Sor Juana Inés de la Cruz : américanité et féminisme
Auteur : Maryse Renaud 11/02/1994
Sor Juana Inés de la Cruz jouit dans le monde hispanique d'une notoriété certaine. Son oeuvre, aujourd'hui considérée comme un des joyaux de la littérature coloniale, un "classique" des lettres latino-américaines, a fait l'objet d'études remarquables. Des écrivains et des critiques aussi célèbres que le Mexicain Octavio Paz ou les Espagnols Pedro Salinas et Américo Castro ont contribué notamment à lui assurer cette notoriété. Toutefois, si la fortune sourit de nos jours à Sor Juana, elle lui fut longtemps adverse. Son oeuvre épouse en effet les vicissitudes du baroque. Appréciée, voire adulée à son époque, au XVIIe siècle donc - elle est née à San Miguel Nepantla en 1651 et morte dans un monastère de la capitale en 1695 - , Sor Juana fut surnommée de son vivant par ses contemporains le " phénix américain des beaux-esprits " ou encore la " dixième muse ". En un mot, elle fut considérée comme l'ornement le plus glorieux de la vice-royauté de la Nouvelle Espagne. Mais aux XVIIIe et XIXe siècles, quand le baroque se vit décrié, perçu par la plupart des hommes de lettres comme une perversion regrettable du goût, une accumulation grotesque d'extravagances, son oeuvre sombra dans le plus total oubli. Il fallut attendre le XXe siècle, et plus particulièrement l'irruption du mouvement poétique connu sous le nom de Modernisme, pour qu'en soit reconnue la valeur ou du moins l'intérêt.
Malgré cette tardive révision critique, l'oeuvre de Sor Juana ne demeure pas moins ambiguë. Comment convient-il en effet de la lire ? Avons-nous affaire avec elle à un brillant épigone des maîtres espagnols ou à une oeuvre déja marquée du sceau de l'américanité ? Sor Juana a-t-elle contribué à l'émergence d'une écriture nouvelle, d'un baroque américain sensiblement différent du modèle espagnol ? Décerne-t-on à travers ses écrits des velléités d'indépendance, le désir d'une rupture ? En un mot, y a-t-il chez elle une interrogation identitaire susceptible d'ébranler les certitudes de l'ordre colonial ? C'est à toutes ces questions que je tenterai de répondre.
Signalons tout d'abord qu'il n'y a pas à proprement parler chez Sor Juana de contestation directe de l'ordre colonial, ni politique ni culturel. C'est de façon abusive que certains, au XXe siècle, lorsqu'il s'est agi d'arracher à un injuste oubli l'oeuvre de la religieuse mexicaine, ont affirmé que cette dernière avait été " à peine contaminée par le Gongorisme ", allant même jusqu'à discerner chez elle une " attitude anti-baroque " (cf. Abréu Gómez). A vrai dire, ces contre-vérités, par ailleurs vivement dénoncées (cf. Alfonso Méndez Plancarte dans son introduction aux uvres complètes ), marquent bien l'embarras d'une certaine critique et sa difficulté à assumer pleinement l'héritage baroque. Pour cette dernière, la revalorisation de l'oeuvre de Sor Juana impliquait nécessairement l'oblitération de sa dimension baroque. Or, toute la production de la religieuse mexicaine relève pleinement - une lecture attentive suffit à le montrer - du Baroque. Non seulement Sor Juana ne rejette pas cette esthétique venue de la métropole, celle des grands poètes, prosateurs et dramaturges du XVIIe siècle (Góngora, Lope de Vega, Quevedo, Gracián, Calderón de la Barca), mais elle s'y engouffre avec délices ; elle la loue ; elle en célèbre publiquement et de façon réitérée, à travers son oeuvre poétique et dramatique, les mérites. Pour elle, comme pour la plupart de ses contemporains, la notion de modèle s'avère déterminante : Góngora et Calderón restent les maîtres absolus de la littérature baroque, ceux auxquels elle s'efforce de ressembler, avec lesquels, inconsciemment, elle prétend rivaliser. Ainsi le célèbre Primer Sueño, dans lequel elle décrit l'onirique aventure de l'âme s'essayant à voler vers le ciel de la connaissance absolue, est-il délibérément placé sous l'autorité de Góngora. Sa comédie profane, Los empeños de una casa, comédie d'intrigue sentimentale pleine d'humour, de quiproquos et de rebondissements, invoque à deux reprises la prestigieuse figure du maître incontesté du théâtre espagnol de la fin du XVIIe siècle, Calderón, dont l'auteur envie l'ingéniosité, l'habileté dramaturgique... et le succès toujours assuré.
