Et si l'esclavage colonial faisait Histoire nationale ?
Auteur : Myriam Cottias 22/11/2005
De récents débats ont fait entendre une difficulté insistante d'intégrer l'histoire coloniale de l'esclavage racialisé et de la traite triangulaire, comme partie de l'histoire nationale.
La volonté d'"oubli du passé" qui, dès l'abolition générale de l'esclavage en 1848 a accompagné l'accès à la citoyenneté dans les "vieilles colonies", s'est trouvée redoublée en 1946 quand celles ci sont devenues départements d'Outre-Mer.
Des psychanalystes dont la pratique s'inscrit dans ce champ social, s'efforcent au cours de séminaires en Martinique avec Charles Melman, de préciser ce que peuvent leur faire entendre les sujets quand les histoires singulières se sont inscrites dans ce ravage colonial.
Myriam Cottias, historienne, a choisi comme champ de recherche la question de l'oubli colonial. Il ne manquera pas de porter un éclairage aux psychanalystes qui ont à faire avec la souffrance de certains sujets dont l'histoire singulière reste marquée par le silence colonial et qui ne cessent de manifester leur difficulté à trouver une place symbolique.
Jeanne Wiltord
Je ne veux pas chanter le passé
aux dépens de mon présent et de mon avenir
(Fanon, 1952)
Pour une part, les récents échanges sur l'esclavage ont eu l'intérêt de faire émerger un phénomène historique raturé depuis le XIXe siècle. Malgré la confusion des notions entre "traite" et "esclavage" (1) dans les débats polémiques et l'absence d'analyse critique des termes (périodisation de la question, rapports de force mondiaux...), il demeure que le débat a fait affleurer tant un malaise historique que social. En effet, alors que l'historiographie se saisit cycliquement de grandes questions à la faveur des commémorations nationales, comme ces derniers temps "la Grande Guerre" ou la Shoah, en ce qui concerne l'esclavage il n'en est rien. Passe le temps, demeure le silence (2).
L'institutionnalisation de ce silence et son enracinement dans la Nation française est ancienne : elle date de l'instauration de la République et de la définition minutieuse de la Nation. Alors que depuis le début du XIXe siècle, les débats abolitionnistes -dont la figure de proue demeure Victor Schoelcher- avaient été menés par les personnages français les plus connus (de Broglie, Tocqueville, Lamartine, Victor Hugo...), l'abolition de l'esclavage en 1848 a fondé " l'oubli du passé". Cette prescription républicaine élémentaire, développée quelques années plus tard par Renan (3), qui avait pour objectif de permettre "aux frères esclaves d'entrer dans la grande famille nationale" (4), a eu pour effet d'enraciner l'oubli de l'esclavage dans le métarécit national en ignorant l'expérience de ce passé esclavagiste. Or, dans une période où l'histoire devenait une institution nationale selon la formule d'Augustin Thierry (5) et où elle participait à la définition de l'identité nationale (6), cette absence, attestée dans les livres d'histoire, révélait les impensés de la République et les lignes de fracture de l'universalisme.
Je ne prendrais que deux exemples, centraux dans l'histoire de la France de la fin du XVIIIe siècle et du milieu du XIXe siècle, je veux parler des deux abolitions de l'esclavage. La première, on le sait, a été décidée, en 1793, à la suite du soulèvement des esclaves de Saint-Domingue (dont la production sucrière assurait la richesse de la métropole) qui obligea la Convention à abolir l'esclavage dans l'ensemble des colonies en 1794 (7). La seconde, à la faveur de la restauration de la Seconde République et sous les pressions croisées de la philanthropie abolitionniste, de l'économie (le sucre de betterave faisant une offensive sur le marché mondial contre le sucre de canne colonial) et de l'aspiration à la liberté portée par les esclaves de l'ensemble de la Caraïbe qui provoqua dès la fin du XVIIIe siècle une suite de révoltes dans les colonies (8).
Pourtant, tous les ouvrages d'histoire omettent tout autant la révolution de Saint-Domingue (9) qui provoqua l'effondrement du projet colonial de Napoléon Ier, que la portée de l'abolition de 1848 qui attribuait de facto, citoyenneté et nationalité (10) aux nouveaux affranchis, c'est-à-dire droit de vote au suffrage universel et titre de Français. De Michelet jusqu'à Renan, en passant par Augustin Thierry, Guizot ou Mignet, la place des colonies antillaises dans la Révolution française est tout simplement niée alors qu'elles avaient forcé à préciser les termes de Liberté, d'Egalité et de Fraternité (11). Le silence est complet chez Lavisse tandis qu'avec Seignobos, la nation française est définie au sein d'un territoire hexagonal, uniquement, et d'une "race", blanche, exclusivement (12) ; les deux entités se superposant. On comprend mieux que cette causalité étant posée comme "naturelle", la nation française n'ait pas pu intégrer depuis lors les populations antillaises -majoritairement "noires" ou "métisses"- dans le "Nous national".
