Le triomphe des neurosciences
Auteur : Ingrid France 11/03/2006
Nouvel épisode (1) de la série "On vit une époque formidable", la tribune signée par Gilles de Robien (2), Ministre de l'Education Nationale, de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche, intitulée "Les neurosciences apportent des réponses cruciales en matière d'éducation, de soins, de savoir". Le Ministre nous explique que la science, la "vraie science", précise-t-il, à savoir la science expérimentale, investit avec grand bénéfice le domaine de la pédagogie. Les neurosciences cognitives apporteraient selon lui des réponses "fermes", "la rigueur qui nous manque" aux questions relatives aux méthodes d'enseignement. Les découvertes nous permettraient de "trancher" un certain nombre de questions en apportant des "preuves" que plus aucune "fausse science" ne pourra révoquer. Voilà qui est dit. On notera l'intérêt particulier de Monsieur de Robien pour la question de comment et pourquoi la matière grise de certains peut se mettre à dégénérer... et comment prévenir cette dégénérescence ? En ce qui le concerne, le processus serait-il déjà à l'oeuvre ? L'article se termine par un espoir, celui que la recherche française trouve la réponse à l'une des plus grandes énigmes de l'humanité : comment naissent nos pensées...
Voilà qui en dit long sur le genre de fantasmes qui animent notre Ministre... La maîtrise absolue comme rempart à la peur de ce qui pourrait échapper, le côté rassurant d'une vision mécaniste de l'humain face à l'inconnu que représente l'autre ? En tous cas, son propos est sous-tendu par une fascination pour les neurosciences qui dénote une haine de ce qui fait perdre le contrôle de soi !
On mesure là le pouvoir de séduction que peut exercer le scientisme dans sa prétention à maîtriser tout l'humain, à résoudre toutes les questions qui se posent à l'humanité, qui se déploie de façon édifiante dans les sciences cognitives. La connaissance et la vérité ne seraient accessibles que par la méthode expérimentale associée à une logique de la preuve. La "preuve" scientifique devient en effet une véritable obsession, au point qu'elle s'érige en dogme dictant les comportements. Cette dérive scientiste était repérée en ces termes par Pierre Legendre, dans La Fabrique de l'Homme Occidental"Il y a eu Dieu, il y a maintenant la science qui dit à l'homme ce qu'est son corps, et ce qu'il faut penser de la pensée. Ainsi la science est l'héritière des dogmes, elle étend son pouvoir à la maîtrise de la détresse, elle explique à l'homme ce qu'il vit, [...] elle s'empare de l'homme pour expérimenter un monde qui ne serait plus confronté à l'abîme, un monde délivré de la pensée".
Avant qu'il ne soit définitivement vacciné contre la pensée, on suggèrera à Monsieur de Robien de méditer utilement cette réflexion de Pasteur : "Un peu de science éloigne de la religion, mais beaucoup y ramène".
La dérive scientiste procède de la prétention de la science visant un savoir absolu, totalisant et se nourrit d'un désir de maîtrise. L'idéologie qui invoque une causalité absolue et le scientisme qui cherche la compréhension totale, multidimensionnelle, articulant toutes les relations de causalité, se rejoignent dans leur aspiration illusoire à la totalité, leur aspiration à "boucler la boucle", clore le questionnement et épuiser leur objet. Rien ne doit échapper. Dans cette perspective, la dimension symbolique est violemment rejetée, vécue comme une menace contre laquelle on s'acharne à élaborer des preuves. Or, interroger la dimension symbolique dans la compréhension du monde n'est pas une démarche opposée à la science. C'est seulement lui contester le monopole du savoir, l'exclusivité de l'accès à la connaissance. C'est combiner les apports de la science avec d'autres modes d'intelligibilité.
L'emprise du discours scientifique nourri de cette dérive scientiste se traduit par la montée d'une idéologie pédagogiste qui prescrit des comportements légitimés par la preuve irréfutable de la validation expérimentale. C'est toute l'éducation et l'enseignement qui se trouvent en passe d'être normalisés.