Ce que recherche confusément Sor Juana, en dépit de ses nombreuses dénégations - reportons-nous au célèbre et capital essai Respuesta a Sor Filotea de la Cruz ou au long poème au titre combien révélateur Finjamos que soy feliz -, c'est une certaine forme de reconnaissance sociale. Certes, de son vivant, elle fut portée aux nues par les autorités politiques et l'intelligentsia de la Nouvelle-Espagne, mais elle encourut également la réprobation plus ou moins larvée de l'Église, irritée de son goût jugé excessif pour les sujets profanes. Tant et si bien qu'il lui fallut, afin de justifier sa passion de l'écriture, rédiger la fameuse Respuesta a Sor Filotea de la Cruz, sorte de plaidoyer autobiographique dans lequel elle répond à une lettre de l'évêque de Puebla l'engageant à plus de réserve. Cette situation très particulière de dépendance par rapport aux autorités religieuses explique sans nul doute l'impossibilité où se trouvait Sor Juana de s'opposer plus hardiement à un monde qui eût pu la broyer. Par ailleurs, en dépit du paradoxe, elle ne pouvait qu'aimer ce monde. Elle tenait en effet plus que tout à sa condition de religieuse, qui lui permettait d'étudier à sa guise dans le recueillement relatif du cloître et lui assurait le refuge qu'elle n'eût pu trouver dans la vie mondaine, le mariage ne lui convenant guère pour des raisons demeurées jusqu'ici mystérieuses. De plus, son appartenance ethnique et sociale - fille d'une " criolla " et d'un basque -, explique sans aucun doute également son désir d'intégration dans la société coloniale d'alors. A cela, il faut ajouter ce qu'elle dit d'elle-même dans Respuesta a Sor Filotea. Elle était dotée d'un tempérament doux (blando), conciliant, qui la faisait aimer de ses camarades en religion. Tout, semble-t-il, la prédisposait donc à s'insérer sans encombre dans le monde colonial. Ce qu'elle fit : pendant plusieurs années, elle fut la dame d'honneur de l'épouse du vice-roi et écrivit un grand nombre de poésies de circonstance à l'occasion des anniversaires des hauts personnages de la cour. Une fois entrée en religion, elle continua d'écrire. Enfin, vers la fin de sa vie, gravement malade, elle finit par se soumettre et vendit, de son plein gré, les quelque quatre mille livres qui constituaient sa bibliothèque. Ainsi, la modestie frappante de Sor Juana, accueillant avec un scepticisme amusé les éloges de ses contemporains, peut-elle donner lieu à bien des interprétations. On y décèle en effet un réel manque d'orgueil et d'ostentation, mais aussi la tenace stratégie d'une femme contrainte de ménager un ordre social pétri de préjugés, sous peine d'avoir à renoncer à sa vocation secrète.
Si l'oeuvre de Sor Juana retient aujourd'hui l'attention, ce n'est point par le conformisme qu'indéniablement elle manifeste. Conventionnelle, certes, elle l'est par bien des aspects, mais elle révèle surtout, parfois même plus qu'elle ne l'aurait souhaité, le malaise d'une femme sensible à la souffrance d'autrui et elle-même confrontée à la rigueur d'une société traditionaliste. Cette oeuvre, apparemment si narcissique, s'ouvre en effet à la spécificité américaine. On y découvre, au détour d'une comédie (Los empeños de una casa ), une Sor Juana attachée, par la naissance, à sa terre américaine. Mais c'est essentiellement dans ses villancicos, chants populaires composés à l'occasion de Noël ou d'autres grandes célébrations religieuses à la demande, sans cesse croissante, des paroisses, que la religieuse se fait habilement l'écho des tensions internes de la société coloniale. Société d'intense métissage ethnique et culturel, fondée ouvertement sur l'esclavage, pour les Noirs, et sur un sort presque aussi rigoureux pour l'indigène encomendado. Ainsi, dans le Villancico de San Pedro Nolasco, au milieu de la fête et des réjouissances, surgit une note discordante : la voix de l'esclave noir se plaignant du travail harassant dans les ateliers textiles (les obrajes) fondés par la Couronne, protestant contre l'injustice dont il est victime et des vexations que lui vaut la couleur de sa peau. En un mot, c'est le système inique des castes et la perpétuation de l'esclavage au coeur même d'une société prétendûment chrétienne que donne à lire le texte. Il donne également à entendre la voix, les voix de l'Amérique, celles que jamais n'a réussi à faire taire l'imposition des valeurs espagnoles : celle du Noir, rythmique et syncopée ; celle de l'Indien, attaché à sa culture, à son tocotín, à sa langue (le náhualt) ; celle du Métis, répondant avec simplicité, en espagnol, à la pompeuse prétention d'un Etudiant archétypique féru de latin. C'est par l' humour, on le voit, que ce chant de Noël, qui eût pu n'être que la répétition rituelle d'un modèle hispanique, s'enracine dans le sol américain. C'est avec un malin plaisir, assurément révélateur, que sont évoqués les quolibets dont est victime le péninsulaire, le ridicule gachupín.
