Le ruban blanc de Michael Haneke
Auteur : Pierre-Christophe Cathelineau 10/12/2009
Le ruban blanc est un film étrange, dont l'étrangeté transparaît dans le choix du noir et blanc, pour plonger le spectateur dans l'image d'un passé mis à distance, et de plans quasi-fixes où les dialogues s'énoncent d'une manière presqu'atone, alors qu'ils sont empreints d'une violence éruptive. Contraste entre l'atonie et le chaos.
C'est le début du XXème siècle en Prusse orientale, un village tranquille dont les habitants semblent endormis dans la torpeur d'une tradition ancestrale. Pourtant peu à peu surgit l'impensable, cette violence que rien ne laisse prévoir répandant dans les rues paisibles une atmosphère de suspicion et d'angoisse.
C'est le médecin qu'un filin tendu en travers du chemin de son cheval projette à terre et blesse, c'est le fils du châtelain enlevé et battu par des bourreaux inconnus, c'est le jeune handicapé mental passé à tabac par ces mêmes inconnus malfaisants.
Le spectateur assiste à la fin d'une époque où les élites traditionnelles -le médecin, l'aristocrate, l'instituteur- semblent avoir définitivement perdu leur crédibilité auprès du peuple et où la parole du pasteur continue de résonner en chaire d'admonestations bibliques.
S'y étale peu à peu la perversion d'une éducation assise sur des punitions savamment distillées, des coups de fouets administrés avec cérémonie et des paroles sacrées. Elle s'abat sur de chères têtes blondes singulièrement polies et policées jusqu'au malaise, jusqu'à ce que lentement réponde, sournoise et brutale, à cette destruction du symbolique à l'oeuvre chez le pasteur la haine de ses enfants pour l'ancien ordre symbolique et ses représentants, mais aussi pour les faibles. S'y montre l'injustice d'un nobliau sanctionnant à tort son personnel. S'y manifeste la cruauté d'un notable à l'égard de sa maîtresse. Autant de portraits et de situations qui dissimulent la férocité sociale sous le voile d'une hypocrisie convenue.
L'instituteur qui incarne dans l'histoire les simples lois de la parole découvre que les nouveaux monstres se cachent dans le foyer de la piété et que la ségrégation la plus abjecte naît de la moralité.
Les raisons du nazisme sont-elles ici cernées par ce scénario implacable ? En tout cas certaines de ces raisons : l'outrance prescriptive d'un certain luthérianisme, la mise en cause de l'ordre social traditionnel qui vacille sur ses bases et la disparition progressive du discours de la métaphore paternelle qui aboutit aux prodromes de l'exclusion raciale. Ce film n'est donc pas sans courage sur la mémoire des identités traumatiques et meurtrières. L'histoire se termine à la veille de la guerre de 14-18 qui pour l'Allemagne sera celle d'une défaite appelant une vengeance à assouvir. Elle est une invitation à réfléchir dans l'Europe en construction aux risques toujours présents, mais sous d'autres formes, que fait peser sur le lien social la destruction des lois de la parole.