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    Présentation

    Les deux inconscients et la supervision des cas de psychose

    Auteur : Sergio Finzi 01/07/1992

    La bévue, par la lumière. L'erreur que je vois les opérateurs sociaux commettre, quand ils agissent au sein des services territoriaux, se condense dans la prétention de faire la lumière.

    En son nom, dans les services, tous parlent de tous, entre eux comme dans les couloirs, et peu importe que ce soit entendu des familiers ou des étrangers de passage : les portes sont grandes ouvertes, et nul ne dispose seulement d'un coin pour une psychothérapie.

    Cette recherche de la lumière à tout coût est traumatique. Elle porte préjudice aux familles, et induit chez les patients des rêves et des délires de trahison ou de délation. Ça part de l'assertion que le psychotique n'a besoin d'aucun secret ; et ça, c'est fondamentalement erroné. Un être exposé aux rayons d'une lumière qui le traverse en ses plus intimes fibres, pour révéler de chacun de ses atomes l'étoffe d'une substance identique à celle de tout autre : c'est justement ça, le fond du drame psychotique.

    Un de mes patients psychotique rêva que son père descendait de la montagne, avec une armée d'éléphants. Dans un petit trou situé aux confins du Trentin, du Haut-Adige et de la Lombardie. Une longue et étroite ruelle se jetait dans un vaste local. Des têtes d'animaux s'y trouvaient accrochées : porcs, chevaux, chèvres. De la viande partout. " Je disais à mon père et comme illuminé d'une idée : "nous sommes tous issus de la même substance". Et j'ajoutais : "mais moi, j'ai l'intelligence". Mon père devenait maigre au point où il l'était, lors de l'ultime période précédant sa mort, et il voulait sortir. Moi, je lui disais dans son dos : "L'intelligence, l'intelligence" ".

    C'est en un lieu de confins où une ligne marque une différence, symbolise une barrière légale mais infranchissable, que l'intelligence individuelle s'affirme, en opacifiant, en voilant l'identité première des formes de la vie, au sein de l'Un où elles s'originent.

    Darwin écrivit curieusement à un ami : " Dire à quelqu'un que nous descendons tous du même UN équivaut à commettre un homicide ". L'unicité de descendance apparentant hommes et animaux est aussi terrifiante que la descente des Alpes par une invasion armée de conquérants.

    La compulsion à faire la lumière, dans la tête comme dans la vie du psychotique, relève de la même sphère que les " voix " qui régissent son comportement. La voix commande : " Dis- le lui ! Dis-le lui ! " Et l'ordre de la parole sort de l'analyse pour remplir les espaces environnants, salles et couloirs compris.

    L'institution ne fonctionne plus comme contenant, et mue l'espace d'une représentation aux repères stables en un tumulte dans lequel une multiplicité incontrôlée et confuse substitue à la paranoïa liée à la question de l'origine la schizophrénie des productions de la jouissance.

    Sans doute se rappelle-t-on que j'ai coutume de considérer l'Insconscient et le Ça, davantage comme deux inconscients plutôt que comme deux concepts référés au même objet. L'inconscient, ou inconscient de parole, tout comme la mémoire ou la peinture portraitiste, dérive de l'esprit de vengeance. Dans les lapsus ou les actes manqués comme dans les rêves d'un certain type ou dans les fantaisies, l'inconscient tend à viser, à restituer quelque chose ; il a les visées de l'instinct. Toutefois, dans l'appareil psychique, il prend grand soin de la paranoïa dans un espace de scansions. L'angoisse qui l'origine et qui apparaît chez l'enfant vers quatre ans, est l'angoisse de la première confrontation à la sexualité paternelle ; elle se règle et s'endigue dans cette première représentation externe de l'appareil psychique, que Virginia Finzi-Ghisi a nommée : " lieu de la phobie ".

    Le ça, ou inconscient des couleurs, dérive par contre de la chevalerie et des tournois, des armes assumées comme lettres de noblesse, lesquelles comparaissent dans des rêves où la composition par bandes et animaux fleurit le blason paternel. Pour ne pas exploser d'animaux et de couleurs, le ça trouve tout comme l'inconscient, dans la représentation externe de l'appareil psychique, sa régulation, dans une gradation permettant de reconnaître la valeur de la descendance et de l'hérédité, sans que le sujet n'en soit détruit pour autant.