Mais Sor Juana ne pouvait, ne souhaitait pas, sans aucun doute, forcer le trait : le Noir du Villancico se soumet finalement à l'Institution et ne conçoit de salut que dans le cadre d'un monde chrétien, tout comme l'Indien et le Métis. De ces trois composantes essentielles de la société coloniale ne peut, semble-t-il, venir aucune remise en cause réelle des stuctures de l'ordre établi, d'autant que le genre littéraire imposé à Sor Juana, le villancico, se veut par essence porteur de paix et non de ferments de discorde.
Cette audace, certes relative mais digne d'être signalée, s'accompagnera d'ailleurs de façon significative d'autres affirmations elles aussi courageuses. Sensible à la misère du peuple, Sor Juana l'était peut-être d'autant plus que, bien que privilégiée, elle ressentait cruellement la censure vétilleuse de l'Inquisition et ses effets inhibants. Dans sa Respuesta a Sor Filotea, elle suggère en effet le pouvoir abusif du redoutable appareil. Puisque tout sujet sacré était susceptible d'attirer sur son auteur les foudres de l'Inquisition, elle jugea donc plus sage de se cantonner au domaines des Lettres - no quería ruido con la Inquisición -, qui, lui, ne relevait que de la censure des gens d'esprit, rigoureuse, certes, mais beaucoup moins dangereuse, assurément.
Ainsi donc transparaît dans l'oeuvre de Sor Juana une certaine prise de concience du caractère coercitif de la société coloniale, des limitations que celle-ci impose à l'exercice de la liberté. Limitations qui peuvent revêtir une dimension politico-économique - le sort des esclaves noirs, victimes objectives de l'oppression du système colonial, en constitue un exemple éloquent - ou une dimension plus étroitement individuelle, encore que non dépourvue de signification sociale. Car il s'agit bien ici de l'assujettissement, de la mise en tutelle de toute une catégorie de la population, écartée plus ou moins systématiquement de toute activité intellectuelle : les femmes. Sor Juana perçut d'ailleurs assez rapidement, semble-t-il, la discrimination dont était victime son sexe puisqu'elle raconte comment, toute jeune, elle demanda à sa mère de lui permettre de poursuivre des études à l'Université de Mexico déguisée en garçon. Idée romanesque, certes, et bien dans le goût de la littérature du Siècle d'Or, qui n'est pas avare de ce genre de mascarades et autres permutations d'identité. Idée innocemment subversive néanmoins, qui fut repoussée par l'autorité parentale et à laquelle la jeune fille finit par renoncer sans plus batailler. Il ne restait donc plus à Sor Juana qu'à se tourner vers l'écriture, seul exutoire possible, qui apparaît donc comme un indéniable mécanisme compensatoire. Mais, chose intéressante à souligner, l'acte d'écrire suscite chez elle un certain embarras : tantôt elle le présente comme le produit direct de la crainte inspirée par l'Inquisition, tantôt elle invoque l'influence, voire le déterminisme astral, ou les pressions de ses amis, avant d'avouer, finalement, qu'en écrivant elle suit de fait sa propre pente (su impulso). L'écriture est donc ressentie comme une activité d'autant plus illicite que s'y mêle, comme le reconnaît implicitement Sor Juana, un indiscutable plaisir, que le sujet s'y trouve confronté à certaines formes d'excès qui le ravissent et l'enivrent. La religieuse assimile en effet à plusieurs reprises son oeuvre poétique à de regrettables mais séduisants " délires ", à des excès difficilement contrôlables qui l'entraînent malgré elle. Elle fait usage de termes (culpa, Delito) qui montrent bien qu'en dépit de son audace, elle a jusqu'à un certain point intériorisé les interdits sociaux que brandissent ses propres détracteurs.
Mais l'écriture, implicitement perçue comme un acte suspect et répréhensible, véhicule à l'insu de l'auteur une charge fantasmatique des plus troublantes. Il est frappant de constater qu'à plusieurs reprises, Sor Juana fait état dans son oeuvre d'un étrange désir de masculinité. Désir qu'elle s'efforce de justifier par une argumentation rationnelle : l'appartenance au sexe masculin se voit assimilée aux notions d'honorabilité, de succès, d'ambition, voire d'héroïcité, dans des textes aussi divers que Respuesta a Sor Filotea, Los empeños de una casa ou Primer sueño. Le sort de l'homme lui apparaît assurément plus glorieux que celui de la femme et ses modèles sont, semble-t-il, presque toujours des héros masculins, mythiques par ailleurs, tels Icare ou Phaéton, se lançant dans des aventures malheureuses, certes, mais dont le caractère titanesque s'avère d'autant plus remarquable que la tentative est risquée. Seules quelques femmes d'esprit appartenant à l'Antiquité également l'objet d'éloges, moins vifs cependant. L'excès, le vertige inhérents aux entreprises masculines auxquelles elle s'associe en imagination, par le biais de la fiction, constituent donc à n'en pas douter le coeur de ses rêveries, de son goût apparemment innocent pour la littérature et le savoir.