Les neurosciences réduisent en effet l'homme à ses comportements, et s'emploient à naturaliser la pensée comme substance chimique sécrétée par le cerveau.
Il est urgent de relire aujourd'hui La Condition de l'Homme Moderne, d'Hannah Arendt, publié en 1961. Son analyse de la substitution du comportement à l'action dans la société moderne trouve une illustration plus qu'inquiétante dans le déferlement actuel des neurosciences. Arendt montre comment la science moderne a évacué progressivement les questionnements du type "qu'est-ce que telle chose, pourquoi est-elle" et ramené la compréhension à la question de savoir "comment se fait-elle", conférant ainsi à l'expérimentation le monopole d'une connaissance présentée alors comme objective. Cette science s'est donné comme repère suprême "le schéma de l'esprit humain qui se donne réalité et certitude à l'intérieur d'un cadre de formules mathématiques qu'il produit lui-même. Cela permet de remplacer ce qui est donné dans la sensation par un système d'équations où toutes les relations réelles se dissolvent en rapports logiques".
Les sciences du comportement, explique-t-elle, "visent à réduire l'homme pris comme un tout au niveau d'un animal conditionné à comportement prévisible". Repérant le processus de normalisation des comportements, elle conclut : "Ce qu'il y a de fâcheux dans les théories modernes du comportement, ce n'est pas qu'elles sont fausses, c'est qu'elles peuvent devenir vraies, c'est qu'elles sont en fait la meilleure mise en concepts possible de certaines tendances évidentes de la société moderne".
On mesure le risque d'une application aveugle des neurosciences à la pédagogie, alors que la visée utilitariste et mercantile imprègne déjà largement l'enseignement. Le processus de normalisation de la pensée, au détriment d'une intelligence critique et d'une compréhension de la complexité du monde semble bien amorcé. Le déploiement d'un pédagogisme issu des sciences du comportement est de nature à générer une forme de désincarnation du savoir, réduisant l'enseignant à une posture technicienne. Cette tendance se trouve largement renforcée par l'introduction des nouvelles technologies dans l'enseignement. Les enseignants devront-ils se transformer en technocrates, officiers du savoir, sommés de suivre à la lettre méthodes et protocoles ?
La conception utilitariste et mercantile en passe de dominer l'enseignement n'est pas sans rappeler l'opposition entre Platon et les sophistes en Grèce antique . Ces derniers incarnaient en effet un nouvel idéal pédagogique remettant en cause le rapport d'initiation platonicien. Les sophistes considéraient que l'on pouvait transmettre le savoir comme compétence spécialisée, comme maîtrise technique. Alors que Platon reconnaissait sa propre ignorance comme condition même du savoir, les sophistes se présentaient comme experts. Le savoir ainsi ramené à une compétence technique devenait "marchandisable", et les sophistes se faisaient rémunérer, contrairement à Platon pour qui la gratuité était une condition de l'enseignement. Pour Platon, le sophiste appartient à la catégorie suspecte du marchand qui n'a pas fabriqué ce qu'il vend, qui n'est pas l'auteur de ce qu'il enseigne.
Enseigner consiste à transmettre, proposer des repères dans le parcours sinueux de la compréhension du monde. Il s'agit d'apprendre, mais aussi de désapprendre, les détours comme les fausses routes font partie du cheminement du savoir.
La résistance à une instrumentalisation de l'enseignement s'impose. "Là comme ailleurs, l'avenir, n'en doutons pas, appartiendra aux hardis ; et pour tous les hommes qui ont charge de l'enseignement, le pire danger résiderait dans une molle complaisance envers les institutions dont ils se sont fait peu à peu une commode demeure". Inspirons nous de cette extrait d'une note de Marc Bloch intitulée "Sur la réforme de l'enseignement" rédigée pour les Cahiers Politiques en 1944.
(1) Ingrid France est Maître de Conférences en Economie (UFR Economie, Université P. Mendès-France Grenoble)
(2) Lire l'article de G. de Robien, paru dans Libération, le 28 février 2006.