    Mais pour que les salles et les couloirs de la représentation de l'inconscient se soustraient à la voix qui impose la paranoïa, ou à la dissociation confusionnelle d'une insoutenable fraternité, le Ça doit les animer autrement que par l'erreur lumineuse, dont l'éblouissement ne peut que rapprocher de la source solaire du père ; l'inconscient et le Ça manipulent la même matière, celle des longs sillages du courant génératif : L'inconscient visant une reconnaissance de paternité au moyen de tous les chrêmes des témoignages et de la science, le ça entendant au contraire opposer, à tout le poids des témoignages, de nouvelles espèces de choses vraies, d'autres géniteurs, ou l'oeuvre de la fantaisie, voire du génie. Le lieu de la phobie s'anime du roman familial et des théories sexuelles infantiles : voilà où doit aboutir la fonction institutionnelle.

    La pression qui fusionne révélation du vrai et démiurgique procréation s'atténue, par le recours à la supervision psychanalytique dont le projet permet, s'il est bien établi, de recueillir l'ombre des idées au pied de l'éclat traumatique du vrai.

    Rosy, actuellement admise dans une communauté thérapeutique, raconte à sa thérapeute, que je reçois en supervision, le rêve suivant :

    Elle est chez sa tante de Crescenzago, et elle voit une chatte noire se briser en mille morceaux, mais tous vivants comme autant d'autres chats.

    La thérapeute pense que le rêve parle d'elle, Rosy, et de sa fragmentation schizophrénique.

    Je lui fais remarquer le crescendo, inscrit dans le mot Crescenzago, et que ce qui la surprend, c'est qu'il s'agit d'un procès de reproduction par segmentation.

    La thérapeute me dit qu'effectivement une soeur de Rosy attend un enfant, et elle ajoute qu'elle ne sait pas pourquoi lui revient en mémoire, alors que c'est apparemment hors de propos, un rêve précédent de la jeune fille.

    Voici le récit du rêve raconté par Rosy : il y avait de l'eau et une île, et sur cette île sa soeur avec son époux. L'île était voisine de l'hôpital Fatebenefratelli, tout ouvert, comme si ne s'y distinguaient pas l'intérieur de l'extérieur. Même elle (qui avait récemment subi un bref internement) ressentait une identique indétermination sans dedans ni dehors.

    La thérapeute met l'accent sur la condition confusionnelle de la patiente. Fragmentation, tendance confusive : ces notions certes pertinentes se présentent à l'esprit, mais presque toujours pour ne pas se permettre de " penser la psychose ".

    Parce qu'en réalité, de quoi s'agit-il ? En réalité, le rêve veut mettre le couple des époux à l'abri de la mer agitée de l'engendrement, et illustre sur un mode particulièrement convaincant la proximité de la psychose et de la procréation. C'est une même et unique menace, qui entortille l'île à l'hôpital et qui semble en un certain sens être rendue plus redoutable par l'indifférenciation de l'interne et de l'externe. A la lumière de ce rêve, le précédent montre son intention défensive et réparatrice : une forme de reproduction par scission, qui paraît devenir possible et permettre en somme d'exclure la nécessité du coït.

    Ici aussi " le malêtre " n'apparaît pas tant dans la personne (sa fragmentation, sa confusion) que dans ses espaces.

    La description du plan de l'hôpital antécède la mise en place de la rêveuse comme sujet. Et du nom précis d'un lieu géograpique, Crescenzago, se dégage la nature de son angoisse.

    Cette petite chronique d'une séance de contrôle nous permet de nous rendre compte de ce que peut vouloir dire : repenser la psychose. En un certain sens, la supervision, dupliquant ou déplaçant ailleurs le dialogue analytique, réactualise ce lieu de la représentation où s'origine historiquement et pour chaque sujet une possibilité de penser, de repenser.