Cette troncature est demeurée jusqu'à nos jours comme en témoignent les ouvrages sur la France les plus fameux : que ce soit chez Fernand Braudel ou encore dans l'ouvrage de Pierre Nora sur Les lieux de mémoire où aucun article n'est consacré au domaine colonial, ni à l'abolition de l'esclavage. Hors du champ "scientifique", l'histoire et la mémoire de l'esclavage n'opèrent guère plus dans l'hexagone. La quasi-totalité, par exemple, des événements commémoratifs culturels, cinématographiques autour de Napoléon ont ignoré l'esclavage : exposition au musée de la Marine, téléfilm sur France 2, spectacle de Robert Hossein, biographie de Max Gallo... La liste est sans fin.
Et pourtant, qui peut dire qu'il n'y a pas eu depuis le début du XXème siècle, travaux, recherches, livres, articles ou thèses sur cette question ? Seule la malveillance le pourrait (13). Il serait plus exact de souligner que l'externalisation des colonies antillaises dans le discours national s'est traduite par une absence d'institutionnalisation de la recherche sur l'esclavage et les sociétés antillano-guyanaises et réunionnaises pour ne considérer que les quatre départements d'outre-mer. Pas de centres de recherche, peu de modules de formation universitaire, la recherche se fait en solitaire et rend difficiles la sédimentation et la transmission du savoir. Le manque de visibilité est flagrant face à une production états-unienne importante (14), à tel point que l'on peut prétendre l'ignorer.
L'histoire objective ou subjective dominante a ainsi toujours fait silence sur une histoire de l'esclavage, et plus largement, une histoire coloniale qui revient en force actuellement pour interroger et secouer l'universalisme républicain car de nombreux acteurs de la société française en sont porteurs. L'enjeu n'est pas des moindres. En effet, continuer à faire une histoire nationale proposant une identité nationale sans que ce pan d'histoire sur l'esclavage n'y participe, ne peut, à mon sens, que produire soit des discours ineptes et idéologiques de tout bord, soit un rejet total du projet national, soit encore, le développement d'identités fragmentées construites à partir de leur propre lieu et utilisant l'esclavage comme ressort politique. On arriverait finalement, à l'inverse du parcours de la reconnaissance (15), -objectif affiché de la loi portée devant le Parlement par Madame Christiane Taubira qui déclare l'esclavage transatlantique et dans l'Océan Indien comme "crime contre l'humanité" le 21 mai 2001- à ne convoquer l'esclavage uniquement comme ressource politique et/ou modalité de négociation ou d'opposition entre les Départements Français d'Amérique, la Réunion et l'hexagone, ou entre "communautés" imaginées. En effet, sans travail d'histoire et de mémoire, la seconde étant matrice de la première, il est à craindre que le terme d'"esclavage" ne soit une sorte de mot-valise où l'expérience des acteurs sociaux serait complètement gommée une nouvelle fois mais où se retrouveraient toutes les attentes politiques du moment. L'utilisation du terme ne serait qu'un ressort politique qui permettrait d'atteindre des objectifs situés en dehors du champ partagé des attentes sociales. Il serait intéressant d'ailleurs de savoir comment la nouvelle identité de "descendant d'esclave", proposée incidemment aux populations antillaises, est socialement saisie et si elle peut être une "utopie" telle que la définit Paul Ricoeur (16). En forme d'ouverture à un débat, je ne peux résister à citer le poème de deux élèves de 6e à la Martinique qui me semble faire étrangement écho au texte de Frantz Fanon
"Ne dites pas que je suis esclave
Elevez-moi mais pas comme un esclave
Gardez ma vie
Regardez-moi : je suis noir mais libre dans mon coeur
Et je veux fuir
Si loin"
Repères bibliographiques
Yves Bénot, La Révolution française et la fin des Colonies, Paris, La Découverte, 1987.
Roger Botte "Traite des êtres humains et esclavage. du Congrès de Vienne (1815) au protocole de Palerme (2000) : les réponses du droit", La pensée, 336, 2003, p. 7-21. Roger Botte "Traite et esclavage, du passé au présent", Esprit, 8-9, 2005. André Burguière, (Ed.), Dictionnaire des sciences historiques, Paris, PUF, 1986. Myriam Cottias, D'une abolition, l'autre. Anthologie raisonnée de textes consacrés à la Seconde abolition de l'esclavage dans les colonies françaises, Marseille, Agone Editeur, 1998. Myriam Cottias, "Le silence de la Nation. Les "vieilles colonies" comme lieu de définition des dogmes républicains (1848-1905)", Outre-Mers. Revue d'Histoire, 338-339(1), 2003, pp. 21-45. Myriam Cottias, (Ed.) Haïti : matières premières; Haïti dans le monde, Nantes, Les anneaux de la mémoire, 2004. Marcel Dorigny, (Ed.), Haïti : première république noire, Paris, Association pour l'étude de la colonisatin européenne, 2003. Laurent Dubois, Avengers of the New World ; the Story of the Haitian Revolution, Cambridge, London, Harvard University Press, 2004. Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs Seuil, 1952. Florence Gauthier, "La Révolution abolit l'esclavage", in: Serge Bianchi (Ed) Révoltes et révolutions de 1773 à 1802, Paris, Editions du Temps, 2004. Jean Jaurès, J. (Ed.), Histoire socialiste. 1789-1900, Paris, J. Rouff, 1901. Gérard Noiriel, Qu'est-ce que l'histoire contemporaine ?, Paris, Hachette, 1998. Ernest Renan, Qu'est-ce qu'une nation ?, Conférence faite en Sorbonne le 11 mars 1882, Paris, Helleu, 1934. Paul Ricoeur, La mémoire, l'histoire, l'oubli, Paris, Seuil, 1990. Paul Ricoeur, Parcours de la reconnaissance, Paris, Stock, 2004. Nelly Schmidt, Victor Schoelcher, Paris, Fayard, 1994. Charles Seignobos, Histoire sincère de la nation française, Paris, PUF, 1982.Notes
(*) Myriam Cottias, CNRS, UMR 8053.
