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Marc Darmon - 19/03/1999
La psychanalyse a été dès le début définie par Freud comme une Naturwissenschaft (science de la nature), nous savons l'importance des modèles physico-chimiques, hystologiques, thermo-dynamiques dans la démarche freudienne. Pour Freud, la psychanalyse était une science de la nature et elle se référait à ces autres sciences auxquelles elle empruntait de nombreux concepts. Pourtant Freud n'hésitait pas à formuler à Einstein dans son texte Pourquoi la guerre (1932), après lui avoir brièvement exposé ses explications psychanalytiques, en particulier sur la pulsion de la mort : "Peut-être avez-vous l'impression que nos théories sont une sorte de mythologie, pas même réjouissantes dans ce cas. Mais toute science de la nature n'aboutit-elle pas à une telle sorte de mythologie ? En est-il autrement pour vous dans la physique contemporaine ?"
Lacan fut lui-même tourmenté par la question de la scientificité de la psychanalyse. Nous savons le prix qu'il attachait à la science, comment alors devons-nous comprendre des formulations telles que celles-ci que nous trouvons dans les derniers séminaires : "Aucun résultat de la science n'est un progrès. Contrairement à ce qu'on s'imagine, la science tourne en rond, et nous n'avons pas de raison de penser que les gens du silex taillé avaient moins de science que nous. La psychanalyse, notamment, n'est pas un progrès... c'est un biais pratique pour mieux se sentir ". (L'insu... 14/12/76)
Il y a dans cette phrase un écho de cette formule fréquente chez Lacan sur l'absence de progrès, ce qu'on gagne d'un côté on le perd de l'autre, idée sans doute reprise de Rousseau : " Il n'y a point de vrai progrès de raison dans l'espèce humaine parce que tout ce qu'on gagne d'un côté on le perd de l'autre ".
Comment reprendre aujourd'hui ce thème donc traditionnel ?
Nous utiliserons pour avancer cette distinction utilisée par Lacan dans sa proposition de 67 sur la passe entre savoir textuel et savoir référentiel. Assurément la science se range du côté du savoir référentiel, c'est-à-dire qu'elle se rapporte au référent. Le savoir textuel, c'est dans sa forme radicale une chaîne signifiante, un texte dirons-nous provisoirement que " le sujet du transfert est supposé savoir ". L'inconscient c'est ce savoir. Ce qui explique la familiarité de la psychanalyse avec ces formes anciennes du savoir celui des clercs, sophistes ou talmudistes ou encore l'importance dans notre démarche de ce qu'on peut appeler ironiquement nos textes sacrés, ceux de Freud et de Lacan. Qu'en est-il alors du savoir analytique lui-même ? De quel côté se range-t-il ? Nous constatons dans cette perspective qu'il relève du savoir textuel et qu'il participe peu au savoir référentiel, aux sciences, sinon en ce qui concerne " les effets du langage, le sujet d'abord, et ce qu'on peut désigner du terme large de structures logiques ". Le savoir référentiel doit porter sur le savoir textuel. Il n'est pas étonnant que Lacan se soit donc tourné vers la linguistique pour assurer sa recherche d'un socle solide. Or très tôt la linguistique s'est montrée insuffisante dans cette tâche puisque ce qui fait la matière même du travail de l'analyste c'est ce qui est précisément rejeté de la linguistique qui a du mal par ailleurs à se définir elle-même comme science. Il suffit ici de rappeler le Saussure des anagrammes ou plus récemment Jean-Claude Milner qui reconnaît ne pas pouvoir reprendre la distinction lacanienne sens/signification dans une science du langage.
Le terme de " linguisterie " est une interprétation que Lacan se fait lui-même au sujet de sa démarche linguistique, le terme de linguisterie n'est pas à entendre comme linguistique fantaisiste mais au contraire il s'agit de souligner l'insuffisance de la linguistique, son caractère de fiction. " Linguistérie ", dit Charles Melman pour souligner ce que la langue supporte comme effets d'équivoque, équivoque que le terme de Lacan transporte même à l'insu de celui qui le reçoit.
Avec la topologie, Lacan a eu l'ambition de construire un savoir référentiel qui prendrait comme référence le Réel même. Il s'agit de l'étoffe, de la texture réelle, le terme de savoir textuel se révèle alors insuffisant avec la topologie des noeuds et des chaînes, il faudrait parler de savoir " texturel ", il s'agit du tissage, de la texture, du tressage et c'est le Réel même.
Si la topologie de Lacan n'est pas la topologie mathématique, là encore il ne s'agit pas de l'entendre comme une topologie fantaisiste, la topologie mathématique comme toute science suppose un Réel au-delà. Ici le Réel fait partie du noeud, il supporte le noeud. Dès 1966, dans une conférence en anglais à Baltimore, Lacan écartait l'idée que son tore constituait une analogie, " le genre de tore que je vous présente existe vraiment en quelque lieu du Réel. Ce tore existe réellement et c'est exactement la structure du névrosé. Ce n'est pas un analogon, ce n'est même pas une abstraction parce qu'une abstraction est une sorte de réduction de la réalité et je pense qu'il s'agit là du Réel même ".