    Ce lieu n'est autre que celui que nous avons nommé ces dernières années le " lieu de la phobie ", défini comme " la première représentation externe de l'appareil psychique ".

    Les rêves de Rosy en donnent les coordonnées et les prérogatives : c'est un lieu de représentation, et dans les rêves, il se présente sous forme d'une carte qui ébauche une barrière " molle ", c'est-à-dire plus ou moins consolidée et perméable, entre deux territoires contigus situés en confins, comme dans le cas freudien du petit Hans la logette et la bascule de pesage de l'octroi. Il y est question de Phusis et de Nomos, de nature et de loi, de chevaux emballés et de douane, justement. La nature y participe pour tenter d'instituer une ferme distinction entre l'animé et l'inanimé, le vivant et le mort. Distinction capitale, compte tenu de ses vascillations introductives au monde des psychoses, où l'animation de l'inanimé a rapport à la dispersion du germe paternel (mer, poudre, verre, lumière). La loi s'y montre dans une dimension parcellaire et limitée, comme taxe, impôt proportionné au poids, mais régulateur d'un passage des confins. Nature et loi peuvent également trouver une utilité sur la scène de la perversion, laquelle érotise les qualités primaires, et parmi elles le poids, justement, qui rend inanimé le vivant, et en appelle à la Loi, non comme taxe, mais comme justice, pour se plaindre d'un abus subi, dont le caractère fictif dénature la fonction théorique de l'invention - celle du roman familial ou des théories sexuelles infantiles par exemple - par la simulation de la vérité ; le pervers parasite les caractéristiques du lieu de la phobie.

    En regard de ce " lieu ", du lieu manquant du rêve de Rosy, la psychose n'est pas un état d'altération, une forme de maladie, une anomalie qui surviendrait à un certain moment de la vie d'une personne : la psychose est un antécédent universel, la condition dont dépend la définition même d'un sujet en tant que tel. A propos de cette condition, nous avons parlé de " fondement psychotique de la névrose ".

    Par rapport au lieu de la phobie, que nous avons fixé à l'âge de quatre ans, et qui consiste en la délimitation d'un espace protégé du tumulte des mouvements désordonnés maintenus à l'extérieur, la psychose est proprement l'attribution de ce tumulte à la jouissance amoureuse du père. La mer agitée du rêve de Rosy est encore la mer spermatique des Anciens. Le lieu de la phobie prend forme, comme une digue jetée contre la montée d'angoisse de l'enfant confronté à la sexualité des adultes.

    Dans la définition que nous en avons donnée, le psychotique descend de la jouissance du père. Sa mère est essentiellement vierge, ou en passe de le redevenir grâce à son propre amour incestueux : de son côté, la procréation n'est pas quelque chose de déjà advenu, mais quelque chose qui devra advenir, et sans le concours du germe paternel. Un psychotique de mes patients rêva d'arracher du ventre de sa mère le cordon ombilical qui l'y retenait encore, dans le but de pouvoir à la fin sexuellement se conjoindre à elle. C'est la version psychotique de l'Immaculée Conception. La demande d'une interruption de la chaîne des générations fait l'affaire de ce vers quoi tend principalement le délire psychotique : parvenir à l'auto-création, à l'auto-engendrement.

    La recherche de l'auto-engendrement - un dessein poursuivi avec un acharnement quasi mystique, en se consacrant par exemple à de très fréquents actes masturbatoires - est ce rêve qui contraste avec la réalité à laquelle le psychotique est sans cesse confronté : la jouissance du père ; jouissance qui confronte le paranoïaque aux manifestations gorgées d'un " père qui jouit ", et qui produit l'identification à la matière même du germe partout éparpillé, chez le schizophrène.

    Du père primordial, Leone Ebreo nous dit qu'il est un Dieu terrible, " Demogorgone " producteur de toute chose, et qui " fait des fils selon un mode étrange de génération de main ". Giordano Bruno raconte quant à lui le mythe de Jason, qui jette en terre des dents, pour en faire sortir de monstrueux " titans ".

