique étant un nœud qui appartient intrinsèquement au tore. Alors, dans sa démonstration, Soury utilise le tore troué.

[Marc Darmon va au tableau et dessine :]

Dessin 1

B. Vandermersch – Ça, on peut se retrouver sans trou. Il y a un retournement du tore mais à condition qu'il s'autotraverse.

M. Darmon Voilà !

Dessin 2

Un tore troué et je mets à côté le disque [B. V. – … ce qui reste] qui a été détaché pour trouer le tore :

Dessin 3

Parce que pour trouer un tore, il faut au moins enlever un point.

Est-ce que c'est clair pour tout le monde que c'est un tore troué ?

B. Vandermersch On l’a déjà montré plusieurs fois.

P.-Ch. Cathelineau – C’est trivial !

M. Darmon On a déjà rencontré des tores troués dans L'insu, l'année dernière, mais le tore troué avait une forme un peu plus proche de celle du tore. Ça ressemblait à une tasse avec une anse. Donc, c'était plus facile d'imaginer, en développant les deux parties de ce tore troué, il était plus facile d’imaginer l'ensemble comme tore. Ici, ce tore troué est mis à plat, en quelque sorte. Il y a deux anneaux qui se croisent dans ce que Soury appelle un carrefour de bandes. Un carrefour.

Que deviennent l’axe et l’âme dans ce tore troué ? Je ne sais plus quelle couleur il prend. On va mettre l’âme en rouge :

Dessin 4

Si on suppose que l’âme et l’axe ont été matérialisées par, non plus un cercle et une droite, mais par deux droites, on peut encore se repérer et dire que l’âme passe dans ce trou et l’axe concerne l’autre trou. Quand on fait un retournement, on peut inverser ; si on rétablit le tore de la façon inverse du départ, on va inverser l’âme et l’axe.

Ça, c’est le tore troué et le retournement par le tore troué.

Maintenant le tore découpé. Il y a une façon de découper le tore.

Dessin 5, 6

Je vous rappelle les dispositions de l’âme et de l’axe sur le tore. Il y a une façon de découper le tore qui est simple, c’est par exemple de le découper selon un méridien :

Dessin 7

Ça correspond à quoi sur le tore troué ? Ça correspond à faire une coupure comme ceci :

Dessin 8

Si on découpe cet anneau de cette façon, il en résulte, d’ailleurs on va réduire ces parties, résultat : on va obtenir un seul anneau. Ce qui est bien ce qu’on retrouve dans notre tore au départ. C’est-à-dire que si on découpe le tore suivant un méridien, on obtient un tube qui peut s’aplatir comme un anneau. De même, si on découpe l’autre partie, on obtient aussi un anneau. Alors, si on découpe cette partie on va se retrouver avec un axe baladeur en quelque sorte. De même ici si on découpe cette partie, l’âme va errer.

B. Vandermersch Oui… l’âme erre.

M. Darmon Soury propose d’aller plus loin :

Dessins 9, 10, 11, 12

Il nous dit qu’il efface le trait de coupure sur ce tore troué. Il va réaliser la coupure suivant un nœud torique. Si vous avez le séminaire sous les yeux, c’est page 75, Fig. VIII-16. Vous y êtes ? Alors… Bernard n’a pas le droit de répondre ! Qu’est-ce que vous remarquez sur cette figure ?

Soury, ou le dessinateur qui a reproduit son dessin, a inscrit en rouge la coupure qui décrit un nœud torique. Elle va déterminer un découpage de ce tore troué en une bande biface. Combien de bords a le tore troué ?

Dessin 13

F. Goian – Un seul…

M. Darmon Un seul bord.

B. Vandermersch Un seul bord, il n’y a qu’un trou.

M. Darmon Voilà, c’est un peu surprenant quand on le regarde comme ça.

B. Vandermersch Oui, on voit qu’il n’y a qu’un seul bord.

M. Darmon On aurait pu le déduire effectivement parce que le disque qui a été découpé avait un bord, donc le reste avait forcément un bord.

Qu’est-ce que vous avez remarqué sur ce dessin ?

V. Nusinovici – Une petite embrouille. Il y en a un qui est trop pressé là, il y en a un qui ne suit pas les autres.

M. Darmon Oui, enfin bon, mais il y en a plusieurs qui ne suivent pas les autres.

V. Nusinovici – Ah non, il n’y en a qu’un qui ne suit pas les autres.

B. Vandermersch Il n’y a qu’une seule découpe là.

M. Darmon Oui, il n’y a qu’une seule découpe.

B. Vandermersch Mais elle ne fait pas une bande. Je ne sais pas trop ce qu’elle fait d’ailleurs. Elle fait simplement une fente, c’est une fente, un trou, ça tient.

M. Darmon Alors qu’est-ce que vous pensez de ce dessin ?

B. Vandermersch Il est mauvais.

M. Darmon J’espérais que ce soit quelqu’un d’autre ! [Rires].

V. Nusinovici – Il y a un tour qui ne fait pas tout le tour, il se boucle tout de suite.

P.-Ch. Cathelineau – Il y a une découpe avec deux qui se transforme en trois.

M. Darmon Voilà. Si cette découpe découpe une bande, il y a deux endroits où cette bande n’est pas une bande normale, c’est-à-dire avec deux bords (à l’intérieur de la bande) mais une bande triple. C’est-à-dire qu’elle a trois directions.

B. Vandermersch Oui, sauf que c’est un seul trajet ça et non pas deux.

P.-Ch. Cathelineau – On part de deux et on aboutit au trois. Étrange !

B. Vandermersch Il n’y a deux coupures, il n’y a qu’une seule coupure. Cela n’enlève aucune matière, c’est une simple fente. C’est une coupure qui ne détache pas, une coupure unique.