(1) Roger Botte mène sur ce point une recherche précise. Voir, en particulier Roger Botte, "Traite des êtres humains et esclavage. du Congrès de Vienne (1815) au protocole de Palerme (2000) : les réponses du droit", La pensée, (336), 2003, pp. 7-21.; Roger Botte, "Traite et esclavage, du passé au présent", Esprit, 8-9,.2005.
(2) Myriam Cottias, "Le silence de la Nation. Les "vieilles colonies" comme lieu de définition des dogmes républicains (1848-1905)", Outre-Mers. Revue d'Histoire, 338-339, 1, 2003, pp. 21-45.
(3) Ernest Renan, Qu'est-ce qu'une nation ?, Conférence faite en Sorbonne le 11 mars 1882, Paris, Helleu, 1934.
(4) Circulaire ministérielle du 7 mai 1848 portant instruction pour l'exécution du décret du 27 avril 1848, BOM, 595.
(5) cité par Pierre Nora dans son article sur "l'histoire nationale" in André Burguière, (Ed.), Dictionnaire des sciences historiques, Paris, PUF, 1986.
(6) Charles Seignobos, Histoire sincère de la nation française (Paris, PUF, 1982., Gérard Noiriel, Qu'est-ce que l'histoire contemporaine ?, Paris, Hachette, 1998.
(7) Parmi les plus récentes publications : Myriam Cottias, (Ed.), Haïti : matières premières; Haïti dans le monde (Nantes, Les anneaux de la mémoire, 2004., Florence Gauthier, La Révolution abolit l'esclavage, in : Serge Bianchi (Ed) Révoltes et révolutions de 1773 à 1802, Paris, Editions du Temps, 2004., Laurent Dubois, Avengers of the New World ; the Story of the Haitian Revolution, Cambridge, London, Harvard University Press, 2004., Marcel Dorigny, (Ed.), Haïti : première république noire (Paris, Association pour l'étude de la colonisatin européenne, 2003.
(8) Nelly Schmidt, Victor Schoelcher, Paris, Fayard. 1994, Myriam Cottias, D'une abolition, l'autre. Anthologie raisonnée de textes consacrés à la Seconde abolition de l'esclavage dans les colonies françaises, Marseille, Agone Editeur, 1998.
(9) Yves Bénot a le premier dénoncé cette occultation, La Révolution française et la fin des Colonies, Paris, La Découverte, 1987.
(10) Les deux notions étant confondues au XIXe siècle.
(11) Une exception de taille cependant, l'ouvrage de Jean Jaurès, (Ed.), Histoire socialiste. 1789-1900, Paris, J. Rouff, 1901.
(12) Charles Seignobos, Histoire sincère de la nation française, Paris, PUF, 1982.
(13) Depuis 1998, année du 150e anniversaire de l'abolition de l'esclavage par la France, la production s'est intensifiée. Des numéros spéciaux de revues spécialisées ont été consacrés à ces thèmes : Annales. Histoire, Sciences Sociales (58-2, mars-avril 2003 et 59-3, mai-juin 2004), Cahiers du Brésil contemporain (53/54, 2003), L'homme (145, janvier/mars 1998), entre autres. Plus de 70 thèses ont été soutenues dans les universités françaises entre 1995 et 2005 (recherche autour des mots-clés "esclavage", "traite" sur la base de données "système universitaire de thèses"), plus d'une dizaine de colloques avec publication d'actes ont été tenus et une quarantaine de livres portant sur la traite et/ou l'esclavage ont été publiés.
(14) Il faut aussi souligner que sur la question de la traite et de l'esclavage, les productions africaines, lusophones et hispanophones sont importantes.
(15) Paul Ricoeur, Parcours de la reconnaissance, Paris, Stock, 2004.
(16) Paul Ricoeur, La mémoire, l'histoire, l'oubli, Paris, Seuil, 1990.