    A cette conception semble renvoyer un autre rêve du patient dont le père descendait comme Hannibal de la montagne : " Je serrais les mâchoires et je me désintégrais les deux dents principales de devant : elles se pulvérisaient, ce qui donnait satisfaction à mon frère, et se traduisait en une question de gros sous qu'il devait me donner, pour remplacer des dents véritables par de fausses dents ".

    Ce rêve magnifique décrit la nature de la maladie, et la direction de sa cure. Le motif des dents ne renvoie pas, comme l'on pourrait croire, à l'angoisse de castration, mais au contraire au traumatisme de l'orgasme générateur. La pulvérisation mime comme sous-produit d'un monstrueux crescendo (Crescenzago) quand l'enfant, après avoir perdu ses dents de lait, se trouve pourvu de grosses dents qui ne seront plus les siennes quand, au moment de l'adolescence, il se transforme lui-même en un géant un peu gauchi. Se dédiant à son tour par la masturbation à une génération de main, il essaie par ce moyen de s'emparer du procès même qui l'a jeté dans le monde des adultes.

    La double substitution à la question " dentesque " d'une question de sous et d'une autre où de véritables dents sont échangées contre des fausses trace, disais-je, la direction d'une cure. L'événement du rêve donne satisfaction au frère mais, dans la réalité, celui-ci assume le coût de la cure analytique. L'enjeu en est signalé dans quelque chose qui semble de prime abord condamnable : remplacer le vrai par du faux. Mais sous cette forme est indiquée, avec une pertinence vraiment magistrale, la modalité selon laquelle peut s'accomplir une cure. A travers un style de vie sévère et rigoureux, voisin de la sainteté, le psychotique conquiert avec le temps une forme austère de noblesse, non par le sang, qui l'émancipe de la paternité naturelle et lui permet de récupérer les théories sexuelles des enfants ainsi que le roman familial aux formes grotesques auquel la continuelle confrontation au père les réduisait.

    Les théories sexuelles - pénis dans la femme également, naissance anale, enchevêtrement des membres luttant à la place du coït - sont luxuriantes dans la psychose, mais sont destinées, comme dans d'antiques grotesques, à ne soutenir qu'illusoirement la construction de l'appareil psychique. La cure les en dissocie pour les restituer à la fonction des raisons latentes de la santé psychique.

    Le lieu de la phobie est un passage obligé. S'il " arrive " au sujet aux environs des quatre premières années de sa vie, lorsque la première maturation de sa sexualité le confronte déjà à l'active sexualité de son père, alors lui est rendu possible le choix de la névrose, avec sa démarcation par rapport à la perversion.

    Que la mise en place de ce complexe appareillage vienne au contraire et pour quelque motif à manquer, et la psychose Demeure la condition du sujet. La première conséquence en sera la soustraction à l'opportun moratoire de la latence ; son esprit effacera même du souvenir l'âge où l'émission du sperme n'existe pas encore.

    Vers quatorze ans ou plus précocement, à l'approche du second faîte (*) de la sexualité, si l'impératif génital se répercute sur l'esprit d'un sujet auquel l'instrumentation du lieu de la phobie n'a pu fournir à temps " l'espace pour penser ", seul capable de résister à la pression génératrice, l'échéance laisse s'installer la schizophrénie, la paranoïa, ou la mélancolie.

    Je disais que le lieu de la phobie est un passage obligé. L'exigence d'un bord, d'une margelle de retenue, contre l'élévation de cette onde reproductrice qui fit se glacer le sang de Darwin, cette exigence, se trouve être satisfaite par le contenant physique ou chimique des cures psychiatriques ; elle peut aussi l'être dans le lieu d'une analyse, équivalent du lieu manqué de la phobie, comme première représentation externe de l'appareil psychique.

    En ce lieu, le psychanalyste superviseur fera fonction de garant de la technique ; dans ce lieu de la phobie, il sera ce quelqu'un qui, plombier ou forgeron, aura le pouvoir de s'interposer entre l'enfant et la jouissance du père pour préserver, même au prix d'un certain degré d'inhibition, la valeur de la croyance à la théorie et à l'inconscient.

    texte traduit de l'italien par Gabriel Balbo

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