La science construit des modèles imaginaires et des formules mathématiques, une interprétation du Réel, toujours remise en question et falsifiable effectivement comme le soulignait Popper. C'est en ce sens que Lacan disait dans Le moment de conclure que la psychanalyse est à prendre au sérieux bien qu'elle ne soit pas une science au sens de Popper, parce que c'est irréfutable. Avec la psychanalyse nous avons effectivement affaire à l'irréfutable. Comment qualifier autrement toutes les manifestations de l'inconscient qui sont de l'ordre du ratage, acte manqué, lapsus, dénégation, mais aussi rêve, mot d'esprit, symptôme ? Nous savons comme analyste ou comme analysant d'une façon irréfutable que l'on rate, que l'on se trompe ainsi irrémédiablement, mais que dans ces ratés quelque chose s'offre à une lecture, et c'est là que se manifeste le sujet de l'inconscient et le désir d'une façon certaine. Comme on le voit, ce n'est pas la promotion d'une pensée totalitaire, un savoir absolu, au contraire c'est dans ces ratés, dans les interstices de quelque chose qui se prendrait comme tel que surgit le réel auquel nous avons affaire, ce qui ne nous empêche nullement de remettre en question notre façon de l'accrocher ce Réel, cela est manifeste chez Lacan.
C'est la tentative faut-il dire de symboliser ce Réel alors qu'il ne supporte pas même d'être nommé ainsi, faut-il dire l'imaginer, certes il s'agit d'imaginer mais dans la mesure où l'Imaginaire n'est pas moins nécessaire au nouage.
Si nous prenons par exemple les nombres dits " naturels " qui s'offrent comme quelque chose d'intermédiaire entre le Réel et le langage, Lacan a montré comment la répétition du trait unaire en effaçant toute différence instaurait la perte irrémédiable de l'objet et le sujet évanescent comme pure coupure. Cette coupure à la fois unique et double se révéle équivalente à la bande de Moebius. Elle n'est inscriptible que sur un nombre limité de surfaces : tore, cross cap, tore de Klein, la sphère étant elle-même incapable de supporter une telle coupure.
Il ne s'agit pas là d'une analogie mais des nombres naturels tels qu'ils existent concrètement dans la langue, et lorsque Lacan utilise ici Frege, il ne l'utilise pas comme modèle, mais pour montrer le support topologique et les conséquences de sa construction. La coupure en double boucle c'est concrètement le sujet, la bande de Moebius et la découpe de l'objet a. L'objet a échappe dans le trou central du tore ou se découpe effectivement dans le cross cap. L'analyse elle-même dans l'Etourdit est décrite comme le passage par la double boucle, du tore au cross cap. Vous savez comment Lacan en tirait certaines conséquences surprenantes par exemple la nécessité du nombre impair de tours de la demande.
On peut aussi se demander si le lien entre le nombre et la topologie du tore ne se traduirait pas par l'existence du nombre naturel et de l'arithmétique élémentaire dans l'inconscient, je vous renvoie au chapitre que Freud consacre à cela dans la Psychopathologie de la vie quotidienne. Cela ne rendrait-il pas compte de cette importance du nombre chez l'obsessionnel ? Si par exemple nous avons affaire à un nombre réel de tours et non pas à un nombre entier, il en résulte l'impossibilité pour la coupure de se refermer sur elle-même, et le fait de tourner en rond devient interminable.
Lacan reprend la coupure du tore dans le séminaire L'Insu... ou dans le Moment pour conclure puisque le noeud borroméen est une chaîne de tores.
Le tore supporte lui-même toute sorte de coupures nouées, ces noeuds étant liés à un certain rapport de nombres ; il est nécessaire que les nombres de tours autour du trou central et du trou périphérique soient entiers et premiers entre eux. Cette structure torique est au principe même de notre pensée y compris de notre pensée scientifique, c'est en cela que Lacan pouvait affirmer l'absence de progrès puisque cette structure torique implique le tournage en rond et le ratage de ce qui échappe au niveau du trou central. Il ne s'agit pas de substituer à l'image d'une sphère indéfiniment extensible celle du tore comme métaphore, mais de considérer que c'est réellement la structure du tore qui commande le parlêtre y compris la pensée scientifique.
Alors, au terme de ce parcours comment comprendre cette phrase de Lacan sur le progrès de la science, ce que l'on perd d'un côté lorsque l'on gagne d'un autre, ou encore celle-ci : " L'important est que la science elle-même n'est qu'un fantasme et que l'idée d'un réveil soit à proprement parler impensable ". S'agit-il d'une pensée réactionnaire ou écolo-réactionnaire ? Il s'agit plutôt de tenir compte de la structure, si le sujet de la science est le même sujet que celui de la psychanalyse, il faut conclure que pas moins que ce dernier, il s'efforce de se retrouver lui-même au moyen du fantasme. Mais dans le cas de la science le sujet et donc l'objet qui le cause se trouvent forclos, radicalement exclus.
Lorsque l'on parle de forclusion vous connaissez le verdict, cela fait retour dans le Réel et il s'agit de la mort du sujet. Nous pouvons en prenant appui sur cette structure topologique peut-être mieux juger des conséquences du développement du discours de la science, par exemple ces déchets dont on ne sait que faire, les effets à grande échelle de la contraception et de la procréation assistée, etc. Si Einstein avait lu attentivement la réponse de Freud, mais pouvait-il vraiment la lire, peut-être aurait-il pu éviter de passer une partie de sa vie à militer avec culpabilité contre ce qu'il a lui-même produit ?