M. Darmon continue à dessiner Ça se passe ici (Fig. 14).

Donc, vous avez deux endroits où il y a une erreur forcément, c’est cet endroit sur le dessin où vous avez une bande où il y a non pas un carrefour mais cette bifurcation. Ici aussi, c’est la même chose.

Dessins 14, 15, 16

Vous êtes d’accord ?

Lydia Schenker Il n’y a qu’une seule découpe, là ?

B. Vandermersch Il y a une seule ligne.

M. Darmon La ligne rouge, c’est la ligne de la coupure.

L. Schenker C’est la ligne de la coupure.

M. Darmon Oui, puisque que l’autre bord est constitué ici par le bord du tore troué.

Il faut deux bords pour faire une bande.

L. Schenker D’un côté, on dirait que c’est biface et de l’autre, c’est une face.

M. Darmon Ah non, c’est biface.

L. Schenker Quand ça tourne ?

M. Darmon On ne peut pas faire une bande de Moebius.

La conclusion de Soury, c’est ce que je vous ai dit, qu’on peut inverser à volonté l’axe et l’âme, indépendamment du sort du tore au niveau de cette découpe. C’est ce qu’on avait déjà rencontré dans L’insu. Je me souviens d’une leçon que Bernard avait commentée où on passait d’un tore à l’autre en maniant les deux lames du tore. Dans ce passage d’un tore au tore intérieur en maniant simplement les deux lames du tore découpé par la double boucle, eh bien, l’axe ne changeait pas. Il restait pareil, c’est-à-dire qu’il passait par le trou central du tore, malgré cette manipulation. On va essayer de dessiner la coupure en double boucle sur ce tore troué. Je n’ai pas encore essayé de dessiner le nœud sur le tore troué. On va essayer.

Martine Bercovici Le nœud sur le tore troué, c’est ce que Bernard avait fait la dernière fois, la projection du nœud sur…

M. Darmon Oui, mais je…

M. Bercovici Une projection plane sur le tore.

M. Darmon C’était une double boucle. C’était un nœud torique.

M. Bercovici C’était une projection dans l’espace finalement, Bernard ce que vous aviez fait.

B. Vandermersch Quand ?

M. Bercovici La dernière fois avec le tore et le nœud dessus, vous avez fait une projection comme ça, en double boucle, ce qui équivaut à une projection plane. Les chaines que j’ai montrées, elles sont dans l’espace.

M. Darmon Alors, le truc, c’est de commencer par le bord, c’est-à-dire on commence à découper par le bord.

Dessins 17, 18, 19, 20

Voilà. Là, vous avez réalisé le découpage en double boucle sur le tore troué.

Ici, c’est la bande. Vous me suivez ?

Là, je détache cette bande.

En bas, c’est facile, ça ne change pas.

Ici, ça s’incurve, ça passe derrière.

Dessins 21, 22, 23, 24, 25, 26

Voilà.

B. Vandermersch Ta ligne rouge, là, elle se boucle comment ?

M. Darmon Elle part du bord, elle s’incurve, elle passe sous cette partie, elle continue et elle rejoint le bord ici.

B. Vandermersch Et alors après normalement pour la finir ?

M. Darmon Et elle continue avec le bord sous la bande.

B. Vandermersch Oui, elle descend sur la droite et elle rejoint… D’accord.

M. Darmon On peut, à partir de ce dessin, écarter les bords et montrer ce que ça donne, mais je ne me lancerai pas dans un tel exercice.

Alors, qu’est-ce que ça peut évoquer ? Car on est toujours tenté d’y mettre du sens.

B. Vandermersch Oui, si possible, un petit peu.

M. Darmon Donc, il y aurait une découpe du tore qui mettrait l’intérieur à l’extérieur, ou il y aurait un retournement du tore qui mettrait l’intérieur à l’extérieur, sans changer l’axe. C’est ce que Bernard avait fait, il y a longtemps.

B. Vandermersch Oui, cela me revient. Il y a longtemps. Toi aussi tu avais fait cela à l’École freudienne.

J. Maucade Alors moi, je vais dire une connerie, cela me rappelle l’article « Dialectique du désir et subversion du sujet ».

Quelqu’un – Ah bon !

M. Darmon Vous pouvez nous en dire plus ?! [Rires]…

J. Maucade Eh bien, le retournement, la subversion du sujet… on voit que l’axe reste le même.

B. Vandermersch Le désir reste à sa place, c’est le sujet qui est tout retourné quoi : « Je vous ai vu, Madame, et j’ai été tout retourné »…

M. Darmon Voilà !

J. Maucade Moi, c’est comme ça, le sens que je donne, c’est la subversion du sujet.

M. Darmon C’est vrai que la place de l’objet du désir ne bouge pas.

J. Maucade Oui, et même : on part de l’objet du désir et on revient au même point. Dans la cure.

B. Vandermersch Ça alors, c’est renversant !

J. Maucade C’est le moins qu’on puisse dire.

M. Darmon On voit là tout de suite des associations intéressantes.

J. Maucade Ah ! Et moi qui pensais… Alors il faut relire « Dialectique du désir et subversion du sujet » dans les Écrits.

M. Darmon Bon, on a dépassé d’un quart d’heure !

Transcription : Jean-Pierre Gasnier, Nathalie Rougnon

Relecture, photos : Monique de Lagontrie

Revue par Flavia Goian

Notes pour Les Écrits techniques de Freud, Leçon XIX par Flavia Goian

(1) Michael Balint, « Transfert et contre-transfert », in Amour primaire et technique psychanalytique, Paris, Payot et Rivages, 2001, p. 267-275.

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