À propos de "Dit violent", de Mohamed Razane
Auteur : Claire Feltin 19/08/2006
"Alors pourquoi rien ne va pour moi bordel, pourquoi je suis si mal dans ma peau, pourquoi le sourire est sur le visage de tout le monde sauf moi, pourquoi je m'en fous complètement du 14 juillet et du bonheur des autres, pourquoi ? Toute cette euphorie m'a oublié... elle m'a éjecté pour délit de mal-être... "
Rien ne va pour Mehdi, boxeur thaï, parce qu'il souffre de "sa lucidité". Lucidité qui le condamne "au vrai", "à l'authentique", qui le condamne à mort "sans détours" "ni contours" et qu'il a l'intelligence de reconnaître comme une souffrance ; souffrance qu'il écrit admirablement lorsqu'il parle de lui ou d'Aïcha, la soeur de son ami Zacarias :
"Je m'appelle Mehdi"
"Je m'appelle Aïcha"
"J'ai goûté et je suis dégoûté"
"J'ai vu et j'aurais voulu être aveugle"
"J'ai entendu et j'aurais voulu que ce soit un malentendu"
Ces phrases, il les répète plusieurs fois comme une prière qui serait un appel au refoulement qui leur permettrait de se nommer autrement que "les enfants de l'humiliation".
Cette lucidité est donc un leurre, le leurre de la vérité, une manière, au fond, de ne se fier qu'aux apparences en pensant que seul celui qui a une sale gueule souffre et que celui qui sourit irait bien.
La question de Mehdi c'est "comment vivre sans survivre ? Comment régler cette question ? la question qui tue, qui me tue." Comment ne plus étouffer et avoir accès à l'existence alors qu'il ne lui reste plus que deux jours et demi à vivre ou plutôt à survivre, c'est urgent.
Mais Mehdi est un être humain, un être parlant, c'est pourquoi "cette machine à boxer" a aussi une "bestiole" qui le ronge de l'intérieur. Quand la "bestiole" a les commandes il ne pense qu'à venger ses frères, ces visages de lui-même, en faisant un carnage, armé de Madame Kallach, qu'il retournerait au final contre lui. Venger ses frères ou leur casser la gueule comme il l'a fait avec son professeur de boxe, hors ring, hors règles, juste pour essayer d'en finir avec cette image de lui-même.
Donc Mehdi est un être humain, il a des envies, des envies qu'il ne comprend pas, qui heureusement contreviennent à sa lucidité en l'inscrivant dans un "je ne sais pas" ; c'est à cet endroit que la bestiole n'est plus aux commandes et Mehdi a envie de "raconter son histoire pour laisser une trace". "Pourquoi ? Je sais pas au juste et je me moque bien de le savoir, j'obéis à cette envie qui est devenu un besoin tant je l'ai ressassé dans ma tête".
Pour Mehdi très peu d'écart entre une envie pressante de pisser et "une envie foudroyante de laisser une trace de son histoire" ; et pourtant dans cette nécessité d'écrire où l'envie et le désir sont si proches, se tisse une manière de mettre en place un refoulement, une manière de désirer. Il va faire "ce qu'il a à faire" nous dit-il, c'est à dire faire un acte qui part de son "je ne sais pas", à partir de son savoir-faire, la boxe.
Il sait qu'il est un boxeur, il sait qu'il est un tueur, mais il ne sait pas pourquoi il veut écrire et c'est cette mise en place d'un savoir, à partir d'un "je ne sais pas", que nous lisons dans ce remarquable roman de Mohamed Razane.
Mehdi donc va partir de ce qu'il sait faire, pour faire ce qu'il a à faire, il va écrire sa vie, ou plutôt sa survie avec "les poings et les mots". "Les mots, il faut que je les balance comme je balance mes poings et mes jambes sur le ring" ; "des mots qui suintent les nerfs, ceux qui sont gravés sous forme de deux rides entre mes sourcils, ceux qui me rongent le corps". Mehdi veut "cracher le morceau".
Alors que nous apprend Mehdi en nous racontant son histoire comme s'il nous tirait un coup de poing, un coup de poing qui aurait trouver son style pour devenir un excellent roman. C'est comme si nous assistions, lors de cette lecture, à la mise en place d'un nouage borroméen : mise en place de l'articulation du réel et du symbolique avec ces poings qui s'écrivent en mots dans une forme imaginaire qu'est le roman. Et c'est cette mise en place du nouage du sujet qui permet à Mehdi de parler, de parler avec Marie,
"Marie ma douce, mon absente, mon absinthe."
C'est parce que son écriture est une équivoque à la lucidité dont il souffre que Mehdi peut prendre la parole, une parole où s'est inscrite la négation. Lorsqu'il téléphone à Marie qui ne connaît pas ses projets de carnage avec sa kallach, il lui dit : "Marie j'ai un fusil, non j'ai pas de fusil, c'est seulement que tu me manques"
Dire ce manque ne lui est possible que parce que la négation voile le fusil, et désarme Mehdi, qui enfin peut parler du lieu où il est démuni et où les larmes lui viennent : "qu'est-ce qui t'arrive putain, Mehdi, contrôle ces larmes, t'es pas une gonzesse merde !... "
Mehdi découvre l'existence de l'autre, qu'il n'y a pas que lui qui souffre, les autres aussi souffrent. Pour lui le monde était partagé en deux : les nantis qui sourient et les exclus qui ont un regard noir ; et puis il découvre que c'est plus compliqué que ça ; qu'on ne souffre pas que dans les banlieues, on souffre aussi dans les villages de France où il n'y a pas d'immigrés, pas de femmes voilées, juste de bon français pour qui c'est dur, très dur, et qui n'ont même pas la chance d'être médiatisés comme les banlieues.
"On se croit seul à souffrir alors que tout autour les gens souffrent aussi, ils souffrent dans le silence, ils souffrent sans le montrer, ils souffrent mais s'accrochent à la vie, le sourire et la gaîté en apparence. J'aimerais bien que le sourire vienne se figer sur ma tronche, je n'y arrive pas... ça me fait un visage plus effrayant... "
Ce que découvre Mehdi, par le chemin de son écriture et sa rencontre avec Marie, c'est que le sourire est une manière de dire que la vie ce n'est pas que survivre,que sourire c'est une manière de vivre quand on s'est réconcilié avec la vie. Et pour que cette réconciliation soit possible il faut, comme Marie, avoir pardonné, pardonné à ses parents. Pardonner n'est pas excuser. Avec ses parents, Marie, c'est plus pareil qu'avant, ce sont des étrangers avec qui elle sympathise.
A la fin du roman Mehdi est envahi par les larmes : "je ballade une tronche de tueur alors que je voudrais voir mon visage s'animer d'un agréable sourire... j'aurais tant aimé savoir parler normalement avec les gens."
Nous terminerons sur ce sourire qui, dans ce roman, signe un mode de refoulement et ouvre la possibilité de parler à l'autre, un sourire qui ne vous fusille pas du regard.