Par ailleurs, les choix esthétiques de Sor Juana ne sont peut-être pas sans rapport avec le sens global de son entreprise existentielle. S'engouffrant avec délices dans le Baroque, elle fait appel à toutes ses ressources stylistiques : elle déploie avec virtuosité, dans ses poèmes notamment, un jeu étourdissant d'oppositions qui lui permettent d'envisager, face à une situation donnée, un nombre incalculable, quasi infini, de possibilités diverses, voire contradictoires. Mais au terme de cet étalage savant, le coeur demeure insatisfait, car aucune des ambiguïtés suscitées n'est réellement levée et la résignation par laquelle s'achèvent bien des compositions semble plus artificielle que sincère. Tel est le cas dans le poème intitulé Finjamos que soy feliz , où la célébration de l'ignorance ne parvient guère à convaincre le lecteur et dissimule bien mal en revanche un certain sentiment de frustration. Ailleurs, dans Primer sueño, par exemple, la vigueur formelle des articulations logiques autour desquelles se structure le poème ne peut s'opposer au flot impétueux des représentations oniriques, à la perception de l'ampleur de la tâche à accomplir. Le monde, en effet, s'avère trop vaste et les secrets de la matière trop complexes : la défaite de l'esprit est assurée. La raison, une fois de plus, désespère. Le sujet ne peut que s'incliner et la quête de vérité s'étiole.
Parfois même, l'idée que la vérité, toujours aléatoire, ne surgit point au terme d'une démarche de caractère rationnel mais émotionnel acquiert une singulière importance. Ainsi, c'est en reprenant un thème presque banal de la littérature du XVIIe siècle, celui de la jalousie, que Sor Juana laisse entrevoir son visage le plus personnel. Il n'y aurait pas d'amour, pas d'authenticité du sentiment, affirme-t-elle dans un poème, sans jalousie. Puis, à partir de ces prémisses attendues, elle se livre à une célébration de la déraison, du désordre, de la locura aux accents d'une grande modernité. Reviennent alors les belles métaphores du " bateau allant de l'avant " et de " l'envol de l'âme " vers le ciel étoilé, métaphores libérant des connotations éminemment positives et qui contrastent diamétralement avec la nécessité, ailleurs affirmée, d'entraver la marche du navire ou l'aspiration de ladite âme vers les sommets. L'exaltation, l'exubérance, l'euphorie du propos confirment une fois de plus les velléités d'indépendance, la nature rebelle, passionnée, presque sensuelle de cette religieuse en qui les exigences de la raison n'avaient vraisemblablement pas fait taire celles, moins avouables, du coeur. L'écriture baroque constitue alors, par sa vitalité et ses débordements formellement contrôlés, un mode d'expression particulièrement adapté à l'expression d'une subjectivité condamnée, pour d'évidentes raisons de bienséance, à ne se dire qu'à mots couverts.
L'oeuvre de Sor Juana est, à n'en pas douter, marquée du sceau de l'ambiguïté. Ecartelée entre raison et déraison, prenant tour à tour le parti de l'une puis de l'autre, elle suggère toutefois, en dépit de certitudes idéologiques habilement mises en avant, le malaise fondamental du sujet. Seule l'écriture, qui reconnaît implicitement, confusément, avoir partie liée avec le plaisir, la folie et l'excès, s'avère porteuse de cohérence. Seule la pratique de l'esthétique baroque permet de ne renoncer à rien. De dire à la fois les tensions de la société coloniale et celles de l'individu, de contester implicitement la rigueur de l'ordre établi - celui du Père, auquel la religieuse tient tête dans sa fameuse Respuesta a Sor Filotea -, sans toutefois rompre avec la Mère Patrie et sa Mère l'Eglise. En un siècle de stabilisation de la Conquête et où le créole revendique encore avec fierté sa filiation espagnole sans aspirer à une quelconque indépendance, l'originalité et le courage de Sor Juana auront donc consisté à faire entendre la voix quelque peu discordante de la femme. A contester publiquement le caractère discriminatoire d'une société coloniale dominée par les hommes, à avoir du moins tenté, par sa plume raisonnante et déraisonnante, de s'y opposer. A avoir affirmé avec détermination l'euphorie jubilatoire du savoir et de l'écrire. A avoir proclamé le droit de la femme au plaisir. Aussi les femmes de lettres du continent latino-américain saluent-elles à juste titre en Sor Juana Inès de la Cruz une des championnes de la cause féminine.