Agrippons-nous !
Auteur : Dominique Désveaux 05/12/2009
Dans la bouillie médiatique qui nous est servie actuellement, avec son cortège de dramatisation et de plans d'urgence, on peut se demander quels sont les rouages qui sont "grippés" dans notre société et dans quel discours nous sommes pris, quelle que soit le sérieux avec lequel nous devons prendre en compte le phénomène de l'épidémie grippale.
Un premier constat : plus vous cherchez à être informé, plus vous êtes désinformé.
Sachez que vous n'êtes qu'un individu paramétré, statistique, supposé réagir conformément aux exigences de l'économie de marché.
Vous serez donc piqué, vacciné, pour faire fructifier cette économie, même si vous savez qu'avec le nombre de vaccins que le gouvernement a achetés, il n'est pas rentable de vous les vendre en uni doses à la pharmacie, alors faites la queue au gymnase de votre quartier promu centre de vaccination, car cela coûte moins cher de procéder par doses de dix. "Au suivant !", chantait Jacques Brel.
Surtout, obtempérez, sinon notre ministre de la santé se fera fort de vous emmener voir les dégâts pulmonaires de ce virus dans un service de réanimation. (sic)
Maintenant, si vous contractez une maladie auto-immune ou un syndrome neurologique style Guillain-Barré, vous serez encore une victime, certes, mais bardée de droits à réclamer des indemnités.
Mais le droit de réfléchir, d'élaborer comment le signifiant vous bat, comment vous positionnez votre subjectivité, alors là, non ! Vous devenez carrément subversif. Restez traumatisé !
C'est le bonheur de l'État Assistance : "on" réfléchit pour vous en haut lieu !
Et si ça vous déprime, n'écoutez surtout pas les psychanalystes qui font l'hypothèse que la dépression porte en elle-même les germes d'une radicale prise de conscience.
Laissez-vous gentiment neuroleptiser, matraquer chimiquement, et oubliez que dans notre société, nous sommes supposés fabriquer du lien social pour construire l'avenir et édifier les générations.
Ce qui est rassurant dans ce phénomène de la grippe A, c'est la résistance qu'elle provoque.
La résistance, et si je reprends ce signifiant utilisé à plusieurs reprises par le "collectif infirmier" dans ses interrogations sur Internet concernant le virus H1N1 et la vaccination : le "recul".
Il y a là comme une demande de mise au travail de la pensée, où l'on entend dans "recul" la négation nécessaire à décompléter le TOUT de ce discours, pour rendre consistant des idées, des projets, des analyses de la situation, histoire de ne pas avoir de réponse unilatérale comme l'abattage en masse des troupeaux de bovins lors de l'épidémie vache folle.
Non. Vous devez adorer un nouveau dieu qui ne s'appelle pas principe de précaution, mais risque zéro.
Le risque zéro est une invention des politiques pour faire oublier la triste affaire du sang contaminé et l'hécatombe de personnes âgées lors de la canicule de 2003.
Plus besoin de penser, vous êtes piqué. "Un petit sourire hygiénique !" préconisait la parodie orwellienne du "Roi et L'oiseau." de Paul Grimault.
On sait depuis longtemps qu'il est plus facile de gouverner un peuple "addict", robotisé, soumis à des contraintes surmoïques puissantes, parce que le grand A a réponse à tout.
Alors, un peuple qui fonctionne à l'identification à l'agresseur, un syndrome de Stockholm généralisé, c'est cela, l'idéal politique ?
Où sont passés ceux qui pourraient être en place d'exception, et est-ce que notre système social en autorise l'émergence ?
Le sujet de l'énonciation a disparu au profit du sujet de l'évaluation, et si vous ne voulez pas être précarisé, marginalisé, n'oubliez pas que vous n'êtes qu'une ligne budgétaire.
Mais, qu'est-ce qu'un sujet assujetti qui récuse la transgression inhérente aux lois du langage, pour fonder le NON fondateur de sa subjectivité ? (Et qui fait peut-être partie de sa qualité de citoyen.)
Ainsi, pour en revenir au risque zéro, il viendrait fonctionner comme l'équivalent d'une obstruction, là où le symbolique doit au contraire faire trou, et permettre, au cas par cas, d'envisager sa responsabilité propre par rapport à cette problématique, vis à vis de soi-même comme vis à vis des autres.
Retrouver l'espace du désir, c'est aussi affronter la culpabilité, sans laquelle il ne peut y avoir responsabilité ; ne serait-ce que pour ne pas entendre des inepties comme : "responsable, mais pas coupable", toujours dans le procès concernant le sang contaminé.
Qu'est-ce que la responsabilité, si dans ce discours, c'est l'altérité qui est mise à mal ?
Attention ! Là, vous sortez du traumatisme, pour débusquer l'ordre symbolique.
Il risquerait d'y avoir du tiers dans vos propos... Voire, du doute, de la réflexion.
Non, surtout, restez binaire : c'est bon pour la santé !
Il serait regrettable que la résistance à un discours occulte le réel de la problématique du virus H1N1.
Néanmoins, une mutation de discours paraît éminemment souhaitable, quelle que soit la mutation du virus.
Je ne résiste pas au petit plaisir de vous raconter une anecdote, cueillie sur les ondes, et qui démontre bien le parasitisme de la pensée que peut faire naître ce genre de campagnes : un syndic d'immeubles, affolé à l'idée que les chauffagistes puissent être atteints par le virus au pic prévu en octobre, fit allumer le chauffage dès le 21 septembre... Bonjour les économies d'énergie !