Le suivi thérapeutique entre deux langues
Auteur : Omar Guerrero 02/06/2008
Cet article est paru dans le numéro 35-36 de la Revue Mémoires, éditée par l'Association Primo Levi et adressée essentiellement aux intervenants du milieu médico-social. Il interroge, avec les deux articles suivants, le suivi de patients dans une autre langue avec un interprète :
- Pourquoi traduire relève-t-il de la poésie ? (paru dans la revue Mémoires, n° 37-38)
- Il faut d'abord être trois pour une relation thérapeutique à deux (paru dans la revue Mémoires, n° 41)
Trois éléments sont à articuler autour du problèmele récit du patient, le transport du traducteur et l'intervention du thérapeute. Le premier élément, du côté du patient, peut se présenter comme une plainte ou comme un témoignage, adressé à un soignant qui est censé pouvoir en faire quelque chose, apporter quelque chose. L'attente du patient est, en tout cas, multiple : une ébauche de réponse à des questions souvent figées, un savoir sur le patient lui-même et sur son histoire, un accompagnement dans la compréhension, un soutien. Que le patient ait subi un traumatisme ou non, cette adresse au thérapeute débute très souvent par un récit historique, il pose volontiers un cadre chronologique, un scénario, avant de pouvoir, quand c'est possible, avancer un questionnement subjectif et une analyse de sa position de sujet. Dans les situations que nous rencontrons au Centre de soins Primo Levi, nous remarquons déjà que l'adresse du patient est modifiée par la langue : il parle à quelqu'un qui est censé savoir, mais qui ne parle pas la même langue et il arrive donc souvent qu'il s'adresse à l'interprète, qu'il le regarde, en oubliant ce thérapeute dont le savoir supposé peut parfois être entamé par l'ignorance de la langue, du savoir de la langue.
Ensuite le thérapeute, pour le dire très simplement, va accueillir le récit du patient, son témoignage ou sa plainte qui lui sont adressés, par le canal du transfert, c'est-à-dire cette confiance ou bien cette supposition de savoir que fait le patient sur le thérapeute.
Tout en évitant de répondre de cette place - du savoir -, le thérapeute prendra en compte le matériel amené par le patient, le reformulera et le lui restituera en supposant, à son tour, un savoir inconscient chez le patient. Il coupera autrement le texte du patient. Coupure, ponctuation. Parfois on appelle cela une interprétation, puisque le thérapeute propose un sens, une lecture inattendue. Qui est donc l'interprète dans ce cadre ? Le patient pourra ensuite, avec ce qui lui est rendu, avec la lecture qui lui est proposée, faire quelque chose. Il faut mesurer déjà la difficulté qui s'annonce lorsqu'il faut faire ce trajet entre deux langues - au moins - avec toutes les suppositions, les malentendus, les non-dits, etc. Notons enfin le fait que le patient s'adresse à deux personnes là où généralement, quand l'interprétariat n'est pas nécessaire, il n'y a en a qu'une seule. Il suppose et s'adresse à un savoir double : un savoir sur l'inconscient et un savoir de la langue.
L'intervention d'un traducteur interprète est la façon que nous avons trouvée de faire avec cet impossible, de gérer cette perte : nous essayons, en travaillant avec un traducteur, de cerner, de situer cet impossible. Véritable "passeur" qui transporte le récit d'un patient et les interventions d'un thérapeute, d'une rive à l'autre, l'interprète occupe une place centrale. Comment intervient-il ? Est-il alors un "co-thérapeute" ? Je dirais que la place de l'interprète, plus que celle d'un "co-thérapeute", serait celle d'un "agent", c'est-à-dire cet intervenant qui permet l'échange et l'articulation du patient et de son thérapeute. Pour mieux agencer les discours qu'il transporte, l'interprète privilégiera une traduction simultanée, qui donnera l'occasion au thérapeute d'agir sur la ponctuation du patient, de lui proposer une autre formulation de ce qu'il dit, de le questionner, de l'arrêter sur un point précis.
Une traduction consécutive empêcherait ce travail, donnant plus d'importance à l'histoire racontée qu'à la façon de la raconter, alors que cette façon est le sujet même.
Une interprète qui était impressionnée par un patient beaucoup plus âgé qu'elle et qui, buvant ses paroles, n'osait pas l'interrompre, ne me permettait pas d'accéder au discours du patient. Même si elle prenait des notes et qu'elle racontait la même histoire que lui, je ne pouvais plus remarquer la façon qu'il avait de ponctuer ses phrases, la manière et les gestes qu'il associait à certains mots. La suite de notre travail me permit de situer quelques enjeux essentiels pour ce patient, grâce à cette même interprète qui, traduisant simultanément, laissait entendre la structure du discours et me permettait de l'arrêter à certains endroits. Le patient arrêta de raconter de longues histoires, très imagées, où il n'apparaissait pas, pour se mettre enfin à parler, s'interroger, pleurer, se tromper.
L'interprète est donc cet "agent" de la coupure, quitte à la prendre au sens propre, comme le fit une autre interprète : elle expliquait que dans sa culture, qu'elle partageait donc avec le patient, une femme ne pouvait pas couper la parole à un homme...
