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Tout au long de l'année, dans de nombreux groupes et cartels,
l'étude du séminaire XXIV de Jacques Lacan, L'insu que sait de l'une bévue s'aile à mourre,
a donné lieu à des travaux que nous allons publier régulièrement dans le

(H)ombre et lumière

 

 

Alors que La Célibataire publie un numéro sur Les mémoires, un magnifique documentaire sort en salle le 27 octobre. Il s’intitule Nostalgie de la lumière.

Le réalisateur, Patricio Guzmán, est chilien, très connu pour différents films dont un sur Pinochet (Le cas Pinochet, 2001), un autre sur Allende (Salvador Allende, 2004).

Nostalgie de la lumière se déroule dans le désert d’Atacama au Chili. Exceptionnel à la surface du globe, ce désert est soustrait au climat terrestre. L’air y est sec et pur. La vie ne s’y développe pas, le temps s’y fige, l’espace se dilate, la lumière irradie.

Dans les observatoires, des scientifiques vivent isolés. Ils observent la voûte stellaire majestueuse qui s’étire dans sa luminosité scintillante et inaccessible. Ici, le temps est déstabilisé. Que cherchent ces astronomes ? Que veulent-ils oublier ? Qu’est-ce que le présent interstellaire ? Qu’est-ce que le présent de la lumière ?

Pourtant, à terre, l’histoire en différentes couches résiste. Fossiles d’époques lointaines, dessins à même le sol de peuples disparus il y a plus de 1500 ans, livres ouverts de traces ne s’effacent pas, de pages qui ne se tournent pas.

Inhospitalier, desséché, ce désert préserve pourtant, à l’homme, sa mémoire.

Si l’origine du temps y semble presque... accessible et l’origine de la vie pouvoir presque... se trouver dans les étoiles, le temps d’hier forme un gouffre noir.

Les cicatrices sont à vif. L’histoire trop proche est inaccessible.

Ici, furent internés, oubliés, anéantis les opposants à la dictature de Pinochet.

Alors les femmes, des femmes à qui l’on est venu enlever un mari, un frère, un fils continuent, chaque jour, mètre carré par mètre carré, d’arpenter le désert, à la recherche de quelques improbables restes de leurs disparus, capables de leur restituer un peu de ce qui eut lieu un instant définitivement pour eux. La présence seule de ces femmes fait révolte. Mémoires vivantes, elles hantent la conscience de l’histoire récente de leur pays.

Ainsi, ce documentaire est magnifique pour la qualité de la photo au cadrage aussi rigoureux que la beauté des images est généreuse.

Magnifique par cette délicate intelligence qui interroge avec retenue mais ténacité, ceux qui savent encore, qui interroge l’intrication subtile des temps, temps de la lumière, de l’histoire, des mémoires, car la mémoire est paradoxale.

Le Chili actuel s’est édifié sur la quasi extermination du peuple indien et l’histoire ignore, et l’histoire se tait.

Le Chili actuel porte les plaies sanguinolentes de la dictature et l’histoire veut se souvenir. 

Alors, le réalisateur s'interroge : qu'est-ce que se souvenir pour un individu, pour un pays, pour une mémoire collective ?

Entre le gouffre lumineux de l’espace et le gouffre tour à tour muet ou poignant de l’histoire, le documentaire s’étire.

Le psychanalyste écoute et regarde cette quête et enquête de traces — Freud ne multiplia-t-il pas les références à l’archéologie ? Quels sont les conséquences de ce que Lacan appelait « trou-matisme », sorte de trou noir dont le sujet se sent absent ? Lorsque les abus du pouvoir — Lacan a également parlé de « trop-matisme » — se commettent en pleine lumière, les générations suivantes se sentent condamnées à errer comme des ombres dans le désert. Issus des dictatures chilienne, argentines, mais aussi d’autres latitudes, nos patients font entendre un travail inconscient de la langue : demandez-leur comment conjugue-t-on le verbe « disparaître » ?, essayez de remettre le mot « desaparecido » [disparu] dans le jeu équivoque du signifiant. Ils se perdent parfois, comme vous et nous, dans des zones d’ombre, des points aveugles, comme celui que P. Guzmán tente d’éclairer d’un autre regard. Dans quel registre, dans quel espace évolue-t-on lorsque la mémoire n’est point nouée à, disons, un corps ?

Nostalgie de la lumière. Drôle de titre. La lumière n’est-elle pas éternelle ? Alors, ne dirait-on pas avenir de la lumière...

A moins que la nostalgie ne soit le temps de celui qui ne peut pas se souvenir et qui, faute de pouvoir jamais re-trou-ver la lumière pourrait peut-être la trouver, autre lumière d’un autre désir au présent comme y parvient parfois une analyse menée à son terme.

Se peut-il qu’il n’y ait dans ce désert d’Atacama de lumière que de la mémoire ?

Attention : Si la première semaine ne fait pas suffisamment d'entrées, il sera ôté de l'affiche !

film de P.Guzman 

Nostalgie de la lumière,

à partir du 27 Octobre 2010
 au cinéma
(notamment Les 7 Parnassiens et autres salles parisiennes).


Marie Jejcic
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